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Chroniques de l'Ombre et de la Lumière

LIVRE I
Quand le salut ne réside plus qu'en l'ennemi.
Que choisir ? La Fin ou l'Union Sacrée ?

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 (Achevé) Tant qu'il y aura des livres.

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MessageSujet: (Achevé) Tant qu'il y aura des livres.   Lun 25 Aoû - 21:53

Appuyé sur le dossier du fauteuil bridge, derrière la vitrine de présentation, les pieds reposant sur le tiroir du bas tiré à cet effet, malgré la désapprobation paternelle(" Roch ! Un peu de tenue devant les clients!" ) Roch-Elven Destienne se prépara aux deux heures  de magasin qu’il avait promises à son père. Tout le monde s’affairait dans les ateliers et Paméla Levreau, Service Commercial,  était en congé de maternité pour douze jours - durée légale, dix -  mais Camille Destienne était un bon patron. Et tout le monde se relayait pour la remplacer. Economie oblige, les temps sont durs, les intérims ne sont jamais sérieux etc etc. Paméla rentrerait dans trois jours et, à l’étage, Tante Clémence s’occuperait du jeune Levreau, toujours ravie de pouponner maintenant que" les petits étaient grands" selon ses fortes paroles.
Chère tante Clémence ! Roch ne pouvait penser à elle sans s’attendrir. Elle l’avait élevé, passant du changement de couches au lavage des  salopettes puis des jeans hérités des frères aînés, toujours trop étroits ou trop longs, Noé étant un échalas, Brice de taille moyenne et Roch un gamin râblé et trop grand pour son âge.  Maintenant, Tante Clémence veillait au pli des ses pantalons de ville, car elle estimait qu’un pantalon sans pli, c’était comme une bière sans mousse, un gâteau sans cerise, un...vampire sans crocs, ajoutait Roch  pour la faire se signer, car elle considérait le mot vampire comme une invocation du diable et tante Clémence était très pieuse.
Roch prit un livre au hasard dans une caisse rangée près de lui, où on mettait les "occasions spéciales", à savoir des ouvrages commandés par des vampires "spéciaux" qui, pour se faire connaître, acceptaient volontiers de laisser à la disposition de l’imprimeur quelques exemplaires imprimés à compte d’auteur.

Roch renifla la reliure en plein chagrin rouge foncé, passa le doigt sur la dorure de la gouttière et la courbure du dos, et après ce préalable  indispensable, lut le titre :
Le roulage... C'est tout un Art !   
Surpris, Roch se demanda de quel roulage il s’agissait et quel était l'artiste concerné. Un amateur de cigarettes sur mesure ? Un passionné d’automobile ? Un spécialiste de la pâtisserie ? du gazon à l’anglaise ? du patin, sur glace ou autre support ? Ô  mystère des mots ..Et le nom de l’auteur  ! " Vulcanus ", un pseudo de vampire  évidemment..Roch ouvrit le volume et découvrit sur la page de titre, ce sous-titre éclairant :
Filetage roulé - Moletage - Galetage
par roulage à froid  
Il feuilleta le volume. Vulcanus était un technicien, amoureux des vis, boulons et vilbrequins de tout poil. Camille avait illustré le volume par de superbes planches tirées de l’Encyclopédie, du dernier catalogue authentique de la manufacture de Saint-Etienne (1988) et des hors textes montrant les splendeurs du Tire fond Rocket acier bichromaté et du porte embout magnétique vynex, un objet devenu quasiment mythique.
Le vampirisme conduisait à la dépravation, Tante Clémence avait raison . Non que Roch méprisât les sciences et techniques, les arts et métiers, le manuel et le mécanique. En tant qu’artificier, lui le littéraire, avait dû se mettre à l’étude des composés chimiques et des mécanismes d’horlogerie, ces derniers lui procurant un réel plaisir esthétique. Mais de là à faire relier un ouvrage de visserie en chagrin rouge et dorure à la feuille et à prendre Vulcanus comme pseudo parce ce que ce vampire aimait le bricolage et se prenait pour le dieu des forges de l’Etna...fallait-il qu’il s’ennuyât le malheureux ! Une part d’humanité demeurait dans l’âme vampirique  - sauf chez les vrais Anciens, chuchotait-on, mais l’homme est né pour vivre dans l’urgence. La vie qui s’étire comme une guimauve sans fin, ça peut devenir écoeurant. Pas étonnant qu’on se cherche des distractions. Celles de Vulcain n’étaient pas méchantes. Roch aurait été désolé de devoir bourrer une petite boîte avec des clous d’argent et des tire fond Rocket pour mettre sous les pas de Vulcanus déambulant à la nuit tombée en rêvant de boulons et d’une gorge disponible.
Roch aimait bien se moquer des vampires. Mais il luttait contre cette tentation. Ne cherchait-il pas ainsi à se libérer des scrupules qu’il pouvait avoir à être devenu un tueur de vampires ? Qu’est-ce qui distingue un tueur d’un tueur de tueur ? Le droit de celui qui n’a pas commencé ? le premier assassin était-il le premier vampire ?  Caïn n’avait pas même tué Abel, le doux, le bon, le vertueux Abel par nécessité mais par infecte jalousie..Et lui, n’était-il pas en fait, jaloux des vampires?
Quinze minutes de passées.. il fallait s’occuper. Il prit au hasard un autre livre. C’était une anthologie de poèmes du XXe siècle avec des gravures originales d’un certain Esser. S. R. sans doute... Certains vampires répugnaient  à se faire publier sous leur véritable nom, si tant est qu’ils aient gardé celui de leur naissance. Rien de plus facile que de réapparaître jeune et fringant deux cents ans après sa mort et de changer d’identité. La carte d’identité du vampire.. la bonne blague ! Le Cercle voulait simplement obliger les hématophiles parisiens  à payer plus régulièrement leurs impôts sur la fortune et leurs factures aux Pompes Funèbres d’Etat quand ils voulaient changer leur literie.
Esser dessinait bien et Roch resta un moment fixé sur un dessin et son titre : "Le désespoir est assis sur un banc."Le vrai poème, c’était le titre. Il disait tout en sept syllabes. Après, c’était une poésie comme une autre, pas mauvaise, même assez bonne, mais seulement une paraphrase bien faite de ce titre terrible. Prévert parlait aux humains, mais la poésie est un langage fraternel et la figure accablée sur le banc du désespoir était celle d’un vampire.
Suffit. Roch repoussa du pied le tiroir et se mit debout. Il aurait dû être au Comité. On avait reçu des informations inquiétantes de ce qui se passait dans le Sud.

Roch , le livre à la main, traversa le magasin. La pièce était petite. Texier & Destienne était un atelier et non une boutique. La vitrine présentait quelques belles reliures et des ouvrages ouverts sur les pages de titre ou des illustrations rares. Roch ouvrit le livre à la page du désespoir et le posa entre les éternelles Fables de la Fontaine, le succès de Camille ces dernières années, et un Justine ou Les Malheurs de la Vertu , présenté fermé mais avec un carton d’annonce : "nombreux dessins d’époque". Son geste lui sembla étrange. Qui voulait-il prévenir ? Et quel message cherchait-il à transmettre ? En se redressant, il vit son reflet dans la vitrine. La rue Budé n’est pas large, orientée Nord-Sud et l’imprimerie occupait le rez de chaussée. Le soleil n’y pénétrait qu’en plein été et c’était un avantage pour les vampires, les Messieurs comme on les appelait dans la maison Destienne. Sire,  seigneur, sieur, messire, mon seigneur, monsieur...Et tous ces mots fleurissant à partir du senior latin... les Messieurs, les Anciens.

Il faudrait se pencher sur ces histoires.. mythes, légendes ? ..ou bien l’Histoire ? l’Histoire des Vampires; il aurait fallu du temps et Roch n’était pas devenu le rat de bibliothèque dont il avait la nature paisible et modestement grignoteuse, se pourléchant les babines devant un livre délectable.Il était  un homme d’action et d’idéal,  un justicier, un chef . Ouaip !  Un terroriste, pour parler droit. Roch se fit une grimace... Il aurait dû retirer son bonnet et se raser ce matin. Si Camille voyait son fils recevoir les clients dans cet accoutrement, il serait furieux et en plus, ce n’était pas prudent. Il prenait toujours un soin extrême à distinguer le Roch de tante Clémence, propret et bien repassé et le Roch du comité, aux parkas fatiguées et aux jeans de prisu.
Bah, il n’y avait pas de clients et avec le beau soleil d’un avril tout neuf, il n’y en aurait guère, à part le vieux qui viendrait vers trois heures ou quatre heures  demander un nouveau changement de police pour le sixième poème de son recueil " Sanglots et Sang", un chipoteur qui mettait tout l’atelier sur les nerfs depuis trois mois. Mais le vampire avait le bras aussi long que les dents, membre du Cercle, riche comme Crésus et ancien copain de Louis XV, qu’il appelait Louis quand il évoquait leurs fredaines. Roch guettait le jour où il l’appellerait Loulou avec des larmes dans la voix.

Le regard un peu perdu entre son reflet et la maison d’en face, l’idée lui vint qu’il aurait mieux fait de préparer un plan pour le repérage des tunnels  abandonnés autour de la Madeleine.
Une jeune femme entra dans son angle de vision et Roch s’éloigna aussitôt de la vitrine. Camille aurait encore été scandalisé. Un bon vendeur n’attend pas le client ; un bon vendeur est toujours occupé. Le client doit  être reconnaissant qu’on s’intéresse à lui. Un bon vendeur n’a pas besoin du client, c’est le client qui a besoin d’un bon vendeur. Roch n’était pas un bon vendeur..
La sonnette d’entrée retentit et Roch s’avança, avec l’air de dignité déférente qu’on doit prendre quand le client est une dame et que cette dame est peut-être un vampire.
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Blanche Clément
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MessageSujet: Re: (Achevé) Tant qu'il y aura des livres.   Mer 1 Oct - 19:44



C’était il y a bien longtemps. Dans les villes de France, il y avait toujours un quartier ou une rue où fleurissait ce genre de magasin. Les devantures en verre laissaient voir de sobres étagères avec des reproductions de livres anciens et derrière, on devinait un bureau en bois avec des piles de papiers et de livres, autour duquel on achetait et vendait des ouvrages rares ou précieux, où on venait les faire restaurer. Aujourd’hui, les ouvrages rares sont des dictionnaires, des ouvrages scientifiques des siècles passés… Lorsque j’étais étudiante au début du XXIème siècle, je ne fréquentais pas particulièrement ce genre de boutique. J’allais directement dans les librairies spécialisées où j’achetais mes livres d’étude comme on achète un kilo de pommes au supermarché. Il y a cinq ou six ans, j’ai découvert que ces boutiques-ateliers un peu particulières étaient en voie de disparition. A Paris, il n’y en avait plus que trois ou quatre. Je ne sais plus comment j’ai eu cette information mais je me souviens avoir réagit avec tristesse. Parce que j’ai senti encore un peu plus le monde d’où je venais s’éteindre inexorablement. J’ai alors eu une idée.
Mes parents étaient morts depuis longtemps et je me souvenais avoir récupéré de nombreuses affaires que j’avais entreposées dans le grenier de la maison de Saint-Cloud. Dans ces affaires, il y avait justement quelques livres auxquels je tenais, des livres d’études mais qui étaient remplis d’un savoir auquel les hommes n’avaient plus accès. Parmi ceux que j’ai retrouvés, j’en ai sélectionné trois. Trois livres très différents les uns des autres mais tout aussi passionnants : le dictionnaire franco-latin de G. Gaffiot ; Bestiaires du Moyen-Age de Michel Pastoureau et Anatomie comparée des mammifères domestiques de Robert Barone. Leurs couvertures se délitaient, de nombreuses pages menaçaient de se déchirer, sur certaines, l’encre était à moitié effacée, rendant le texte incompréhensible. Un gros travail de restauration était nécessaire pour sauver ces trois ouvrages fondamentaux de ma jeunesse.

J’ai cherché dans quel atelier je pourrais aller et j’ai tout simplement choisi le plus proche de chez moi, ce qui, à pied représentait déjà une belle promenade sur les quais de la Seine. Mes livres dans un simple sac de toile blanc, j’ai profité de la tiédeur d’un soir de printemps pour m’offrir une énième ballade dans la ville lumière. J’ai mis plus d’une heure pour arriver à l’atelier, d’autant plus qu’arrivée dans le quartier, j’ai un peu tourné, ne me souvenant plus de l’emplacement exact de la rue où il se trouvait. Cela m’a énervé. Je ne suis pas du genre patiente. Lorsque je suis arrivée devant la devanture, j’ai soupiré de soulagement. Mes pieds aussi. J’ai scruté la pièce derrière la vitrine pour voir un peu où j’allais entrer, s’il y avait quelqu’un, à quoi ressemblait le vendeur etc. Je n’aime pas l’inconnu. Cela me fait peur. Je suis une vampire peureuse et timide. C’est comme ça. Etre devenue une super prédatrice ne m’a en rien transformée en une femme fatale, pleine d’assurance et d’arrogance. Je suis fondamentalement restée celle que j’ai toujours été. Hormis le fait que j’ai plus de droits que les humains, ça ne me rend pas plus heureuse pour autant.

Il n’y avait personne à part un homme qui devait avoir entre 25 et 35 ans. Parfait. Je n’aurais pas aimé devoir attendre mon tour, tout simplement parce que cela me met mal à l’aise d’écouter les histoires des uns et des autres et d’attendre mon tour comme chez le dentiste. J'ai sonné et j'ai attendu qu'il m'ouvre. Lorsque je suis entrée j'ai poliment dit bonjour et j’ai refermé derrière moi. J’ai jeté un coup d’œil rapide autour de moi pour m’imprégner de l’endroit et j’ai posé une main sur mon sac que je portais sur mon épaule droite.


- Bonjour, je viens car j’ai des livres à faire restaurer. Ils datent de la seconde moitié du XXème siècle.

J’ai ouvert mon sac sans attendre qu’il réponde et j’en ai sorti le plus gros, celui sur les bestiaires du Moyen-âge. Il était particulier car il contenait de nombreuses reproductions d’enluminures et d’imageries du Moyen-âge qu’il faudrait également retoucher. J’espérais que ceux qui tenaient cet atelier connaissaient ce genre d’illustrations si particulières.

- Voilà… Il y a notamment ce livre. J’y tiens beaucoup.

J’espérais qu’il me dise « Ca coûte tant et ce sera prêt dans deux semaines ». J’aurais répondu « D’accord. Je viendrais donc dans deux semaines. Au revoir » et je serais repartie très vite chez moi.
Il y a quand même une chose qui a changé avec ma vampirisation. Je suis devenue encore plus associable qu’avant. Humaine, j’avais réussit à me faire des amis. Pas beaucoup mais j’en avais. Vampire, je n’en avais aucun, humain ou vampire. Et surtout, je n’aimais pas les autres. Tous les autres. Peut-être parce que je ne m’aimais pas moi-même. Et le contact avec quelqu’un était toujours éprouvant pour moi.
Je n’ai pas eu de chance. Il ne m’a pas donné le prix et ne m’a non plus donné de délai. Il n’a rien dit et a tendu la main pour que je lui donne mon livre. Mon dieu, ça allait être long. Trop long à mon goût.


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MessageSujet: Re: (Achevé) Tant qu'il y aura des livres.   Mer 1 Oct - 22:31

La jeune femme avait sonné avant d'entrer, ce qui étonna un peu Roch-Elven. La porte était habituellement poussée par les clients, presque tous des habitués, surtout s'ils voyaient quelqu'un au comptoir. Le carillon automatique avertissait la secrétaire dans son bureau adjacent quand la boutique restait vide un instant aux heures d'ouverture. La sonnette manuelle servait pour un vampire qui s'estimait le droit de venir déranger ces larbins de mortels quand bon lui semblait.
C'était donc une nouvelle cliente ou bien quelqu'un qui préférait qu'on lui ouvre la porte. Timidité ? ou au contraire, muflerie de celui qui aime qu'on se dérange pour lui ? Plutôt un réflexe humain dans le premier cas. Deux siècles de mépris et de peur pesaient lourdement sur l'ancienne race  qui s'était s'était cru si longtemps maîtresse du monde. La plupart des mortels préféraient raser les murs, baisser la tête, parler le moins possible pour éviter de se faire remarquer.
A travers la vitre, il vit que la jeune femme  était jolie avec des traits doux,  agréablement curvilignes, comme ceux des enfants. Il ouvrit donc la porte  en se posant évidemment la question habituelle devant un inconnu : vampire ou non ?

La moitié des vampires étaient identifiables par leur beauté, celle qui  avait attiré sur eux la convoitise ou l'amour de leur sire, et qui  prenait avec le temps une sorte d'éclat particulier, s'affinant, se lustrant, comme si l'action destructrice des années s'inversait et développait en eux avec l'immortalité, une séduction naturelle, une grâce innée que la vie se charge d'user si vite chez les mortels pris dans les rets du temps. Certes, il y avait aussi des vampires très quelconques quant au physique et on pouvait hésiter sur leur nature. Un vampire qui voulait passer pour un humain y arrivait très facilement, du moins lors de la première rencontre et à condition qu'il n'y ait pas de miroir ordinaire, dissimulé dans une décoration ou simplement des vitres en faisant office....Comme, par exemple, la porte vitrée de la boutique qui en se rabattant sur le velours pourpre du rideau de vitrine révéla que la cliente n'avait pas de reflet. Une vampire. Ce n'était pas étonnant. La clientèle des produits de luxe avait le plus souvent les dents longues et les poches bien garnies.

La visiteuse  referma elle-même la porte, le salua et exposa immédiatement le motif de sa présence.  Timide ?  comment l'être quand on est un vampire, que chaque jour efface les misères du précédent, que l'on a des siècles pour s'habituer à être le maître ? Plus vraisemblablement, un vampire bien élevé, gardant cependant ses distances face à une humanité utile mais vaguement malpropre, encombrante en dehors des repas.
Roch salua en retour et n'eut pas à ajouter le sempiternel : Que puis-je pour vous ? Car tout en s'expliquant, la cliente tirait déjà de son sac un fort volume, 24 x34 apparemment, toilé beige, reliure très abîmée mais encore solide. Le titre plut  à Roch ainsi que la brève description qu'elle  fit de l'ouvrage. Il connaissait le nom de l'auteur, un médiéviste de la fin du XX ° dont la production avait continué après l'apocalypse de l'an 2000 grâce à un vampire imprimeur des Editions du Seuil, lecteur assidu de ce Michel Pastoureau qu'il avait protégé au moment des massacres et des destructions. Roch posa le livre sur la table d'exposition, puis se pencha pour l'observer en silence. Bien qu'il fût un peu le factotum de la Maison Destienne, il n'était pas formé en tant qu'artisan à la restauration de livres anciens, pas plus d'ailleurs qu'à l'impression. Il connaissait le vocabulaire et les techniques mais ne pratiquait pas en professionnel, ayant préféré les études, aussi limitées soient-elles pour un humain, à l'apprentissage en atelier. Son père le lui reprochait parfois: "Toi, tu n'aimes pas les livres, tu aimes lire ! Un livre, c'est d'abord un objet ! Un texte illisible peut être imprimé splendidement. Le livre que je ne vendrai jamais c'est...." Son fils le laissait énoncer avec solennité, comme s'il prononçait une invocation sacrée :"Canon mathematicus seu ad triangula cum adpendicibus. "de François Viète..." et, observant un silence faussement respectueux, Roch complétait in petto  avant que Camille ait achevé :"..édition originale 1579, restaurée et reliée par Pierre Gaillard en 1725.."

Roch ouvrit le livre. La page indiquant l'année d'impression manquait. C'était un livre présentant les caractères en cours à la fin du XXe pour les ouvrages d'art de grande diffusion. Un livre relativement bon marché, genre cadeau à moins de cinquante euros, pour les fêtes de fin d'année. Il pouvait dater d'avant l'Invasion ou juste de quelques années après, quand sans plus innover on reproduisait les modèles éprouvés, même si le monde basculait dans le chaos. L'illustration était abondante et présentait des agrandissements, parfois en pleine page, de miniatures tirées de manuscrits célèbres. Roch passa sur l'effet curieux de ce grossissement des traits, des grands aplats de couleurs si étrangers aux dimensions originales, mais en apprécia le caractère informatif  décuplé par les détails devenus très visibles et explicites. La variété des reproductions l'enchanta. Quelle mine de réflexions sur la vision mi-fantastique mi-réaliste de l'homme du Moyen-Age. Tout y était symbole et l'observation la plus précise se joignait aux fantaisies les plus improbables. Roch s'arrêta sur une gravure montrant le combat d'un éléphant et d'un dragon.


Spoiler:
 

fut médusé par la force de l'image, montrant l'enlacement des deux créatures, chacune ayant prise sur l'autre, ne formant plus qu'un seul être monstrueux . L'éléphant écrasait et le dragon mordait.Le texte précisait que l'issue du combat serait la mort des deux animaux. Oubliant la cliente, il laissa courir sa pensée, fasciné par l'image venue de si loin, à la fois naïve et si riche de sens et de questionnement.  L'éléphant était, selon l'esprit du temps, un symbole du Bien et le dragon-serpent, celui du Mal.
L'homme et le vampire noués dans une étreinte mortelle.  
Lui, Roch-Elven, choisissait le parti de l'éléphant parce que comme lui, il suivait la loi naturelle de la vie et de la mort, son sang coulait chaud dans ses veines  et il éprouvait l'horreur ancestrale du froid reptile à la morsure mortelle, de l'être fantastique auquel on était bien obligé de croire.  Mais où conduirait cette lutte ? Et le dragon, sur le dessin, défendait aussi son existence. Tous deux mourraient de leur combat, disait la légende. L'anxiété lui noua brutalement la gorge. Le patron disait  :" Le doute est l'allié des vampires. Tuez-le sitôt qu'il pointe son nez de fouine dans vos certitudes d'hommes." Oui, mais la fouine se faisait parfois bien insistante, ces derniers temps, dans les certitudes qui avaient conduit Roch-Elven au Comité. La jeune femme en face de lui semblait si proche. Comme lui, elle aimait les livres, était attachée au passé, à son passé d'avant sa transformation, donc à un monde humain qu'elle ne voulait pas voir disparaître. Alors que lui ....Mort aux vampires , telle était la version sommaire de son but, de ses buts plutôt, car s'il voulait perdre les vampires c'était pour rétablir un monde libre, sûr, où les humains pourraient vivre et mourir en paix. Mais ce monde avait-il jamais existé ? Les vampires disparus,  pour les hommes, fini le temps des égorgements et des humiliations, de la barbarie et de l'ignorance. Mais qui écarterait  la menace de nouveaux Auschwitz, de nouveaux goulags, de nouveaux Hiroshima, de bombes au napalm, de 11 Septembre terrorisant et d'enfants morts de faim aux portes de l'abondance ?

Il s'aperçut qu'il fixait la cliente comme si elle le stupéfiait et il réagit immédiatement. "Pas de ça Lisette, tu me prends pour qui ?" . Le coup du vampire ahurissant sa proie pour un petit snack vite fait, il connaissait. Il s'était déjà repris, ne vit qu'une demoiselle discrète, laquelle, sans rien dire, attendait une réponse sur le sujet qui l'amenait ici. Il referma doucement le livre et, s'efforçant à un sourire sans conviction, il avança le petit fauteuil de velours assorti aux tentures :

-Oh, pardonnez-moi. Ce livre est extrêmement intéressant et j'en oublie les usages. Je vous en prie, asseyez-vous.

Il  resta debout près de la table, l'esprit encore rempli de ces images entr'aperçues qu'il était impatient de détailler une à une.

-Il faut bien sûr une estimation précise des travaux à effectuer et mon père ainsi que notre relieur devront étudier attentivement ce livre, certainement fort rare voire unique.. Les matières n'en sont pas précieuses et il s'agit de photogravures assez ordinaires. Or ce sont les très coûteux ouvrages qui ont été le mieux protégés. Mais celui-ci est une mine de renseignements tout à fait passionnants.

Il se souvint qu'il fallait valoriser la Maison et inspirer confiance, montrer qu'on n'attendait pas le client. Avoir l'air informé et sûr de son excellence. Camille y réussissait très bien car il était persuadé qu'en effet,  Texier & Destienne était une entreprise investie d'une mission quasi sacrée de gardien, sauveur de la culture des hommes. Roch ressortit donc les formules paternelles en essayant d'oublier l'éléphant et le dragon et de ne penser qu'à une commande à finaliser.

-Nous avons ici du matériel très performant grâce à la bienveillance du Cercle et notre papier couché vaut largement celui-ci. Nous pourrons restaurer votre exemplaire et aussi en faire assez rapidement un double, à l'identique, pour un usage ordinaire, car la restauration est parfois longue. Il suffit que viennent à manquer telle ou telle colle ou telle couleur d'encre...

Ça, c'était pour rappeler que les vampires étaient peut-être très malins mais qu'ils ne savaient pas rétablir une économie d'abondance et de diversification. Voilà où conduisait le régime  monodiète, sans nécessité de transformation des aliments. Si les premiers hommes avaient été hématophiles, ces vampires préhistoriques n'auraient jamais inventé comment faire du feu. Mais ces pensées dépréciatives ne furent pas visibles sur le visage tranquille et poli de Roch qui poursuivit:

-Si vous le désirez, nous pourrions d'ailleurs le rééditer pour les amateurs d'histoire et d'art. Le mieux serait que vous en parliez avec monsieur Destienne quand il aura terminé l'estimation. Si vous avez un prix plafond à ne pas dépasser, nous pouvons vous proposer un arrangement... nous concéder des droits de reproduction partielle de certaines images, par exemple.

Roch n'avait jamais vu une vampire aussi comment dire... Effacée ? Lointaine ? Absente ? Elle le laissait parler sans qu'il puisse déterminer si elle était un minimum intéressée. En fait, son discours commercial ne l'intéressait pas lui-même. Il aurait voulu savoir ce qu'elle pensait de la gravure de l'éléphant et du dragon. Elle la connaissait mieux que lui, surtout si elle avait eu ce livre à sa parution, deux cents ans à le lire et le relire....Il ajouta :
-Vos autres livres sont-ils aussi intéressants ?
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blanche Clément invité
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MessageSujet: Re: (Achevé) Tant qu'il y aura des livres.   Mar 14 Oct - 23:59

Mmmh ? Qu’est-ce qu’il raconte ? Les vendeurs et leurs blabla, c’est d ‘un ennui… Au départ, lorsque je l’ai vu prendre le livre, l’ouvrir avec délicatesse et en observer attentivement les images, je me suis dis que j’avais à faire avec un amateur, un vrai. Au sens littéral du terme. Celui qui aime quelque chose. Je l’ai vu se perdre dans l’enluminure figurant l’éléphant et le dragon… Que de légendes entouraient ces deux animaux au cours du Moyen-Age ! Que de légendes au sujet de tous les animaux d’ailleurs. Cette période malgré une oppression constante de l’Eglise sur les croyances, recélait une part non négligeable de magie et de fantastique qui se retrouvait dans les attributs des animaux. On imaginait sans peine des animaux étranges dotés de pouvoirs magiques (concession de l’Eglise au monde païen), on anthropisait les animaux réels, les dotant de qualités imaginaires et les classant selon une logique qui défie aujourd’hui le sens commun. J’aimais beaucoup cette période, faite de lumière et de ténèbres, de peurs irrationnelles et d’espoirs tout aussi insensés. Je crois que je m’y serais plus. Certainement mieux qu’aujourd’hui où je ne vois pas venir la fin de ma vie et cela m’angoisse énormément.

J’étais donc à mon tour en train d’observer celui qui observait mon livre et soudain, il releva la tête mettant fin à notre rêverie commune. Son blabla commercial jaillit immédiatement et c’est là où mon esprit s’est mis en mode « cause toujours tu m’intéresses ». J’ai attendu que ça passe comme une séance chez le dentiste et je me suis de nouveau perdue dans des pensées trop sombres pour être évoquées ici. J’aurais aimé parlé de la symbolique du dragon avec lui, il avait eu l’air intéressé… tant pis pour moi. Sa dernière phrase me sortit de la torpeur dans laquelle je menaçais de m’enfoncer et j’avais déjà décidé de repartir avec mes livres.

- Mes autres livres ? Quels… ? Ah oui, bien sûr !

Comme une idiote, j’ai ramené mon sac sur mes genoux puisqu’il m’avait offert de m’assoir et j’ai sortit le dictionnaire latin-français de Félix Gaffiot, édition abrégée de  1992. La couverture toilée verte et imprimée de blanc était en lambeau et de nombreuses pages n’étaient plus reliées. Je l’avais laissé dans un sachet en plastique pour éviter de perdre les pages en question ou tout simplement pour éviter qu’il ne se délite complètement.

- Voici le second ouvrage. Un dictionnaire latin-français, très répandu lorsque les études classiques existaient encore.

Je lui tendis le sachet avec le dictionnaire et pendant qu’il allait s’en occuper, je sortis le dernier livre pour lequel j’étais ici, le Barone. Nom familier donné à cet imposant ouvrage sur l’anatomie des mammifères domestiques, en référence à son auteur Robert Barone, éminent professeur de l’école nationale de vétérinaire à Lyon au milieu du XXème siècle. Ce livre pouvait sembler moins précieux que les autres, sa couverture cartonnée souple grise n’était en effet plus qu’un souvenir et de nombreuses pages avaient été à moitié dévorées par les souris.

Je me suis levée et je me suis approchée de la table où le vendeur avait ouvert et posé le dictionnaire. Il l’observait comme il avait observé le bestiaire médiéval. Il tournait chaque page avec délicatesse et parfois s’arrêtait sur un mot, lisait… Je me suis dis que j’étais peut-être au bon endroit. J’aurais voulu lui signaler l’état de décrépitude du Barone et lui indiquer que je ne souhaitais pas une restauration complète mais il avait l’air si passionné par le Gaffiot que je n’ai pas osé l’interrompre. Après tout, c’était lui le professionnel. Il devait certainement s’imprégner du livre avant de le travailler. C’est du moins ce que je m’imaginais naïvement.

Il était à la page 927, en train de lire la traduction de « lupa » et de tous les dérivés liés à ce noms et à son histoire : luperca, Lupercal, Lupanar etc… une simple traduction éclairait soudainement le monde romain mais également le nôtre et l’on découvrait que mythologie, fondation d’empire et luxure étaient étroitement mêlés. La mythique absence de tabous des romains pour tout ce qui avait trait au sexe prenait un éclairage nouveau. N’importe qui se serait arrêté là et aurait conclu que si les romains étaient aussi dépravés cela remontait aux origines mêmes de la fondation de leur ville. Il n’y avait qu’à voir la confusion entre le nom donnée à la louve et à la prostituée. On oubliait trop rapidement que Rome avait été une République, un Empire, puis de nouveau une République… et que durant ses quelques 1000 ans d’existence, sa société avait bougé évoluée elle aussi et que bien des fois, Rome ne fut pas tendre avec les débauchés de toute sorte et fut loin des clichés qu’on voulait bien lui coller sur le dos de ses légionnaires.

Ma pensée s’égarait de nouveau. Il faut dire que je me préparais de nouveau à entendre une litanie d’arguments commerciaux de toutes sortes, d’explications techniques sur la faisabilité de telle ou telle partie… J’en étais fatiguée d’avance et je commençais en plus à perdre patience.
Je sortis de mon « absence » et c’est moi qui entamais les hostilités.


- Bien… vous estimez à combien d’heures de travail pour le dictionnaire ? Je paierai ce qu’il faut.

Je n’avais plus envie de l’entendre me réciter les secrets de restauration de sa boutique. Je m’en fichais. Je lorgnais de nouveau sur la page ouverte et remarquais une singulière coïncidence. La première colonne énumérait la « lumen » et ses dérivés, la « luna » emplissait de ses définitions et rappels de mythologie la deuxième colonne et on retrouvait la « lupa » sur la troisième colonne. « Lumen » « Luna » « Lupa »…. Rien qu’avec ces trois termes, contenant tellement de sens, on aurait pu écrire un roman.


Voilà pourquoi j’aime passionnément les dictionnaires…
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MessageSujet: Re: (Achevé) Tant qu'il y aura des livres.   Mer 15 Oct - 9:28

Sans se départir de son air poliment neutre, Roch ressentait le désintérêt de la cliente, qui ne commentait pas le livre, comme si c’était un contenant à réparer, une boîte à laquelle elle tenait mais dont le contenu n’avait que peu d’importance. Il aurait aimé savoir comment la lectrice interprétait ces images signifiantes mais dont le message initial pouvait être si  facilement transformé en un reflet des fantasmes d'un être ou d'une époque. Mais elle s’en moquait bien, distraite au point même d'oublier qu'elle venait pour plusieurs livres. Et d'ailleurs quelle curieuse façon de ne lui en présenter qu'un à la fois.. comme si elle voulait d'abord vérifier s'il y connaissait quelque chose en matière de restauration et d'éditions rares.
Etait-ce un de ces vampires méprisants, suffisants, considérant tous les savoirs humains comme des sous-produits de l'intelligence supérieure qu’ils s’attribuaient ? Il existait cependant nombre de vampires, incultes dans leur mort comme leur vivant, qui, s'ils l'avaient connue, auraient bien repris à leur compte la phrase célèbre :«  Quand j'entends le mot culture  je sors mon revolver ». C’étaient ces brutes aux longs-crocs qui avaient brûlé la Bibliothèque de France, vandalisé les verrières des cathédrales, voulu abattre la Tour Eiffel et détruit les hôpitaux et l'Institut Pasteur sous prétexte que eux, les Immortels, n'en avaient pas besoin. La bêtise qui hait le savoir n'était pas certes pas le triste privilège des humains, comme certains vampires l’affirmaient pour justifier leur statut de race supérieure.
Roch s'en voulut d'avoir un instant eu une certaine sympathie pour cette jeune femme à l'allure discrète et qui semblait aimer les vieux livres mais finalement méprisait surtout les vendeurs. Il connaissait bien ce snobisme de nantis qui ironisent sur le mal que se donne le pauvre type gagnant sa vie en servant ceux qui peuvent payer, qui raillent ses formules stéréotypées et son empressement de commande dont dépendent ses trois sous de fin de mois. On pouvait au moins rester poli et l'air vague et lassé de la dame ne l'était pas. Elle s'ennuyait à l’entendre parler boutique. Elle pouvait tout se payer et donc elle se moquait bien qu'il cherche à ne pas promettre ce qu'il ne serait pas capable de tenir.
Le silence dans son dos lui créait une gêne qui s’accentuait. Elle le laissait se débrouiller seul, il ne comptait pas, il n’était qu’un petit mortel qui se donnait de l’importance.
Serrant les dent pour cacher sa réaction de plus en plus hostile, il aurait aimé lui dire froidement :
"Ces livres sont dans un tel état que nous ne pouvons actuellement les rendre présentables. Les vieux livres ne sont pas immortels, eux. Vous auriez dû venir plus tôt .. il y a un siècle ou deux, par exemple, si votre âge vous le permet. Et nous avons beaucoup de commandes en ce moment et peu de personnel qualifié. Revenez dans quelques mois ou allez voir un confrère. Il y en a encore deux à Paris qui font du travail acceptable, et un à Lyon, bien entendu sans les garanties qu'offre notre Maison en raison de son ancienneté. Je regrette, madame, je ne peux rien vous proposer pour l'instant."

Mais pour une satisfaction d'amour-propre il ne pouvait risquer des ennuis pour sa famille et encore moins mettre le Comité en danger s'il sortait de son rôle de collaborateur patient sinon zélé de l'occupant vampire. Ce n'était d'ailleurs pas seulement de l'amour-propre mais le sens de la justice et au nom du respect que l'on doit à ceux qui vous servent . Louis XIV saluait toujours les dames qu'il croisait dans les couloirs de Versailles, y compris les femmes de chambre... Certains Vampires qui se prenaient pour les rois de la création auraient bien dû d'en souvenir....
Il se contenta de saisir le Gaffiot qu'elle crut bon de lui décrire, comme s 'il pouvait ignorer ce qu'était un Gaffiot, surtout édition abrégée, pas même le Grand Gaffiot de 1934 avec les illustrations à la plume et les périphrases pudiques destinées à éviter aux jeunes latinistes la traduction crue des turpitudes romaines. L’autre livre était un ouvrage de zoologie qu’il ne connaissait pas mais qui était rempli d’illustrations des plus intéressantes utilisant des techniques photographiques qui intriguèrent Roch-Elven.
Tout en s'efforçant de ne pas donner à sa voix un ton où aurait percé son impatience, il dit en posant avec précaution le vieux dictionnaire sur la table d’examen :


-Oui, il est très abîmé mais je suppose que vous y tenez pour des raisons personnelles. Car on peut le remplacer assez facilement. L'Evêché a le droit d'en rééditer pour le Séminaire et si les vampires étudiants en lettres choisissent rarement le cursus avec latin, pour des raisons assez explicables, et si cette option est fermée aux humains autorisés à l'université, vous n'êtes pas sans savoir que quelques vampires sont grands amateurs de littérature latine et veulent lire Virgile ou Sénèque dans le texte... Le Professeur Septimus qui dirige la section des Lettres classiques est un admirable connaisseur de la scansion latine et ce n'est pas étonnant, vu qu'il fut l’ami d'Erasme en...


Roch s'arrêta . Il ne connaissait pas cette fille et elle pouvait fort bien trouver qu'il en savait trop pour un employé...Evidemment, d'autres vampires le défendraient, qui trouvaient avantage à avoir un commissionnaire érudit, mais enfin, moins on soulevait d'histoires et mieux c'était .
La cliente s’était finalement levée et regarda ce qu’il parcourait sans lire vraiment, occupé à déceler les dommages. Il se demandait surtout si son père allait accepter de consacrer des semaines de travail, des mois même, et surtout ses précieuses matières premières, pour un ouvrage sans valeur. Elle s’intéressait au latin ou au livre? Souvenirs personnels de cours suivis avant qu’elle ne rejoigne les buveurs de sang ? Qui sait? Mais quand elle parla ce fut seulement pour connaître le délai de livraison. Un vampire pressé ! On aurait tout vu !
Il faillit lui rétorquer:
-Qu’est-ce que ça peut vous faire ? Vous n’êtes pas immortelle ?  
mais répondit assez sèchement :


-On pourra vous remettre le livre en état. Cela vous coûtera plus que sa valeur marchande. On peut aussi vous le relier . Vous choisissez le modèle que vous voulez ou l'atelier vous crée un modèle unique, à votre chiffre...suivant vos goûts. Pour le temps de travail, je n’en sais rien . D’abord, il faut des heures d’examen. Chaque cas est différent et il faut être spécialiste et je ne le suis pas. Je suis correcteur. En fait, je remplace la  responsable habituelle qui vient d'avoir un bébé.  


Ça , c'était une petite vengeance.... sales vampires parasites et stériles...Ils ne savaient que transmettre leur tare, et là aussi, ils dépendaient des hommes pour se perpétuer. Plus d’hommes, plus de vampires...elle avait beau avoir une jolie silhouette, son bassin plat et étroit ne se gonflerait jamais de vie, son sein ne donnerait pas de lait à un nourrisson aux dents longues et réclamant du sang. Elle entreprendrait un jour de mordre à mort un enfant des hommes, juste pour pouvoir se dire ensuite qu'elle avait un infant..... dérisoire paronymie qui ne trompait personne.
Mais il n’était finalement pas fier d’avoir choisi ce terrain pour montrer que les humains savent aussi faire mal à l’occasion. Certains vampires pouvaient souffrir de leur état et refusaient de le poursuivre, se condamnant eux-mêmes à rejoindre l’humanité dans ce qu’elle avait de mortel et même au delà dans la rigueur de leur refus. Bien des théologiens affirmaient que les vampires n’avaient pas d’âme et que toute espérance leur était retirée d’échapper au néant total. Lui avait-on demandé son avis, à cette jeune femme, en la privant si jeune du droit d’être mère ? Elle semblait si détachée de ce qui l’entourait.
Il montra le Barone :


-Celui-ci devrait intéresser la Sorbonne. C’est un domaine où presque tout est à reconstruire. On a plus besoin de médecins que de vétérinaires. On peut très bien survivre sans rien connaître à l’anatomie des animaux et les seigneurs vampires ont une approche très différente de la zoologie.


Des images de jugulaires tranchées menaçaient de s’infiltrer dans son relatif apaisement . Il demanda pour tenter de mettre un peu de liant dans la situation :  
Vous vous intéressiez aux animaux ?


L’ imparfait le surprit par la charge de nostalgie qu’il pouvait contenir et aussi l’inquiéta. Comment allait-elle le prendre ?
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MessageSujet: Re: (Achevé) Tant qu'il y aura des livres.   

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(Achevé) Tant qu'il y aura des livres.

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