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Un roi, un prince, une prophétie.

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MessageSujet: Un roi, un prince, une prophétie. Dim 30 Nov - 13:21


Quartier de l'Assemblée du Cercle
Musée d'Orsay
3 mai 2214

Passant devant une des grandes psychés qui décoraient l'antichambre de l'aile résidentielle, le Roi des vampires jeta un coup d'œil rapide sur son reflet sans même s'arrêter un instant. Il pensa qu'il serait temps de se faire tailler les cheveux avant de ressembler à un des Valaques teigneux qui campaient encore aux Invalides.  Darkan s'était fait  faire une coiffure Viking sans doute parce qu'il estimait que cela lui donnait un air plus froidement féroce, propre à terroriser le citadin ordinaire habitué aux zonards chevelus. Cela avait le mérite d'être propre.
En fait Cecil se préoccupait rarement de sa tenue vestimentaire. Il lui suffisait qu'elle soit nette, de bonne facture et adaptée aux exigences du lieu et du moment. L'intendance y veillait. Comme il travaillait au Cercle plus de douze heures par jour, on le voyait donc le plus souvent dans l'uniforme bleu gris des officiels, adopté depuis plus d'un siècle et devenu un des symboles de la continuité du pouvoir. Elle n'était obligatoire que pour les réunions plénières, les comités constitués ou les délégations et convenait donc  à la situation que Cecil entendait placer sous le signe de la volonté supérieure de Mentis Irae. Pour rencontrer le prince Basarab,  Cecil n'avait donc rien changé à sa tenue, y ajoutant seulement la cape mi-longue écussonnée qui se portait en dehors de la Curtea Veche.
Les huissiers ouvrirent le petit vantail latéral, les factionnaires présentèrent les armes et il traversa la petite cour servant aux sorties discrètes. L'air frais de la nuit printanière lui parut comme une délivrance.  Il pensa à ce qu'il aurait pu faire d'une nuit pareille s'il n'avait choisi  de suivre cette voie du pouvoir politique. Et à ce qu'aurait pu faire Constantin Basarab s'il n'avait pas dû se rendre lui aussi à la même entrevue.  Il dut lutter contre un sentiment de défiance en évoquant celui que  Mentis Irae avait demandé de contacter. Et curieusement, cette défiance était tournée vers lui-même et non vers le Prince valaque.
Osbern  n'était pas du genre  à être impressionné par les individus  qu'il croisait, quels que soient leur prestige social et leurs titres de notoriété.  Ce qui ne voulait pas dire qu'il les jugeait tous du haut de sa supériorité presque absolue dans l'échelle des pouvoirs actuels. Il connaissait sa force d'action mais elle n'était que le fruit d'une double délégation :  il avait été choisi par le Cercle pour parler et agir  en son nom, élu par les Vampires pour exprimer la voix d'un peuple à travers toutes leurs différences et leurs dissensions. Qu'on refuse l'autorité du Cercle, qu'on conteste son élection et il n'était plus que lui-même. Ce qui n'était  d'ailleurs pas rien. Orgueilleux, oui, mais sans arrogance. Il estimait l'intelligence, la détermination, la loyauté, le courage de certains de ses collègues ou personnalités du monde vampire.  Il respectait le talent, le goût du travail bien fait, la noblesse d'une pensée,  la fierté d'une conscience.
Cependant, il était trop persuadé de la valeur de ses projets et des méthodes choisies pour ne pas en société manifester  la volonté claire de ne jamais se laisser influencer  par  l'assurance ou  l'énergie que ses interlocuteurs pourraient déployer pour s'imposer.  Il restait poli mais marquait ses distances et rappelait par  la fermeté distante de ses propos qui il était :  non Cecil Osbern le Macédonien mais le représentant du Cercle et le roi  des Vampires.

Le parfum des marronniers en fleurs embaumait la nuit printanière. Cecil allongea le pas sur le trottoir désert, du moins en apparence. Il savait que la police du Cercle surveillait le parcours et c'était normal .  Il ne se sentait vaguement préoccupé que par le souci d'arriver avant le Prince. Etait-ce seulement pour donner l'impression d'être le maître de la situation , celui qui reçoit  le demandeur d'information ? Il n'aimait pas la réputation du prince qui lui paraissait d'une altérité sans but ni réelle grandeur . Sans doute, résultat du virage vers les arts amorcé par Basarab au cours des  derniers siècles, attitude qui traduisait le refus d'un engagement autre que la recherche esthétique pure, signe d'un nihilisme désespéré qui ne dit pas encore son nom. On vit l'instant  en l'absence d'un avenir à construire. De l'anti-Osbern autant dire. Alors pourquoi se soucier de la manière de rencontrer ce fruit trop mûr de la nation vampire ?
Les seules occasions où il  manifestait une certaine déférence étaient lors de rencontres avec de très  vieux vampires, comme Basarab ou Lupu,  de ceux qui avaient souvent un lointain passé de puissance et de gloire et contrairement à la plupart, ne s'étaient pas lassés de leur immortalité. Il leur trouvait une sorte de légitimité souveraine rien que par leur durée, chaînes reliant tous ceux qui  avaient rejoint successivement le peuple vampire alors qu'eux-mêmes poursuivaient le cours de leur longue existence.
C'est en raison de ce respect  qu'il avait retenu les mots acerbes- enfin la plupart - et les railleries qui lui montaient aux lèvres devant la prétention du seigneur de Brancia et  son aveuglement. Comment croire que le passé  pouvait se poursuivre, revivre même, en négligeant tout le savoir accumulé depuis  plus de six siècles. Comment pouvait-il imaginer qu'une bande de cavaliers armés d'épées en ferraille pouvait vaincre une troupe équipée d'engins modernes ? Lupu ne pouvait ignorer que les plus grands massacres n'avaient pas été perpétrés au temps de Vlad l'Empaleur ou du sultan Mehemet Ali et que, pour la cruauté et l'énergie mises à la destruction de la vie, Moyen Age et Renaissance n'étaient que de pâles prémices préparant aux grands opéras d'horreur qu'avaient été le bombardement de Dresde, le siège de Stalingrad, le passage des troupes japonaises  en terre chinoise ou coréenne, et pour conclure Hiroshima. Sans compter ce qui avait suivi... les vampires qui avaient fait sauter la Tour Eiffel ne l'avaient pas découpée au sabre.
Pour revenir à l'épée et à l'arc, il aurait fallu ne jamais dépasser le stade industriel du Moyen Age. Renoncer  maintenant aux énergies modernes ? On avait frôlé cette éradication brutale au début du XXIe siècle mais trop de vampires portaient alors en eux les connaissances de siècles entiers.  Les hommes en trois ou quatre générations peuvent retourner à l'ignorance, oublier leur passé. Les vampires sont des bibliothèques vivantes et ce qu'ils avaient commencé à détruire, savoir et raison, sciences et progrès techniques, ils l'avait finalement sauvé alors que les hommes sombraient dans la panique abrutissante et les mesquineries de la survie quotidienne. Continuer de découvrir la vérité du monde matériel intéressait trop d'esprits curieux dont la soif de sang n'étouffait pas toujours  en eux la soif de la connaissance et du pouvoir sur les choses.
Il fallait s'attendre à ce que Basarab et ses presque six siècles d'existence lui fasse le même effet que Lupu et au moins, il était dans le même monde que ce milliardaire qui avait réussi à avoir son avion personnel, pilotait sa Mercédès, ne se promenait pas avec une flamberge accrochée près de son portable et qui n' accompagnait pas ses prestations musicales sur une vielle à roue. Pour autant qu'il le sût d'ailleurs, n'ayant pas le temps de s'intéresser  à l'actualité musicale.
Osbern était déjà  devant la petite entrée rue de Lille, à l'arrière du Musée et il vit sans surprise le directeur l'accueillir avec un adjoint. Amabilités de circonstances, aucune question ni remarques personnelles, silence courtois et départ par des couloirs de fonction. Les lampes de secours étaient seules allumées, suffisantes pour des vampires. Les mesures d'économie n'étaient pas que pour les humains.
Cecil avait demandé le secret sur l'entrevue sans en préciser ni le but ni même l'importance. Basarab était une personnalité se tenant très à l'écart de la vie politique, et les motifs de la rencontre pouvaient en être purement privés : Cecil avait le goût de l'architecture, tant dans la restauration que dans l'innovation, et le prince était un amateur d'art reconnu.
On l'introduisit dans un salon de réception sans faste particulier, sinon un tableau de Vlaminck, montrant une forêt fort sombre traversée d'une allée ouverte sur un soleil sanglant. L'impression dégagée était violente, oppressante. Vision prémonitoire de  ce que serait le destin des hommes du XXe siècle ou bien de ce qui attendait le monde actuel, hommes, vampires et tout esprit conscient, menacés de disparition par la colère de celui qui les avaient sortis du Néant ?  Artiste mécontent de ses œuvres et les destinant à l'autodafé, au grand bûcher de l'Apocalypse, pour qu'enfin  nulle conscience ne soit plus là pour témoigner  de la faute première, celle non de la créature mais du Créateur. Le tableau semblait illustrer la terreur à venir, annoncée par Mentis Irae.
Cecil, resté seul, s'assit près d'une table où s'entassaient des catalogues d'expositions. Il en feuilleta un au hasard. Son visage était légèrement crispé, mécontent qu'il était de se sentir obligé de se donner une contenance. Il laissa retomber la brochure, se cala dans son fauteuil.
Mentis Irae avait alerté Darkan Lupu pour l'obliger lui, Cecil, le déterministe agnostique, à prendre au sérieux ses "prophéties" de personnage surnaturel, le véritable protecteur des hommes à en croire la légende.  Et il s'était senti obligé d'obéir aux injonctions. Mais des doutes subsistaient en lui. Tous ces troubles inexpliqués, ces apparitions d'êtres qu'on croyait disparus, hostiles  ou  simplement étranges, pouvaient n'être que les produits d' enchaînements réductibles à la seule logique  de l'évolution.
Comment allait réagir Basarab, qui n'avait pas la réputation d'un mystique et et se déclarait athée ? Que pensait, que savait le prince valaque  de Mentis Irae? Et lui-même, finalement très contradictoire dans son jugement sur cette personnalité ténébreuse, saurait-il se maintenir dans son rôle de porte-parole d'un prophète annonciateur de fin du monde ?
Un léger timbre retentit annonçant l'arrivée d'un visiteur.
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Mentis Irae
MessageSujet: Re: Un roi, un prince, une prophétie. Sam 6 Déc - 15:22



La nuit de son éveil avait été atroce. Elles le sont souvent pour les non morts qui se transforment mais Constantin n'avait pas fait qu'entrevoir le passé de son Sire, déjà bien chargé, lorsqu'il avait bu son sang, il avait aussi reçu la Marque. De cette charge, il était toujours tenu dans l'ignorance puisque les routes de celui qui l'avait fait renaître et la sienne s'étaient séparées au point de devenir antagonistes. Il ne sut donc rien des raisons de cette souffrance insupportable et d'ailleurs Darkan Lupu n'avait pas cerné à cette époque ce qu'il portait lui-même en lui et avait donc transmis à son Infant. A l'heure actuelle les deux Immortels étaient encore dans l'ignorance de leur rôle véritable dans un dessein qui les dépassait. Mais Basarab n'avait pas été le seul à souffrir de ce que la malédiction première imposait aux Enfants du Divin.

S'éveiller d'un sommeil de plusieurs millénaires, dans l'obscurité la plus totale, privé de la Lumière qui l'avait toujours porté, apprendre à marcher parmi les Hommes, tout en se souvenant de la beauté du monde vu du ciel, accepter de baigner ses mains dans le sang de ses frères, porter l'ignominie et la barbarie à son paroxysme pour tenter de conjurer la malédiction. Tout cela, le Premier l'avait enduré maintes fois. S'incarner pour la première fois en son Infant puis dans ceux de ce dernier, de génération en génération, de siècle en siècle, était chaque fois une renaissance douloureuse. La sensation d'émerger des abysses sans fond et de trouver un nouveau souffle qui déchire les poumons, espérer et vouloir s'élever dans les airs pour finalement devoir admettre que ce nouveau corps n'est pas mieux doté que le précédent. Sentir la souffrance de celui dont on a investi l'enveloppe charnelle. De ce Fils qu'on voudrait aimer mais qu'on va devoir martyriser, c'était aussi la double peine, que s'infligeait le Premier pour essayer de sauver ses Enfants.

Il y avait d'abord eu Darkan Lupu, un être ni pire ni meilleur que la moyenne des Hommes... Simplement frappé d'une malédiction, lui aussi, issue de la même volonté du Créateur de punir ses créatures. La lente descente aux Enfers du jeune Lycan avait touché le Fils banni. Il avait senti un écho en son cœur, une fraternité de Destinée commune. Tous deux rejetés par leur Père, bannis, honnis, contraints à se cacher et à perpétuer le Chaos et la Mort. Il avait naturellement choisi cet hôte une nuit. Dans son refuge d'alors, l'Egypte, il avait été facile d'attaquer les deux jeunes gens, deux frères dont il avait lu les Destins, différents mais tout aussi douloureux. Des jumeaux, mais juste aux yeux des Hommes. Leur famille, elle, les avaient vu très différents: l'un portait l'espoir et l'autre l’indicible malédiction. Pourtant l'un périrait des mains de cette même famille alors que l'autre poursuivrait son ascension et monterait sur le trône. Il avait eu envie de mordre Stefan tout d'abord, afin de rééquilibrer les choses, mais le poids du Destin était trop lourd et il était crucial de défaire l’œuvre paternelle qui dressait une partie des Enfants de la Terre contre l'autre. Darkan était l'instrument prédestiné de cette lutte désespérée. Il le transforma et fit bien plus que cela. Il devint lui.

Il le condamna ainsi à la douleur de chaque instant, à la conscience au delà de la conscience. Au savoir qu'il fallait ignorer, à la vision des vies passées et à venir... A la folie. Ceux qui avaient déjà connu Darkan cruel et vindicatif, rageur et amer, ceux qui se vantaient d'en connaître les traits les plus brutaux, auraient été saisis et horrifiés de ne pas le reconnaître lorsqu'il foula à nouveau le sol de Transylvanie dans l'ombre de son frère Stefan, demeuré humain. Pourtant, d'apparence, rien ne distinguait ces deux anges blonds aux yeux clairs, à la musculature féline et martiale. Le Loup était peut-être légèrement plus massif que l'Homme. C'était bien la seule différence visible. Stefan était chef de son Clan, les Lupu, héritier légitime du trône de Moldavie laissé vide par le décès de son Prince. Lequel était depuis peu revendiqué par le Prince de Valachie, un certain Constantin Basarab, bâtard de Feu Radu Basarab. Naturellement, Stefan prit les armes à la tête d'une petite armée constituée de bannerets fidèles aux Lupu, le Clan des Loups. En fait, le clan des "Chasseurs de Loups" pour être exact. Mais la légende populaire assimilait souvent le chasseur à sa proie. Depuis toujours, les Lupu avaient protégé les terres de Transylvanie des attaques des Créatures de l'Ombre de tout bord, particulièrement les Lycans, mais cette fonction honorifique participait d'un pacte secret dont on ne parlait jamais. Les Lupu avaient toujours eu une double vie, celle du grand jour, consacrée à administrer leurs Terres et leurs gens, et celle de la nuit, à chasser, traquer dans leurs antres, les derniers Lycans assoupis sous leur forme humaine. Darkan se souvenait des légendes et des grandes battues nocturnes racontées par son père adoptif. Battues dont les Chasseurs revenaient avec des trophées aux formes bien humaines. Bien entendu ces histoires appartenaient officiellement au passé de la famille, car plus aucun Lycan n'avait survécu à cette traque séculaire. Officiellement... Pourtant Stefan avait été initié et élevé dans la méfiance de ces créatures... Et malgré tout, les deux frères étaient inséparables et d'une loyauté sans faille l'un envers l'autre. Bien que Stefan refusât l'aide de son jumeau au combat.

Ainsi perdit-il face à Constantin Basarab, ce jeune Prince Valaque de 17 ans, admirablement courageux et habile dans l'art de la Guerre. Darkan observa de loin la défaite de son frère aimé, sa chute de cheval, son enchaînement à celui de Basarab et la captivité dorée qu'on imposa à son jumeau. Il se tapit dans l'ombre, apprenant à connaître leur ennemi, s'étonnant de voir naître une amitié et une complicité entre les deux Princes ennemis. L'appétit de Stefan pour les femmes avait toujours été moindre que celui de Darkan mais ce dernier mettait cet écart sur le compte de sa propre nature animale. Il prit conscience, à espionner les têtes à têtes entre son frère et son vainqueur, qu'il s'était leurré. Il se souvint alors que Stefan, en campagne, avait toujours préféré les soirées parmi ses vassaux que dans le lit des ribaudes. Il comprit bien après celui qui le possédait l'attirance de son frère pour les jeunes gens. Loin de le juger et de condamner ce penchant, il se souvint au contraire de ce poids que lui même portait à cause de sa différence. Il accepta sans peine les goûts de son jumeau, mais vit comme une fatalité malheureuse qu'ils se manifestent à l'égard de leur ennemi. Le pire vint quand Stefan se vit rejeté par le Prince. Darkan qui ne se privait déjà pas de décimer les rangs des courtisans de Basarab devint alors l'instrument du dépit de son frère et transforma Constantin, lui transmettant ainsi sa fureur meurtrière, sa folie.

Il ignorait trois choses, ce faisant. La première était que cette fureur n'aurait pas de limites comme elle pouvait en avoir chez lui, imposées par sa nature lupienne qu'il devait garder secrète. Les massacres qu'il perpétrait de nuit, Constantin les commettrait au grand jour, tenant comme acquis que c'était un droit lié à sa nature de Prince et d'Immortel. Constantin allait s'avérer un prédateur sans aucune attache ni retenue, magnifique mais sans aucune mesure. La seconde était que ce changement d'état allait rapprocher encore davantage Stefan et Constantin. Durant une période s'étendant à plusieurs années, ils devinrent les deux Princes invincibles de Transylvanie, Stefan par le glaive, Constantin également mais aussi par sa nature. A cela s'ajoutaient les crocs et griffes de Darkan. Le trio écuma les plaines et les montagnes des territoires de l'Est, débordant parfois les frontières de Transylvanie, au grand dam de leurs voisins hongrois. L’Église ne tarda pas à se saisir du phénomène. La Valachie et la Moldavie qui étaient devenues sous le règne du Prince Constantin des États apaisés et régis par une justice et des règles économiques libre de corruption sombrèrent à nouveau dans les ténèbres. On ne mourrait plus seulement de faim ou de répression, mais aussi d'attaques bestiales perpétrées par trois cavaliers écumant les nuits, silhouettes maudites. Stefan était le simple spectateur de ces attaques et bien qu'elles le terrifient, y consentait, par amour pour son frère et pour l'homme qu'il convoitait... Pourtant ces deux bêtes, le Sire et l'Infant, partageaient un amour protecteur envers le seul du trio demeuré humain et c'est de connivence et sous l'influence inconsciente de l'entité qui habitait Darkan qu'ils choisirent de le placer sur le trône de Moldavie afin de l'éloigner de leur influence malsaine. Croyant le sauver, ils le condamnèrent pourtant, en l'exposant aux complots de succession du Clan Lupu. Stefan fut assassiné par des cousins convoitant le titre. Le Premier assistant alors au déchainement de la colère des deux bêtes, prit conscience que même lui ne contrôlait pas tout et sentit confusément que le Père avait joué un rôle dans cet assassinat. Qui mieux que leur Créateur pouvait attiser la convoitise des Hommes entre eux ? S'il put modérer Darkan, le Premier n'avait en revanche aucun contrôle sur Constantin qui devint "Ucigas Lup", le tueur de Loups au sens, exterminateur du Clan Lupu.

Tout était bien compromis et la souffrance atteignait des sommets intolérables dans ces sombres contrées. Le Premier, qui s'était dans un premier temps enivré de ces massacres tout à la rage d'avoir été déchu pour l'amour de ses Enfants ingrats, mesura à quel point son acrimonie l'avait transformé en quelque chose de noir qui avait laissé les choses ainsi dégénérer. Il en prit conscience lorsqu'il comprit le dessein de Darkan qui n'avait d'autre alternative, pour arrêter la folie meurtrière de Constantin, que de l'ensevelir encore vivant. Estimant qu'il était responsable du sort des deux bêtes, le Premier choisit de "quitter" Darkan afin de se donner un nouveau départ dans une autre enveloppe. Ainsi, la nuit même où Darkan enterra vivant son Infant avant de murer la grotte qui renfermait sa sépulture, Mentis Irae changea d'hôte, ravivant la Marque et la souffrance de ce dernier qui faillit y succomber. Par cet acte, le Premier se retira un temps du monde pour préparer sa résurrection.

Darkan, quant à lui, fut désormais voué aux tourments et à une sensation d'abandon et de vide incommensurables. Il avait perdu le même jour son Infant préféré et l'entité qui le portait depuis l'Egypte. D'abord contraignante et source de douleurs, cette "présence" avait fait sa place en lui, peu à peu, lui donnant une force et une férocité qui l'avaient tenu debout dans l'adversité et lui avait permis de gagner son titre de Prince. Il se trouvait désormais comme orphelin et endeuillé par la perte d'un Infant. Affaibli et abandonné, seul au monde. Il voua sa vie à renforcer son pouvoir sur les deux trônes dont il avait finalement hérité et à constituer sa Chasse, qui serait désormais sa famille. Mais cela, Mentis Irae n'en fut pas témoin car il s'était retranché des affaires des Enfants de la Terre, qu'ils fussent Mortels ou pas.

Quelques siècles après, le Premier allait sous peu assister aux retrouvailles des deux ennemis et se hâtait sous sa forme actuelle vers le lieu d'entretien fixé par le Roi des Vampires, un préalable à cette tentative d'union que lui-même qualifiait de sacrée. Il allait écouter ce que Cecil Osbern et Constantin Basarab se diraient et tenter de rendre possible cette levée de troupes en vue d'une Nouvelle Croisade. Son ombre, redevenue bienveillante, veillerait sur l'ultime tentative de ses Enfants pour déjouer les plans infanticides du Père Créateur. S'il fallait aller jusque là, il plongerait même dans la bataille et partirait au combat en se dévoilant à la face du monde. Pour l'heure il suivrait la conversation entre le Roi des Vampires et le plus rétif de ses sujets. Alors qu'il gravissait les marches du prestigieux Musée, un sourire étrange étirait les lèvres de son hôte.

HRP:
 


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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: Un roi, un prince, une prophétie. Mar 9 Déc - 19:39

Encore sous le choc de la disparition brutale de son Infante et de la jeune immortelle qui devait veiller sur elle, Constantin était de retour à Paris depuis quelques heures mais n'avait guère eu le temps de s’appesantir sur les raisons qui avaient poussée Zélie Delhomme à s'enfuir sans laisser le moindre indice qui permit de la tracer. Ambroise Duquesne s'était spontanément portée volontaire pour partir à sa recherche et n'avait guère pris le temps de se reposer avant de repartir pour Paris par avion cette fois. Un colibri n'aurait guère supporté un vol si long consécutivement à l'aller. Le Prince regrettait déjà le départ de sa nouvelle employée pour une enquête qui s'annonçait longue et sur l'issue de laquelle il ne se faisait guère d'illusion. Le premier suspect qui lui venait à l'esprit était Fedor Illitch, bien entendu. Il serait venu "récupérer" l'Infante après que Basarab l'eût transformée et l'aurait livrée en pâture à son Seigneur, Darkan Lupu. Le Maître de Minerve ne s'expliquait pas comment ces usurpateurs avaient pu déjouer la surveillance dont sa protégée était l'objet mais il connaissait l'implacable puissant de Lupu et ses talents hypnotiques à distance. S'il avait usé de la sombrevue pour contrôler l'esprit de son féal, il pouvait aussi avoir transmis son don de persuasion. Il aurait alors été facile à Illitch de convaincre les gardes et domestique que rien ne se passait, que tout était normal, en projetant une illusion. Basarab se reprochait beaucoup d'avoir pris à la légère la sécurité de son Infante. Il se reprochait cette promenade à cheval avec Ambroise. Il n'aurait jamais dû s'éloigner de la citadelle. Il était mortifié car se sentant responsable du sort de la jeune femme. Le Sire se reprocherait éternellement la perte de sa première et unique Infante. Et l'éternité chez un vampire pouvait être longue, très longue. A ce sentiment de culpabilité se mêlaient la rage et la colère qui le dressaient contre son propre Sire. Tout n'était qu'histoires de comptes non soldés entre les deux vampires et chacun semblait travailler à mettre l'autre hors de lui. Cela avait commencé à la mort de Stefan et ne prendrait fin qu'avec la mort de l'un d'entre eux.


Le désir de vengeance porté à son paroxysme chez Constantin, le Prince Sanglant pouvait, devait même, inquiéter ceux qui connaissaient le Voïvod. Ce qui le retenait de déferler déjà sur les cavaliers moldaves de l'arrière garde de Lupu était cette part intangible qui s'éveillait en lui de plus en plus souvent. Ce n'était pas la première fois. Déjà en 1942, elle l'avait poussé à s'engager dans le combat clandestin au côté des résistants polonais réfugiés en France. Il n'avait alors voulu y voir qu'une volonté propre de rédemption mais à la lumière de ce qu'il subissait ces derniers temps, il savait très bien que cela n'était pas seulement une question de repentir. D'ailleurs, les Vampires conservant un vestige de conscience leur imposant ce genre de sentiment devaient être rarissimes. Il y avait autre chose qui le rendait différent. Meilleur peut-être ... Ou pire, suivant le point de vue. Comment avait-il eu la force de voler de Minerve à Paris, sans même avoir eu le temps d'un court repos ? Qu'est-ce qui le hantait depuis des décennies, tapi, assoupi pour ne s'éveiller que par sursauts au tournant d'un siècle avant de sombrer à nouveau dans l'oubli ? Il y avait quelque chose qui faisait de lui un Immortel différent et il n'était pas loin de penser instinctivement que c'était lié au fait qu'il fût le seul Vampire étant revenu à la vie. Il sourit en songeant au caractère impropre de la formule, en l’occurrence.

De vieilles choses desséchées, endormies pour quelques siècles, il en connaissait pléthore. On les exhumait pour leur redonner "vie" et les momies faisaient une cure de jouvence à s'abreuvant copieusement. Ce qu'il avait vécu dans ces montages de Transylvanie était bien différent. Il ne s'était pas allongé pour faire un très long somme comme le font les vétérans. Darkan Lupu, son Sire, l'avait plongé dans un état cataleptique qui aurait pu durer des millénaires. C'est ce qui expliquait qu'il n'ait pas desséché et racorni en plus de deux cents ans sans "nourriture"  mais se soit réveillé jeune et beau comme au moment de son supplice. Il avait été figé dans l'instant et son métabolisme s'était pris dans le sortilège de Lupu, tel un moustique dans une coulée d'ambre. Sa vigueur intacte mais la faim monstrueuse de deux cents ans et plus de jeun avaient constitué un cocktail vigoureux et meurtrier dont les Balkans se souviendraient longtemps. Pourtant, à chaque village qu'il mettait à feu et à sang, sa conscience le torturait davantage, comme si le sommeil si long dans lequel il avait sombré lui avait permis de former une réflexion sur le sens de sa vie ou de sa non vie. Pour calmer sa soif de vengeance qu'un Sire introuvable ne permettait pas d'assouvir, il s'était tourné peu à peu vers les arts et les penseurs. Et pour finir, la seule fréquentation des Muses ne constituant pas un repentir assez violent, le Roumain avait embrassé la cause, a priori perdante, de la Résistance polonaise, qui, ne pouvant plus trouver suffisamment le moyen d'infléchir le cours de l'Histoire sur son sol natal, avait trouvé refuge en France puis au Royaume Uni. Il avait été agent de sabotage, de convoyage, d'espionnage au sein des F2. Quelques codes et matériels, tels des bombys ou des feuille de Zygalski avaient transité par ses mains pour le compte du Biuro Szyfrów.

Peu à peu il s'était trouvé une raison ou un autre sens au fait de continuer que le simple plaisir des Arts. Alors qu'il s'évertuait à rechercher la beauté en toute chose, une part en lui ne s'en satisfaisait plus et recherchait sans l'avouer ouvertement la justice en toute chose. Parfois les deux quêtes se croisaient comme cette fois où il avait plongé de la falaise en Normandie après avoir détruit un ilot de tir anti aérien allemand. Mais cet état de grâce était rare, furtif... Le plus souvent, Constantin regimbait face à ce qu'il était en train de devenir. Lui, le Sanglant, défenseur de la veuve et de l'orphelin, champion des petites gens et des esclaves, protecteur des putes et philosophe désabusé ? C'était tellement incongru ! Il se souvint en gravissant les marches du Musée de sa rencontre et de ses débats métaphysiques avec Lucjan Radziewicz, ce jeune vampire polonais qui prônait l'abstinence et le sang synthétique. Ce jeune idéaliste tenait le Cercle, qui se nommait encore, en 2198, "Couronne", c'était avant justement le couronnement de Cecil Osbern, pour une assemblée de bouchers cyniques. Que penserait-il de ce qu'était devenu Constantin quelques 16 ans plus tard ? Et de ce remue-ménage à Paris avec le retour en force des Chasses ? Que penserait-il de Vampires comme Fedor et Darkan ? Certainement qu'ils n'étaient que des monstres. Et il aurait raison. Pourtant, malgré la haine profonde et viscérale que lui inspiraient les deux Immortels, Constantin ne pouvait nier une sorte de nostalgie des temps anciens. Il avait été le "Guerrier Rouge" ainsi nommé à cause de la couleur de son armure au lendemain des batailles. Ou l’Éreinteur à cause de ses prouesses chevaleresques ou grivoises. On ne pouvait totalement éteindre une telle flamme nourrie par un sang qui ne vivait que pour cela. En Stan le musicien, le saltimbanque ou l'artiste esthète, le Guerrier survivait, endormi. Et l'air printanier embaumé du crottin de cheval et des effluves darkaniennes risquait bien de le réveiller définitivement. Osbern, le Cercle, lui avaient toujours fait sentir une sorte de réprobation parce qu'il se récusait du débat politique. Ils pourraient bien regretter sa réserve prochainement, lorsqu'il soulèverait des dissidents parmi la Chasse de Brancia, pour les rallier à sa bannière et décapiterait Lupu pour reprendre sa place légitime. Ils apprendraient un peu tard que Basarab n'était pas un timoré qui manque de conviction, mais qu'il gardait simplement sa mobilisation pour des sujets le concernant vraiment. Un Prince en exil devait se préoccuper de regagner son trône, plus que des affaires de celui qui l'héberge. Osbern, le Cercle, n'étaient pour lui ni des alliés ni des ennemis. Il ne leur voulait rien de mal mais ne se préoccupait pas de leur bien. Ils lui étaient indifférents. Mais s'ils acceptaient d'accueillir Darkan Lupu sur le sol français et parisien, alors son sentiment, de neutre, pourrait bien évoluer vers quelque chose de plus offensif, beaucoup plus offensif.

Il gravit les marches après avoir frappé à la porte latérale de la rue de Lille qu'un guide lui ouvrit. Il connaissait le Conservateur mais supposa que celui-ci était trop occupé par son illustre visiteur pour venir l'accueillir en personne. Il ne s'en formalisa pas. Le Roi des Vampires avait beau de pas emporter son suffrage, il était le souverain des Immortels et chacun lui devait céder... Ou le renverser... Basarab avait mieux à faire que renverser ce Roi là.
Le Guide devait être nouveau, à moins que ce ne fût un policier déguisé en guide. Il semblait perdu dans l'enfilade de salle et Constantin s'impatienta quelque peu. Il se consola en passant devant la Scène de Chasse au Moyen-Âge de Degas.


Il s'arrêta quelques minutes pour contempler le tableau... Hormis la beauté de l’œuvre en elle-même, il la trouva fort à propos dans le contexte actuel. Il pencha légèrement la tête et s'approcha pour examiner la manière dont étaient rendues les ombres sur les corps des proies. Un tableau qui ne manquerait pas d'émoustiller ce chien de Darkan s'il avait un jour le loisir de le contempler. Le guide toussota légèrement pour lui rappeler l'objet de sa visite et il répondit pas un signe de tête entendu avant de reprendre la trajectoire traversante de l'exposition. Finalement, on le fit s'arrêter devant une porte avant de l'introduire dans un salon. La grande ancienneté de sa Maison l'en dispensant, il ne se montra pas déférent. Il se fendit juste d'une vague inclinaison de dos devant un homme aux cheveux mi-longs qui portait plutôt bien cet uniforme que lui trouvait hideux. La cape donnait une certaine allure. Le cheveu à mi-épaule était presque sage comparé à la cascade de geai qui couvrait celles du Voïvod. Mais il paraissait évident qu'un Roi pouvait se permettre moins de fantaisies qu'un dissident. Par ailleurs, le Macédonien avait toujours arboré le poil plutôt court. Il devait actuellement battre son record d'hirsutisme.

- Votre Majesté m'a fait mander  ? Que peut le Vampire pour le Roi ? A moins que ce ne soit l'artiste qui soit sollicité ?
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MessageSujet: Re: Un roi, un prince, une prophétie. Dim 4 Jan - 23:58
Cecil Osbern

La porte en s'ouvrant cadra un instant la haute stature  de celui  que Mentis Irae avait choisi pour la première étape de la lutte contre l'Ennemi, lutte devenue selon lui inévitable.
Cecil avait jaugé son hôte d'un œil et d'un esprit également rapides. Le temps d'un éclair, la conscience embrasse et relie des myriades de connaissances que la parole ne peut qu'énumérer pesamment, lentement, mot après mot.
Ce qu'il connaissait de Basarab venait pour l'essentiel du dossier établi par la police du Cercle, dossier auquel s'ajoutaient quelques rares et vagues souvenirs  de manifestations artistiques officielles où le chanteur de Zagiel promenait un instant sa haute silhouette taciturne. Cecil l'observa avec un intérêt tout nouveau lié aux circonstances de cette rencontre. Il avait un préjugé assez défavorable sur certaines excentricités colportées par les ragots mondains mais rien ne paraissait de l'artiste décadent annoncée par la rumeur.
On pouvait facilement imaginer qu'aux temps lointains où il terrorisait les provinces d'Europe centrale, Constantin Basarab, tout aussi beau et de fière prestance qu'il l'était aujourd'hui, présentait alors cependant un aspect moins civilisé que celui de l'aristocrate, certes converti à la guitare électrique, qui venait d'apparaître. Mais l'éternel renouveau corporel des vampires n'excluait pas les changements. Après tout, Cecil lui aussi, avait remplacé l'irascibilité et la fougue souvent hargneuse de sa jeunesse humaine par le contrôle et la prudence qui sied à un chef d'état. Depuis combien d'années n'avait-il plus écrasé son poing sur une trogne insupportable de morgue et de suffisance ? Il fut satisfait de ne pas avoir à remettre à sa place un histrion imbu de son personnage d'artiste à la mode et sa première impression fut beaucoup plus favorable que ce qu'il craignait : Constantin Basarab avait une présence physique indéniable, une carrure de guerrier, un regard rempli d'intelligence et où couvait un feu sombre et dominateur. Sa longue chevelure aux volutes d'ébène simplement retenue à l'arrière, donnait à son visage une sorte de majesté souveraine. C'était bien l'ancien prince de Valachie qui venait d'entrer. Il devait être difficile pour un interlocuteur ordinaire de résister à une telle personnalité. Mais Osbern ne se jugeait pas non plus un homme ordinaire.
Ce qui le préoccupait maintenant était de déterminer quelles raisons exactes avaient poussé Mentis Irae à désigner de façon impérative Constantin Basarab – et ce à la grande fureur de Lupu – comme le vampire qui irait chercher les écrits fondateurs de ce que le Gardien de l'Ombre appelait l'Union Sacrée .
Pourquoi avoir désigné Basarab ? Que savait-il donc, ce grand type qui se dirigeait vers lui, traversant la pièce d'un pas sûr, ni déférent, ni hautain. Tellement à l'aise, comme ceux qui ne prennent conseil que d'eux-mêmes. Un chef, même sans sujets ni troupes.
La prestance et le charisme du prince ne pouvaient être la seule raison du choix de Mentis Irae. Ce n'était pas pour une mission de mondanités diplomatiques qu'on l'avait désigné. Basarab n'aurait à séduire que de vieux moines gardiens de manuscrits. Et puis, le beau vampire aujourd'hui, ça courait les rues. A part quelques accidents, on choisissait rarement pour infant ou infante un crétin boutonneux ou une aïeule en train de tourner ses confitures. En conséquence, le monde regorgeait de vampires fascinants et on finissait  par être blasé devant tant de femmes splendides et brillantes et de mâles au charme vainqueur.
Alors, ses origines , son ancienneté ? On ne manquait pas non plus de Transylvaniens et autres Valaques. Et Lupu était aussi ancien que son infant renié,et en plus, gagné d'avance à la cause alors qu'il n'était pas sûr que Basarab acceptât la mission.
Les confidences de Lupu, lors de la mémorable nuit du 1er mai, avaient révélé le pouvoir de possession que l'Ombre à la capuche pouvait exercer sur ceux qu'il choisissait. Cecil n'était qu'à demi convaincu. Que le seigneur de Brancia soit quelque peu timbré était possible. Quand on raisonne correctement on ne se promène pas en cuirasse de ferraille alors qu'on pouvait de nouveau se procurer du kevlar et de la céramique balistique. Basarab avait-il déjà eu affaire à Mentis Irae dans des circonstances que Lupu ignorait ?

Autre possibilité : Le passé pour le moins contrasté de l'individu, prince gouvernant la Valaquie avec sagesse ou massacreur sans pitié. Mentis voulait-il un être capable d'être un grand esprit ou un fauve d'exception selon l'occasion ? Mais après six siècles, cette dichotomie ne reflétait qu'un contexte historique dépassé. Au XXIIIe siècle, à part les idéalistes qui répugnaient à chasser l'humain, là encore, bien des vampires étaient capables d'autant de rationalité que de fureur sanguinaire  et rien n'expliquait qu'on sorte ainsi Basarab de son splendide isolement pour qu'il aille sauver le monde dans un conflit métaphysique.
Etait-ce  justement son indépendance affichée  à l'égard du Cercle qui convenait à Mentis Irae ? Le danger redouté exigeait l'oubli des coteries et des factions. Or le Cercle, pas plus que tout  gouvernement, n'en était exempt. Mais personne ne contesterait la neutralité politique du Prince émissaire. Le travail ingrat était pour lui, Cecil Osbern. Les nuages allaient devenir sombres au dessus du Palais Bourbon. Déjà il faudrait rendre Mentis Irae crédible. Les vampires anciens, éduqués dans des sociétés fortement religieuses, ne soulèveraient guère d'objections mais que diraient ceux des jeunes générations qui faisaient ouvertement profession d'athéisme et ne croyaient pas facilement aux prophètes salvateurs venus du fond des âges ?

Basarab s'était arrêté à quelques pas et s'inclinait juste ce qu'il fallait pour montrer sans doute à ce plébéien de Macédonien, devenu Roi des vampires, qu'il n'était pas impressionné et, de son côté, Osbern ne se leva pas, façon de lui signifier que même assis, un roi est toujours plus grand que les princes.
Cependant, quand il prit la parole, le Valaque, sans perdre de son aisance, se montra soudain courtois et respectueux des usages et comme Cecil ne se souciait de sa royauté que parce qu'elle confortait son pouvoir sur le Cercle, il fit un petit signe de tête de bienvenue, désigna un fauteuil d'une main engageante et, débarrassé des mondanités, déclara :

- Laissez ma majesté pour les discours des cérémonies  où d'ailleurs vous ne paraissez guère. Les titres ne signifient rien entre un roi élu et un prince de naissance. Je vous ai appelé en urgence, bien que sachant que vous reveniez de voyage, pour vous entretenir d'une situation extrêmement préoccupante.
Et ceci à la demande de celui qui se fait appeler Mentis Irae.


Il laissa un instant le nom remplir le silence feutré de la pièce, guettant un changement d'expression chez son interlocuteur, puis il reprit :

- Comme vous êtes un Immortel de longue date, je n'aurai pas à vous persuader de son existence et même au contraire, j'espère recevoir de vous  quelques précisions sur ce personnage mystérieux. La légende s'en est emparé, ce qui se fait souvent aux dépens de la vérité. J'avoue avoir gardé une part de mon scepticisme, non en ce qui concerne la réalité du Gardien de l'Ombre, mais en ce qui relève de sa nature exacte, de ses pouvoirs et de son intérêt pour nous.

Il aurait pu ajouter" et en particulier, pour vous." mais  ce n'eût pas été habile de révéler ainsi plus qu'il n'était nécessaire et de donner un tour directement personnel à sa demande.
Il se leva et demanda si son hôte désirait prendre un rafraîchissement .
Le directeur du musée avait fait préparer sur une console un assortiment d'alcools et de jus de fruits sans oublier la boite carrée isotherme contenant des flacons de sang frais prélevé sur les esclaves de service.  L'anticoagulant donnait un goût un peu sucré que les puristes dédaignaient mais cela avait l'avantage d'être rapide et discret.
Cecil se doutait qu'un caractère comme Basarab ne commettrait pas l'indélicatesse de venir à jeun à une convocation protocolaire, risquant un disgracieux accès de manque s'il était de ces vampires contrôlant mal leurs fringales. Mais proposer un verre permettrait de donner un peu plus de souplesse à la réunion, d'installer quelques légères pauses où chacun a le temps de réfléchir sans avoir l'air d'hésiter. Il fit quelques pas vers la table de service, saisit un flacon puis se tournant vers le prince, car il n'aimait pas ne pas regarder ceux à qui il s'adressait, il poursuivit, bouteille en main, oubliant de servir, pressé d'en arriver au coeur du sujet :
-Voilà donc la situation : Mentis Irae est persuadé que l'entité qu'il appelle Père, a décidé de détruire toutes ses créatures participant de l'humanité première, mortels ou vampires. Il a besoin qu'elles l'aident dans le combat qu'il entend mener pour les sauver et qu'elles forment ce qu'il appelle l'Union Sacrée. Première étape, toujours selon Mentis Irae : Il faut récupérer des manuscrits à Brancia et, conduits par Darkan Lupu, vous devez vous y rendre avec un mortel, "un homme de foi" selon ses termes. Je suis chargé de rassembler ces forces disparates. Le Seigneur Lupu a reçu l'ordre écrit de Mentis Irae de m'apporter un message. Il en a profité pour venir faire du tapage inutile et me rappeler qu'il ne me considère pas comme le vrai Roi. Je crois que vous étiez à Paris lors de l'arrivée du Seigneur de Brancia qui ignorait encore le contenu de ce que Mentis me destinait, celui-ci l'ayant astucieusement placé sur une clé USB.
Cecil reposa la bouteille qu'il tenait toujours en main et paraissait avoir oubliée, sortit une clé de sa poche et montra au prince l'ordinateur ouvert sur l'un des bureaux de la pièce : :

-Voulez-vous lire d'abord le contenu de ce message avant que je vous donne davantage d'informations sur mon entrevue avec Darkan Lupu ?
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Mentis Irae
MessageSujet: Re: Un roi, un prince, une prophétie. Dim 22 Fév - 19:38
Resentir les sentiments contrastés et la tension qui animaient Basarab était une source d'étonnement dont Mentis Irae ne se lasserait jamais. L'étonnante souplesse avec laquelle cet esprit passait de supputations découlant de l'analyse des récents événements parisiens à la contemplation du Degas  ne pouvait résulter que d'un esprit dont l'intelligence savait s'adapter à tout. Il l'avait d'ailleurs prouvé en traversant les siècles et les conflits mondiaux et en perdurant là où d'autres Immortels avaient succombé à la lassitude ou à leurs excès. Le seul qui avait bien failli avoir la peau du Valaque était son propre Sire. Mais même la puissance occulte et bestiale de Lupu n'avait pas su contenir éternellement la vigueur d'un tel esprit. Enfin, il avait été un peu aidé, mais c'était encore une autre histoire.

L'entretien s'annonçait des plus fascinants et l'entrée en matière fut à l'avenant. Deux êtres détenteurs d'une légitimité bien différente, l'une appartenant au passé et l'autre au temps présent. Chacun se respectant, chacun parvenant à retenir les troubles qui l'agitaient, pour aller au propos. Constantin ne s'était pas encore remis de la perte de son Infante. Mentis ne se réjouissait pas de cette disparition. Il avait voulu que Basarab sauve cette fille et il l'avait sauvée, à son corps défendant. Mais elle allait, sans le savoir, ni l'avoir voulu, servir les Desseins du  Déchu contre son Père. Car, il était évident que toutes ces disparitions imputées à différents phénomènes: fugues, suicides, meurtres en série, n'étaient pas le fruit d'une succession de coïncidences. Pas plus que ne l'était l'éveil impérieux qu'il s'était imposé et avait imposé à son hôte quelques deux siècles auparavant. Non, si le Premier, si Amezyarak, celui que son propre Père avait nommé le Veilleur, s'était réveillé, c'était parce qu'il avait senti alors, combien le retrait des Vampires de la vie du Monde avait été profitable à l'indicible engeance créée par le Père. Les Lycans n'étaient pas morts mais tapis dans l'ombre et si ce dernier avait oublié la mission première qu'il avait confié à son Fils: défendre les hommes des bêtes féroces, le Fils, lui, en ressentait toujours la nécessité.

Quelque fût l'amour que le Père avait pu porter à ses créatures, il n'était pas bien grand en comparaison de celui que le Premier leur vouait. Il était le Fils qui ramassait les jouets brisés d'un Père inconséquent, après que celui-ci, lassé de leurs imperfections, les eut rompus en les jetant comme un enfant capricieux qui teste leur résistance. Le Veilleur, lui, avait toujours aimé leurs défauts, leurs failles, leurs travers. Ils les aimait pour ce qu'ils étaient et non pour ce qu'il espérait qu'il devinssent. Car il n'espérait plus rien d'eux, pour lui-même, désormais. Avant, il avait attendu de l'amour en retour. Il avait sombré dans une noirceur sans fond lorsqu'il avait mesuré leur ingratitude. Mais depuis, il avait eu près de trois siècles de réflexion qui l'avaient rendu plus sage. C'était aussi une forme de révélation: un Ange pouvait progresser. Il n'était pas un être figé dans un état donné. Il pouvait éprouver colère et regrets. En cela, il était à la fois terriblement semblable au Père et totalement différent. Car de regrets, le Créateur, n'en avait jamais manifesté quand ses Enfants s'entretuaient et que leur sang abreuvait la Terre jusqu'à noyer les champs.

Mentis Irae espérait que ses frères fussent comme lui et capable de progrès, de remises en question, de regrets. Il entendait bien réunir sous sa bannière tous ceux qui voulaient vivre. Tout simplement. Constantin Basarab était-il de ceux-là ? Il y avait parfois chez les vieux vampires une sorte de désamour pour l'existence qui semble un perpétuel recommencement. Il était tellement facile de passer d'une perspective excitante de vie éternelle à une certitude de répétition perpétuelle d'une même vie. Il suffisait de manquer d'imagination, de l'avoir épuisée. Et tous les vampires n'en possédaient pas une extraordinaire quantité pour faire face à l'Eternité. Pour avoir côtoyé le Seigneur de Minerve et ancien de Brancia, il savait que la réponse à la question était oui. Ce diable de Basarab avait toujours un coup d'avance sur l'ennui et la monotonie. S'en était même à espérer une pause parfois, lorsqu'on voulait le suivre. D'ailleurs il avait usé nombre de managers, de musiciens, de maîtresses et de majordomes. Quelques centaines de chevaux et d'engins vrombissants aussi.  Et sur les derniers siècles, chaque fois que l'un disparaissait, il en concevait néanmoins un regret, preuve qu'il ne s'en était pas lassé. Preuve qu'il avait progressé...

Pour Darkan, c'était moins évident. Le Seigneur de la Chasse de Brancia semblait figé dans sa féodalité depuis qu'il avait muré son Infant. Non qu'il ne soit pas intelligent ou capable d'évoluer mais il s'accrochait à une époque révolue comme à un âge d'or qu'elle n'était d'ailleurs pas vraiment. Pour cette raison, il l'avait  finalement écarté de la quête, alors qu'il l'avait au départ choisi pour sa dualité bien spécifique et parce qu'il avait espéré qu'elle fédérerait les Vampires et leurs seuls prédateurs connus: les Lycans. Mais ce dernier semblait vouloir s'imposer malgré tout, à entendre Cecil Osbern. Cela n'allait pas arranger les choses et même très probablement les compliquer. Peste que cette haine qui s'était installée dans le cœur de Lupu à la mort de son frère. Mais ainsi étaient les Infants: il leur restait toujours de leur ancienne humanité, cette part passionnelle. Et les deux, Basarab et Lupu, abritaient les plus grandes et parfois les plus sombres...

Rallier les ennemis héréditaires des Hordes de Lumière au combat qui s'annonçait ne serait peut-être pas possible et dans ce cas, Amezyarak brandirait à nouveau son épée contre les Bêtes. Sans ses Ailes, le combat serait plus ardu, mais toute malédiction avait ses limites et toute abjection se tournait un jour ou l'autre contre celui qui l'avait perpétrée. De deux fléaux, les Anges choisiraient celui qui sait faire pardonner ses errements. Car, ils étaient justes. Ils deviendraient alors les Ailes d'Amezyarak le Déchu, le Premier à être descendu sur Terre.

Pour l'heure, il était Mentis Irae et ne perdait pas une miette de l'échange qui se déroulait sous ses yeux. Il souriait intérieurement de la résistance courtoise affichée par le Prince Valaque. Tout comme il trouvait amusante la poussée d'orgueil du Roi. Les siècles avaient pu passer sur les Créatures du Père. Leurs réactions demeuraient toujours aussi "humaines" et en l’occurrence touchantes. C'est ce qui les rendaient si chères à leur protecteur et Premier Sire. Il avait envie de leur dire "Du pouvoir, vous en avez tous deux. Mettez-le en commun au lieu de vous jauger et vous verrez alors l'un grandi de l'autre. " Mais il ne pouvait qu'écouter pour le moment et attendre la réaction de celui qui était mandé... L'infléchir si besoin ...


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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: Un roi, un prince, une prophétie. Mar 24 Fév - 20:01


Constantin eut un sourire amusé lorsque Cecil Osbern, voulant sans doute le mettre à l'aise et écarter toute tension dans un entretien qui finalement n'était peut-être en rien un traquenard, l'invita à abandonner les rigueur d'une Étiquette qu'il maîtrisait sur le bout des doigts pour en venir à plus de simplicité et à s'asseoir en face de lui. L'allusion à sa rareté dans les événements mondains et officiels lui inspirant immédiatement une habile réplique, il s'assit en soulevant élégamment les pans de son long manteau noir en astrakan et répondit:

- Il faut bien que les Princes de naissance aient quelques avantages sur les Rois élus. Je crains que les premiers soient plus détachés des obligations qui vont avec les prérogatives des seconds. On n'attend qu'il apparaisse que d'un Souverain régnant sur des sujets. Or vous le savez sans doute, je n'ai plus de Prince que le titre. Je ne me dois donc qu'à moi même ... et à ceux pouvant soutenir mon retour sur les deux trônes qui m'ont été usurpés, si j'avais, un jour, l'intention de les reconquérir.

Même dans cette évocation de ce qu'il considérait comme une spoliation de ses droits, Basarab conservait une sorte de désinvolture qui pouvait faire passer une tentative de reconquête pour un simple caprice. Alors qu'il n'en était rien et que le Voïvod déchu n'avait cessé de préparer dans l'ombre son retour à la Terre qui l'avait fait Prince.

- Au risque de vous surprendre, j'apporterai d'ailleurs cette précision. Je ne suis pas né Prince, loin s'en faut. Je suis de noble lignée, certes, mais j'ai dû conquérir à la force du glaive ce qu'on m'a ravi ensuite par traîtrise. Je suis certain de ne pas démériter en cela à vos yeux. Avant d'être ce que nous sommes à présent, nous étions de ceux qui pensent que la noblesse véritable ne tient pas à la naissance mais à la valeur d'un homme, valeur acquise par ses actes. Ne pensez pas que je regarde avec condescendance une noblesse récemment acquise. Le seul avantage que me donne mon ancienneté est peut-être d'avoir déjà entendu parler de celui que vous venez de citer et qui se fait appeler Mentis Irae. Et en effet, vous n'avez pas à me convaincre de son existence.

Le Voïvod eut une étrange sensation, comme un poids sur les épaules, qui lui donnait envie de se secouer. Un mince sourire étira ses lèvres et sa main gauche se serra dans un spasme. Tandis que le Macédonien se tournait pour servir quelques boissons, une incandescence étrange éclaira le regard gris d'orage du Valaque. Lueur qui ne devait rien à sa nature vampirique. Constantin sentit comme un étourdissement et ne fut plus là durant quelques instants. Il survolait un champ de bataille mais, bien qu'il lui parût familier, il ne parvenait pas à le replacer dans le fil de ses conquêtes et défaites. Ce n'était pas le corbeau qui volait au dessus du carnage mais un être d'une envergure démesurée. L'ombre des ailes, au soleil de fin d'après midi, était immense, leur battement lent et majestueux. Il faisait frissonner l'herbe de la prairie qu'il rasait et le sol se maculait de giclées de sang sur son passage. Une épée d'une longueur qu'il pensait improbable tranchait des têtes qui roulaient dans les étendues d'émeraude. Des têtes poilues et hideuses, des fantasmagories qui surmontaient des corps monstrueux aux bras griffus. Des dents qui tentaient de le happer, de le déchiqueter. Il sentait le prix des morsures qui atteignaient parfois les ailes. Mais toujours, toujours, elles réussissaient à reprendre de la hauteur, défendues par l'épée extraordinaire. La bataille faisait rage sous lui et des hommes en armure flamboyantes, d'une beauté irréelle luttaient farouchement contre ces abominations tandis qu'il traçait une saignée dans la Cohorte de bêtes fauves. Les Lumineux Êtres tombaient par centaines et sitôt leur corps touché le sol, celui-ci s'envolait en cendres, de sorte que des colonnes de poussière grisâtre s'élevaient au dessus du carnage, se mêlant au sang des bêtes qui éclatait en gerbes pour retomber en une pluie incarnate. Il sentit quelque chose de chaud couler sur ses joues et atteindre ses lèvres. L'eau avait une saveur étrange, salée comme la Grande Eau qui entourait la Pangée primitive. Avec le crépuscule se leva un vent qui sécha bien vite les sillons humides et fit trembler l'horizon enflammé.

Constantin mit un certain temps à revenir à lui et à prendre conscience qu'Osbern attendait une réponse.

- ... Votre scepticisme  n'est pas fondé ... Il est bien tel que la légende le dit et même plus encore ... On le disait simplement retiré de ce monde ... mais il serait donc revenu... Poursuivait le Prince, son visage affichant une absence totale d'expression qui s'estompa lorsque le Roi évoqua le terme d'union sacrée.

- L'Union Sacrée, c'est une coalition apparaissant dans un texte apocryphe qui a parfois été appelé Troisième Testament ou Testament du Diable. L'Union Sacrée y serait le pendant de la Sainte Trinité. C'est une légende très ancienne, une croyance qui prend racine bien avant l’avènement de l'Empire Romain. De ces textes sacrés pour certains peuples très anciens de l'Est, on retrouve des traces en Dacie orientale. Personne ne sait où ils ont été déposés par le Premier Veilleur, Amezyarak. Il est cité dans le Livre d'Enoch sous le nom de Samyaza et symbolise la Rébellion contre le Créateur. Le Troisième Testament aurait été en possession d'un de ...

Le Prince détourna le regard pour cacher son trouble à la mention de Darkan Lupu et tut ce qu'il allait dire pour s'exclamer le regard noir:

- Ne me faites pas l'injure de prononcer ce nom en ma présence. Si Mentis Irae requiert vraiment l'envoi de Darkan Lupu, pour aller chercher ce livre, il ne peut m'avoir mandé en même temps. Nous ne ferions pas une lieue sans nous entretuer. Il serait illusoire de penser que nous pourrions faire route ensemble jusqu'à Brancia. Si vous connaissez le personnage vous comprenez sans doute pourquoi. Je n'ai en commun avec lui que le constat qu'il m'ait fait Immortel. Je ne lui en suis pas pour autant reconnaissant puisqu'il a ensuite usurpé tous mes Titres.


Levant la main pour refuser la clé, il poursuivit :

- Je puis au mieux ajourner mes projets concernant le Sire Lupu, afin de vous satisfaire et par déférence pour vous. Je n'entrerai en guerre avec lui qu'une fois qu'il aura rempli la mission que Mentis Irae lui a assigné. Quand à l'Homme de Foi que vous projetez de mandater à ses côtés, je ne donne pas cher de sa peau, une fois les textes transcrits à ce chien par le brave père. Eh oui, ils sont parait-il dans une langue antérieure à l'Araméen, une sorte de proto sumérien, pas en anglais, vous vous en doutez.

Mais Basarab se tut soudain, conscient qu'il avait peut-être déjà éveillé la suspicion du Roi en faisant montre de tant d'érudition quant au sujet du Manuscrit.
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MessageSujet: Re: Un roi, un prince, une prophétie. Sam 21 Mar - 19:19
Cecil Osbern

Constantin Basarab ne l'avait guère convaincu en se présentant comme un prince déchu, un roi sans royaume ni même en revendiquant une naissance noble mais obscurcie par la bâtardise. Cecil le ressentait comme une politesse de convenance à son égard, une fausse bonhomie de grand seigneur : Ne vous en faites pas, mon brave. Je ne suis pas si princier que cela,  nous sommes tous des vampires égaux. Seule la noblesse d'âme compte.
Ah ouiche ! La noblesse d'âme, il s'en contrefouterait bien, le prince moldave, quand il mettait à feu et à sang toute l'Europe centrale pour récupérer ce qu'il estimait lui être dû. Tout comme lui,  fils de Dragan Osibar, le métallo de Skopje aux poumons brûlés, lui, roturier, ouvrier, paria et maintenant Roi des Vampires, ne se souciait guère de la noblesse d'âme quand il s'agissait d'efficacité dans la gestion des affaires de l'Etat. Et plus une volonté politique mettait en jeu de forces et concernait d'êtres et moins la noblesse d'âme avait d'importance. La seule vérité c'était le désir universel; d'abord de survivre et ensuite, de vivre plus, mieux, davantage que ce qu'on avait vécu.
Cecil avait retenu son habituel froncement de sourcils. Abigael lui disait – oh, que c'était loin - : "Tu es toujours fâché au fond de toi. Même ton sourire est orageux." Elle ajoutait qu'il était  
comme ces volcans endormis recouverts de prairies et de forêts mais qui laissent fuser ici et là des eaux brûlantes, des vapeurs de soufre. Depuis, il avait appris à se dominer, et à lisser son poil hérissé de chat en colère.
Il avait décidé de jouer le politique tranquille, le ministre affable mais conscient de sa force et il n'allait pas offrir à Basarab l'occasion de demeurer  impertubablement serein tandis que lui, le roi des vampires, laisserait filtrer le moindre mécontentement. Cette façon que le prince soit-disant déchu avait de relever les pans de son manteau d'astrakan... rien que cela montrait la classe, la certitude innée qu'il était par essence un des élus et qu'il n'avait rien à prouver, qu'il pouvait se contenter d'être.  Lui, il était né plébéien quasi anonyme et devenu boxeur. C'était par ses coups qu'il existait.

Quand le Voivod sembla se retrancher dans un silence rêveur, le regard perdu dans le vague, Cecil avait jugé bon de ne pas le brusquer, moins par courtoisie que par diplomatie.  Etait-ce une ruse pour le forcer à prendre les devants ? Un esprit comme le sien, affûté par des siècles d'existence, ne devait pas  avoir de ces pertes d'attention ou alors c'est qu'il était sur la mauvaise pente du trop vieux vampire. Chaque aube renouvelait le corps mais l'esprit pouvait s'user, se lasser de devoir suivre.
Fallait-il voir dans cet air absent de poète lunaire le côté"artiste", dernière mutation de l'ex-prince guerrier ? Cecil avait préféré jouer la carte d'une distraction volontaire. L'autre voulait le voir venir pour savoir comment le prendre.  Donc, il ne fallait pas jouer les impatients. Que Basarab parle ou qu'il se taise, à sa guise. Le roi des Vampires donnerait l'impression de n'avoir pas un besoin urgent de sa réponse.
Et pourtant....  lui seul pouvait l'éclairer sur ce monde étrange des origines, irréductible aux analyses factuelles, aux mises en équations vérifiables. Se souvenant de sa vie humaine en cette fin du XXe siècle, Osbern eut un bref regret. Il avait perdu ses certitudes  de jeune esprit moderne, nourri de la philosophie matérialiste des pays à technologie avancée et au passé déjà établi de pensée démocratique. Le rationalisme fondé sur les triomphes des sciences expérimentales s'opposait aux vertiges de la foi, nom respectable dont certains décoraient encore ce qui n'était que crédulité et manipulation. Les vampires, les loups-garous, les créatures surnaturelles, les miracles et les prodiges, et la voix de l'Eternel retentissant sur les eaux, tout était alors relégué au rang de fables. On se sentait fort d'être sceptique, libéré des dogmes nés de l'ancienne ignorance et de l'exploitation des faibles par les puissants.
Depuis, il avait dû se résoudre à faire entrer l'extra-naturel dans sa conception scientifique du monde mais il restait réticent devant une clé USB où il devait admettre que s'étaient inscrits des mots venus de l'au-delà.
Conscient qu'il fixait le voïvod avec un regard qui pourrait passer pour trop insistant, Cecil hocha la tête en signe d'approbation quand celui-ci confirma qu'il connaissait l'existence de Mentis Irae autrement que par des on-dit et il nota au passage la formule "...qui se fait appeler Mentis Irae" .. Que le nom soit un nom d'emprunt était assez évident. Et même un surnom plutôt qu'un nom. La consonance épico-mythique était indéniable mais ne révélait rien sur la nature de cette colère et contre qui elle pouvait être dirigée.
Basarab devait  connaître la véritable identité de l'homme à la capuche... enfin, l'homme...façon de parler. Un vampire certainement, compte tenu de sa longévité, en tout cas, un Immortel et un Ancien, un des Premiers peut-être. La légende parlait même d'un Premier devenu Prince des Ténèbres, mais ce Mentis Irae soucieux de sauver le monde semblait loin de la réputation mortifère de cette entité ravageuse, semant la destruction aveugle et se glorifiant du sillage de souffrance et d'horreur que son passage creusait dans les foules humaines terrorisées.
Cecil n'avait pu rassembler comme témoignages que des fragments de mythes disparates. La plupart soulignaient la nature prophétique du personnage. Les prophètes...Bah !
Cependant il y avait la lettre et la clé et cela, c'était du tangible.
Quand Basarab décida de revenir à la conversation, ce fut pour réagir moins à la nouvelle du retour du Prophète- s'y attendait-il ?- qu'aux termes d'Union sacrée.
Cecil en datait la première apparition dans l'Histoire, quand le président Raymond Poincaré l'utilisa dans son adresse à la Chambre des députés, au début de la première guerre mondiale, trois cents ans auparavant. La formule avait eu un succès tel qu'elle était passée dans le langage courant pour traduire l'alliance entre rivaux devant un  risque commun. Selon Basarab, l'expression venait de plus loin.
Il faudrait vérifier ce qu'était ce troisième testament et cette suite de noms sentant l'ésotérisme à plein nez. Testament du Diable , Amezyarak le Premier Veilleur, livre d'Henoch ; ce dernier, il connaissait un peu. Jandeval pourrait peut-être fournir des renseignements Le Nonce avait la réputation d'être un historien assez éclectique dans ses approches des dogmes et il ne semblait pas susceptible d'élucubrations astrologiques de style New Age. Cecil trouvait cette invasion métaphysique bien dérangeante.
Heureusement, Mentis Irae semblait - du moins dans ses messages- avoir sinon les pieds sur terre, du moins l'esprit hors des nuages et il voulait du concret dans cette guerre qu'il prévoyait. Il voulait des êtres de chair et de sang, même celui chaud et fragile des races mortelles. Il demandait des envoyés capables de retrouver un vieux moine avec son manuscrit. Rien de moins terre-à-terre. Et lui, Osbern, ministre porte-parole du Cercle, n'était chargé que du rassemblement des troupes et des convocations aux messagers, pas de lever les bras au ciel en prêchant la dernière Croisade.

La réaction au nom de Darkan le surprit un peu par sa véhémence. Il connaissait l'inimitié entre les deux mais Basarab se tenait tranquille depuis si longtemps hors du champ d'action de Darkan. On aurait pu penser la vendetta éteinte. Mais, mû par une intuition brusque, cecil avait tourné sa phrase de manière à faire penser qu'ils voyageraient de concert alors que Mentis ne demandait que l'homme de foi et le voïvod.  Cecil ne regrettait pas ce "lapsus", qui avait fort bien révélé où ces deux adversaires en étaient de leurs relations : des ennemis irréductibles. Basarab  lirait cette clé qu'il venait de refuser et accepterait la mission s'il ne devait pas côtoyer Lupu.

Quand même,le Prophète frappait fort pour inaugurer son Union Sacrée en utilisant deux ennemis  aussi vindicatifs. A moins que la lettre de Mentis ne soit qu'une vaste blague, un stratagème inventé par Lupu pour forcer Basarab à venir à lui et provoquer ainsi cette bataille ancestralement remise ? C'était bien du remue- ménage pour y parvenir mais les vampires ont tout leur temps et surtout chez eux, la vengeance est un plat qui se mange froid.  Cecil n'arrivait pas à se libérer de ce doute et à revenir à un positivisme presque rassurant.
Mais il y avait chez Lupu un accent de vérité quand il parlait de Mentis, son engagement de répondre à ses demandes paraissait sincère.  
Il fallait rétablir la situation. Cecil, resté debout près de la table de service, fit un geste d'apaisement :

-Non, non. je me suis mal exprimé. Il ne s'agit pas de voyager ensemble. Le message de Mentis se borne à demander l'envoi à Brancia de vous-même et d'un homme de foi. Le seigneur Darkan  en a d'ailleurs été ulcéré. Il  a prévu son retour en parallèle et n'exige auprès de vous que la présence de quelques officiels du Cercle " comme gage d'alliance "  a-t-il dit. Autant dire en otages. Là-bas, vous aurez un rôle que, à mon avis vous seul pouvez remplir, sinon Mentis Irae ne vous aurait pas choisi. C'est un prophète après tout et apparemment vous lui faites confiance. Et puis, vous possédez une science du passé que les générations récentes ne cherchent même plus à acquérir. Or, nous sommes en présence de tels troubles et de telles menaces que nous devons faire face ensemble, quelles que soient nos réticences. Les miennes demeurent grandes mais moins que ma conviction d'être un sot si je refuse les demandes de Mentis.

Il laissa passer deux ou trois secondes et orienta différemment le sujet, ce qu'il n'avait pas prévu au départ, mais l'attitude de Constantin lui ouvrait des perspectives à ne pas négliger

-Pour moi, votre guerre personnelle ne pourra avoir, lorsqu'elle sera résolue, qu'un effet positif, surtout si vous êtes vainqueur. La chasse de Brancia a besoin d'être contenue. Je ne suis pas opposé à ce que des seigneurs gèrent leur patrimoine humain de cette manière archaïque mais il ne faut pas dépasser les bornes et faire du prosélytisme chez le voisin. Et si Darkan triomphe de vous, il perdra tout crédit auprès des anciens du Cercle car vous êtes un de nos représentants historiques des plus incontestés et dans l'ensemble, nous sommes tous respectueux du passé et des droits qui y prennent leur source ; ce qui ne veut pas dire demeurer dans un féodalisme anarchique stérilisant.

Il reposa la clé près du PC, hésita devant les bouteilles, n'y toucha pas, repris par sa volonté de se tenir sur ses gardes car il sentait bien que l'autre en savait bien plus que lui sur la Prophétie qui les réunissait et l'ignorance est toujours une faiblesse. Mais on pouvait apprendre. Basarab était certainement un être dangereux, sans autre loi que la sienne. Mais son savoir était indispensable pour conduire la quête à son terme. Il reprit, désireux de faire avancer l'entrevue vers une entente :

-J'ai demandé au nonce Jandeval de venir ce soir pour lui proposer d'être ce religieux qui doit vous accompagner, je suppose dans le but d'amadouer le moine de Brancia. S'il  refuse, il ne croit peut-être pas en Mentis Irae, qu'il nous désigne un prêtre capable de se tenir dans les circonstances. A ce propos, si Darkan tolère un monastère sur son domaine, c'est que ce lieu et son hôte doivent être protégés par une puissance particulière.. Mentis peut-être ? J'espère que Jandeval  s'il part, bénéficiera de la même protection. Vous le connaissez ?

 Il ajouta, pointant l'ordinateur :

-Vous devriez lire.
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Mentis Irae
MessageSujet: Re: Un roi, un prince, une prophétie. Dim 12 Juil - 18:44

Prêcher le faux pour savoir le vrai. C'était la bien un travers que le Père avait transmis à ses créatures, et n'en eut-il lui même pas fait les frais lorsqu'il était revenu vers son géniteur pour lui confier l'amour qu'il vouait aux Hommes et le dévouement que cela avait induit chez lui, Amezyarak aurait trouvé touchant ce travers d'enfant qui professe un mensonge pour savoir la vérité. Venant d'Osbern, et même si cela pouvait s'apparenter à une habile manœuvre, cela confinait selon le Premier à de l'irresponsabilité. C'était la preuve que le Roi n'avait pas encore pris la mesure de la gravité des perspectives puisqu'il prenait le risque de s'aliéner Basarab en déformant, même par distraction feinte, les demandes de Mentis Irae. Le Voïvod était comme un fauve solitaire et imprévisible qu'il fallait apprivoiser sans cesse. Son calme apparent n'était qu'un vernis fragile et raffiné qui menaçait de céder à tout moment sous la poussée d'une exaltation ou d'une colère trop longtemps contenues. Il fallait ressentir les entrailles du Valaque pour le savoir. Osbern n'avait, comme tous ceux qui côtoyaient le Prince, pas cette opportunité. Seuls la magie, ou l'amour pouvaient approcher l'effet d'assimilation à un être dont était capable Mentis Irae. Et c'était justement les deux essences qui le définissaient le mieux, malgré les débordements sanguinaires dont il avait affligé ses frères humains, tant il est vrai qu'il n'est pire bourreau qu'un amour déçu et immature. Depuis lors, le Veilleur avait mûri et perçu qu'il ne pouvait demander aux Hommes d'être moins ingrats que leur créateur, qui les avaient fait à son image, s'il ne tentait de remédier à ce "vice" en leur enseignant justement l'alternative au carnage. Et puis il avait aussi compris que l'Amour véritable n'exige rien en retour, qu'il n'attend pas de réciprocité pour s'exprimer. Il EST tout simplement. Le pardon n'était alors même plus un acte conscient mais la conséquence naturelle du rayonnement de cet amour. Aussi Amezyarak oublia rapidement sa contrariété face à la maladresse du Roi des Vampires. Il le voyait clairement comme l'un de ses Infants indirects et donc comme un frère dont il aurait la responsabilité dans ce qu'il avait de meilleur comme de pire. Le Veilleur était trop conscient des ravages d'un créateur n'assumant pas ses créatures telles qu'il les a faites pour reproduire les errements qu'il reprochait à son Père. "Ils sont capables d'orgueil, de faiblesse et d'égarements parce que je les ai nourris de ces travers qui sont aussi miens, à moi de les aider à dépasser cet état."

Si Cecil Osbern avait à présent l'apparence d'un chef d'Etat, il n'en conservait pas moins une âme de boxeur et le Premier aurait pu s'amuser à compter les upercuts et les crochets que le souverain infligeait, consciemment ou pas, à la fierté moldavo-valaque de Basarab. Avec un naturel confinant au cynisme, il lui expliquait qu'il n'avait été choisi que parce qu'il était seul capable de réaliser quelque chose de particulier une fois au Monastère de Brancia, évacuant tout possibilité que ce soit principalement parce que sa présence y était plus que légitimée par sa naissance et son titre autant que par la confiance qu'il pouvait inspirer. Ainsi, Osbern reléguait avec une désinvolture frisant le mépris un Prince de sang au rang d'homme de main corvéable à merci. Le soubresaut que Mentis  redoutait se produisit de façon à la fois terrible et comique, reflétant toute la maîtrise que parvenait à présent à s'imposer celui qu'on avait surnommé jadis Constantin le Sanglant. Basarab qui avait pris le verre proposé par Osbern, plus pour s'humecter la bouche que par envie véritable, avait écouté en silence, d'abord soulagé, le rectificatif concernant le rôle de Lupu, puis avec un haussement de sourcils augurant l'amorce d'un épisode orageux, l'énoncé selon le Roi, des raisons du casting de Mentis Irae. Il avait hoché imperceptiblement la tête, tout en esquissant un sourire en coin. Il avait expiré lentement et profondément mais sans que cela pût s'apparenter à un soupir de déplaisir. Un court moment de silence mais terriblement profond s'en était suivi, rompu par un petit craquement sec.

- Oh par exemple ! Vous me voyez désolé! Ce verre devait avoir une légère fissure ! Voilà votre service désassorti. Je vous ferai porter un des miens en cristal de Bohême, accompagné d'une copie de quelques extraits de mes recueils sur les légendes des Origines et du Livre des Basarab. Cela vous permettra de vous familiariser avec la Grande Geste des Romani, un grimoire très ancien écrit par le fondateur de ma lignée et relatant la légende du Premier de façon bien plus apocryphe que le Livre d'Enoch lui-même.  

Il reposa le verre brisé sur le bord du bureau et se frotta la paume de la main du bout des doigts pour en faire tomber les éclats incrustés.

- Je crois que vous êtes assez impie ou athée de base, bien plus que moi, dans votre ancienne vie, aussi ne vous choquerai-je pas si je vous dis que pour nous, il y avait autant de probabilité qu'un fils de charpentier devienne prophète que Jehanne la Pucelle soit bergère. Il est avéré par de nombreux registres d'époque qu'elle avait en fait cousinage avec une petite lignée provinciale et qu'elle s'était fait passée pour un damoiseau afin de s'engager comme aide écuyer dans la Garde royale. Je gage que vous avez pu lire quelque ouvrage traitant de cette démystification lors de votre fréquentation assidue des rayons de la fort belle Bibliothèque de France.

Se calant au fond de son fauteuil, il avait reposé les bras sur les accoudoirs et poursuivi les yeux mi clos.

- Mais je pense que l'ancien étudiant en sociologie ne sera pas étonné d'apprendre que lorsque la vérité est trop incroyable ou effrayante, les Hommes sont capables d'inventer un mythe encore plus incroyable mais plus rassurant que la vérité. Faire mourir notre sauveur sur la croix afin de laver nos péchés est toujours plus réconfortant que d'accepter qu'il soit devenu un temps notre bourreau pour nous punir de ceux-ci... Le fils aimé puis abandonné et sacrifié a bien existé mais l'histoire ne s'est pas vraiment déroulée comme le Nonce Jandeval et ses amis le pensent ou veulent le penser...

Le Premier jugula la soudaine verve de Basarab. Il y avait des choses qui devaient rester dans l'Ombre du moins encore un temps. Le Prince grimaça et demeura comme en suspens au milieu de sa phrase, de sa réflexion puis poursuivit, totalement dans un autre registre:

- Peut-être douterez-vous des propos d'un banal serrurier crocheteur de couvents et traducteur de proto sumérien...

L'amertume était à présent bien palpable, née d'une lassitude d'être depuis trop longtemps le jouet du destin alors qu'il avait été maître de milliers d'âmes durant son règne, d'une blessure provoquée par la trahison de celui qui aurait dû l'épauler... Darkan! Maudit puisse-t-il être lui et toute sa descendance ! Mentis Irae éprouva de la tristesse à mesurer la souffrance que le Prince endurait depuis son second réveil. Il savait, pour l'avoir ressenti en même temps que lui comme il avait pu être rude de revenir à la vie dans un monde changé, où son pouvoir s'était envolé, où les notaires avaient opposé à ses recherches légitimes pour reprendre possession de ses titres et biens, des lois corrompues bien évidemment édictées en sous main par Lupu pour le spolier de tous ses biens territoriaux ou nobiliaires, de découvrir une civilisation où tout allait plus vite, où les Vampires étaient devenus "légaux" et perpétraient plus ou moins en toute impunité ce pourquoi il avait été condamné par son Sire au sommeil tourmenté de l'ensevelissement. Basarab aurait pu en concevoir tellement de haine, de volonté de destruction, de rage aussi, tournée contre les siens aussi bien que contre les Hommes. Or, s'il avait ravagé quelques villages pour étancher sa soif séculaire dans les jours qui avaient suivi son réveil, le fauve s'était ensuite fondu dans la masse et la société des époques qu'il avait traversées, parfois en faisant des choix qui pouvaient être qualifiés d'héroïques. Il continuait à massacrer ceux qui se mettaient en travers de son chemin selon les circonstances et les époques plus ou moins belliqueuses qu'il traversait mais ne semblait nourrir aucun plan de vengeance hormis contre Darkan Lupu, ce qui n'en faisait pas non plus une victime résignée. Pour toutes ces raisons, Mentis avait choisi Basarab et, cela, Osbern ne faisait que l'entrevoir, tout comme il ne pouvait qu'ignorer également le rôle que le Premier lui ferait jouer à lui, Roi des Vampires. C'était certes cruel et injuste, mais rien ne nécessitait plus de manipulation que de réunir des armées que tout destinait à l'origine à se combattre, afin de faire front commun. Fort heureusement, le Premier était plus expérimenté sur le grand échiquier des stratégies divines que ne l'était le malheureux Osbern qui enchainait les bourdes à la sauce tartare face à Basarab . Amezyarak ressentit la douleur de Basarab à l'évocation de la tolérance de Darkan au sujet du Monastère sur les terres de Brancia. Était-il possible d'en savoir aussi peu sur la personne qu'on sollicite pour une mission de si haute importance ? Non, Osbern était quelqu'un de très sérieux, méticuleux. Ce manque de préparation diplomatique, pour ne pas parler de tact, ne pouvait résulter que de deux choses. La première était que le Souverain ne mesurait pas pleinement les enjeux et la nécessité absolue de rallier Basarab à la cause. La seconde pouvait être que son règne incontesté durant des décennies parmi les Vampires avait fini par lui donner l'illusion qu'il était invulnérable à leurs yeux.

Or Mentis Irae connaissait assez Darkan pour savoir que sa tentative de déstabilisation du pouvoir en place n'en était qu'aux prémices, reléguée à plus tard devant la nécessité de faire face à plus vital. Penser qu'une défaite de Basarab face à lui discréditerait Lupu aux yeux des Chasses était aussi d'une candeur assez affligeante. Cela dénotait aussi d'une profonde méconnaissance de la nature des Chasses, héritage d'une féodalité certes dépassée mais avec laquelle la civilisation actuelle présentait encore des similitudes troublantes. Qui pouvait savoir quel choix serait le plus séduisant aux yeux des jeunes vampires ? Une néo féodalité assumée ou un modernisme post-apocalyptique confronté à ses propres limites techniques et énergétiques ? Car enfin, les industries peinaient à approvisionner l'armée et les plus nantis que ce soit dans les armements modernes ou les gadgets les plus futiles. Il avait déjà fallu trouver ceux qui savaient faire, puis inventorier les exploitations sources d'approvisionnement en matières premières, les remettre en activité, les restaurer lorsqu'elles avaient été endommagées, produire ces matières premières, les raffiner, puis créer des prototypes fonctionnant puis les produire en quantité soumise aux aléas des fournitures en matière première. Il avait fallu recréer tout le réseau industriel, réunir brevets et techniciens capables de les mettre en œuvre, se fournir en matière et rebâtir la majeur partie des usines. Les premières répliques des Berretta avaient une fâcheuse tendance à s'enrayer quand ils n'explosaient pas à la figure de leur usager, les teasers, armes très prisées pour contenir les esclaves avaient électrocuté plus d'un vampire, provocant une combustion spontanée du maître voulant punir un rétif. Cela avait donné lieu à des plaisanteries moyenâgeuses du genre "rien ne vaut le fouet ou la bonne vieille dame de fer". Mentis Irae fut tiré de sa réflexion au sujet des réalités conjoncturelles par une voix qui murmurait de la bouche de son hôte.

- Darkan tolère cette enclave chrétienne sur les terres de Brancia à cause d'un traité que nous avons tous deux signés il y a fort longtemps et qu'aucun de nous ne violera jamais. Son frère Stefan, assassiné par des courtisans qui convoitaient le trône de Moldavie sur lequel nous l'avions nous-même placé, repose dans la crypte de ce Monastère. C'est donc un sanctuaire à nos yeux, même si nous n'avons jamais pu nous y recueillir bien sûr. Ce devrait d'ailleurs être la principale de vos préoccupations. A quoi va vous être utile un homme de main immortel s'il ne peut pas entrer dans l'enceinte sacrée ? Mais peut-être préférez-vous demander conseil au Seigneur de Brancia plutôt qu'à un simple factotum tel que moi ?
Conclut Basarab, faisant mine de se lever pour prendre congé, décidément vexé qu'Osbern puisse laisser entendre qu'il n'avait été choisi que pour un savoir faire et non pour ce qu'il était .

A présent, Amezyarak souriait de la pointe d'orgueil de celui qu'il avait lui même désigné mais aussi à la perspective de ce que pourrait donner la rencontre avec Monseigneur Jandeval et la grande expédition avec les forts caractères qui la composeraient.

HRP:
 


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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: Un roi, un prince, une prophétie. Dim 2 Aoû - 23:32


Rien ne pouvait être plus désagréable comme sensation pour un homme de pouvoir que de se sentir jugulé dans ses réactions lors d'un face à face avec un adversaire. Lorsqu'il s'était rendu au rendez-vous, pour ne pas dire à la convocation de Cecil Osbern, Constantin Basarab l'avait fait à plus d'un titre. Tout d'abord en qualité de sujet. Même s'il était Prince en exil, il ne savait que trop bien qu'un souverain sans armée doit se rendre à l'appel d'un autre souverain armé lui, ou se terrer dans un abri. Le Moldave n'était pas du genre à se terrer. Il avait donc choisi de se comporter comme sujet du Roi des Vampires, exilé sur les terres françaises qui dépassaient les limites légitimes de son ancien pouvoir, quoiqu'il en soit. Il ne s'agissait donc pas de perdre la face mais de répondre à la demande d'un voisin qui l'hébergeait depuis longtemps sur l'enclave de terres qu'il possédait dans les siennes mais sur lesquelles les deux avaient un droit féodal conjoint. Minerve et l'Hôtel Clisson avaient beau être des territoires valaques par le fait, face à une armée royale les encerclant la résistance serait futile voire ridicule. Il était arrivé ainsi en sujet du Roi. Un sujet avec des prérogatives un peu particulières qu'Osbern avait admises sans même qu'il l'eût demandé. C'était donc un Prince qui s'était assis dans le bureau du Souverain. Mais il n'avait pas été traité longtemps comme un Prince. Pire, par son attitude outrageante, Osbern, sans le vouloir ou alors par une feinte très habile de balourdise, au contraire -cela Constantin n'arrivait pas à le déterminer- avait piétiné à plus d'un titre ce qu'était par essence Basarab. Le Prince, tout d'abord. Qui plus que lui pouvait prétendre retourner à Brancia et exiger l'ouverture du Monastère sis sur ses terres à la Suite qui l'accompagnait ? Mentis Irae, en le désignant lui plutôt que Darkan, ne faisait que rétablir l'ordre naturel des choses. Or Osbern faisait état d'une simple nécessité de capacité à obtenir le manuscrit convoité ignorant que c'était par ce qu'il était qu'il détenait le pouvoir de l'avoir et non par ce qu'il savait faire uniquement.

Basarab aurait volontiers sauté à la gorge du Macédonien, balayant d'une rage séculaire le titre obtenu par les urnes, le statut et le pouvoir du Vampire Roi. Envolées l'urbanité et la bienséance. Il ne tenait qu'à un fil que Constantin le Sanglant ne révèle au monde sa véritable nature et ce fil était noué précisément par l'entité qui faisait depuis son réveil sa seconde nature. Cette même entité qui l'avait conduit à apprendre la musique, à aimer la beauté dans les Arts, à s'engager dans une cause désespérée mais juste, en ralliant le Réseau de résistance F2 durant la seconde guerre mondiale. Bien qu'il comprit infiniment le combat de ces hommes en exil pour libérer leur nation de l'occupant et sauver les terres alliées du même sort, il serait peut-être passé sans s'arrêter si une voix intérieure ne l'avait poussé à s'y rallier. La même encore qu'il l'avait contraint à sauver Zélie Delhomme suppliciée par Fedor Illitch, l'âme damnée de Darkan. Pour ce que cela avait servi! Elle s'était évaporée avec la jeune vampire qu'il avait engagée pour lui servir de nounou. Quand le destin est écrit, même un vampire ne peut le changer. Constantin savait que la plume était tenue par des entités supérieures mais ignorait les projets qu'elles nourrissaient pour lui.  Il aspirait juste à retrouver la paix sur ses Terres légitimes, pas à jouer à la chasse au trésor pour un Roi qui ne voyait en lui qu'un sésame ou un pion pouvant éliminer son épine au talon.

Dans un élan résolu et majestueux, le Prince tourna  les talons, sa longue chevelure flottant derrière ses épaules et se dirigea vers la porte. Il ne partait pas drapé dans sa colère comme pouvait le croire Osbern, mais par obligation qu'il avait envers ses Ancêtres de ne plus prêter le flanc à cette mascarade et de ne pas massacrer sur le champ l'outrecuidant qui ignorait plus d'un millénaire d'Histoire. Si le Roi voulait se débarrasser de Lupu, qu'il le fasse lui-même au lieu d'insulter la vieille noblesse étrangère en la traitant comme de la valetaille.  A l'impromptu, comme il en avait l'habitude, il se tourna une dernière fois en direction du Roi avant de franchir le seuil.

- Majesté, je vous suggère plusieurs résolutions: demandez à Darkan d'aller cherche ce précieux grimoire, arrangez-vous pour qu'il perde la vie dans la démarche, lisez les livres que je vous ferai porter concernant ma Maison, prenez des cours de diplomatie élémentaire et mandez-moi pour traduire ce manuscrit. Si vous arrivez à prononcer deux phrases de suite sans me désobliger, je consentirais sans doute à vous aider. A présent, je vous présente mes hommages, Sire. Et je me permets de me retirer avant que d'autres propos s'ajoutent à ceux déjà prononcés et transforment les indélicatesses en injures. Vous comprendrez à présent pourquoi je paraissais peu à vos "manifestations".  

Puis, un sourire mauvais sur les lèvres il murmura, comme pour lui-même:

- Cette fois, tu ne l'as pas vu venir celle-là ! Je t'ai pris de vitesse maudite voix!   Mais il ne put franchir le seuil et resta comme saisi d'une vision qui serait apparue dans le couloir.
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MessageSujet: Re: Un roi, un prince, une prophétie. Mar 25 Aoû - 2:26



Basarab  était sur le point de quitter la pièce. En entendant ses derniers propos remplis de mépris haineux, Osbern retint avec peine un "Allez vous faire foutre"  brutal et définitif.
Sa frustration était à son comble en se remémorant ce qui venait de se passer. Le verre de cristal avait été brisé dans un geste hostile, tout à fait intentionnel comme le montrait le petit silence calculé qui l’avait précédé. Il était  furieux d’avoir cru que Basarab et lui pourraient s’entendre, et pis encore, de l’avoir souhaité.
En tant que roi des vampires, Cecil s’en était toujours méfié comme d’un possible fauteur de troubles et n’avait jamais tenté de le rapprocher du Cercle. Cependant,  la lettre de Mentis Irae le mettant dans l’obligation de le recevoir en tête à tête, il avait été intéressé à l’idée de rencontrer, à propos d’une situation exceptionnelle, un être au passé indubitablement fascinant. Sans doute le chef politique était-il, comme bien des hommes de pouvoir davantage attirés par les êtres remarquables qui les ignorent que par ceux qui les admirent ou les craignent.
Il avait donc attendu cette rencontre, imposée par les circonstances, avec un intérêt qui dépassait la simple nécessité d’obéir à Mentis Irae. Le début de l’entrevue, malgré quelques ambiguïtés dans le discours, l’avait plutôt satisfait. Basarab se rallierait au Premier Vampire comme l’avait déjà fait Darkan Lupu. Cependant quand  avait été prononcé ce nom haï, le prince avait refusé de partir pour Brancia, n’acceptant que de retarder sa "guerre" contre son rival. Leur haine mutuelle était connue, née en un temps où la vengeance était encore non seulement une réaction naturelle mais une exigence de classe et, malgré le christianisme triomphant, était resté un devoir moral. Cinq siècles plus tard, aucun des deux voïvods n’avait rien oublié ni pardonné. Mais enfin Mentis Irae les voulait voir réunis dans la même alliance et pour une raison telle qu’elle renvoyait toutes  objections personnelles au second plan. Lupu avait d’ailleurs, après un bref sursaut indigné, accepté de se voir, à un moment ou un autre, rejoint par Basarab puisque c’était la volonté du Premier Vampire.  Ayant écouté plusieurs fois l’enregistrement de la rencontre à la Curtea Veche, Osbern aurait pu le citer de mémoire :
Vous ferez en sorte que votre Nonce ainsi que Basarab mon Infant soient de votre cortège pour nous rejoindre.

Certes, le guerrier ombrageux s’était alors posé en organisateur des opérations, reprenant à son compte les ordres de Mentis Irae et en y ajoutant quelques insolences visant l’autorité du Roi des Vampires. Celui-ci avait passé là-dessus, vu la gravité exceptionnelle de la situation et justement impressionné par le fait que Lupu accepte la ligne de conduite tracée par le Premier malgré ce qu’il pouvait en ressentir. Aussi Cecil ne s’était-il pas attendu, de la part d’un vampire aussi informé que Constantin Basarab l’était sur l’Histoire des origines, à ce refus d’obéir en tout au Premier de tous les vampires. Mais comme en même temps le prince avait accepté de suspendre les hostilités avec Lupu pour ne pas nuire à la mission assignée, on pouvait espérer le voir revenir sur sa première réaction.
Osbern, décidé à ignorer le ton arrogant qui le hérissait cependant plus qu'un peu, avait alors rappelé que la première mission préparant l’Union Sacrée concernait un manuscrit dont seul un vampire ancien et érudit comme le Prince pouvait avoir une réelle connaissance. Qu’y avait-il d’offensant là-dedans ?
Il avait ensuite exprimé son intention de ne pas contester au Prince l’exercice de son pouvoir s’il rentrait en possession de ses titres usurpés. Ce n’était pas paroles en l’air. Basarab se croyait-il assez fort -s’il récupérait  ses droits- pour s’imposer en tant que souverain alors que le Cercle n’avait rien conservé des anciens Etats et n’acceptait que les Chasses comme zones politiquement indépendantes ? Il préférait quant à lui voir la Moldavie-Valachie sous la férule d’un prince possédant son avion personnel et sachant ce qu’était une clé USB  plutôt que sous la coupe d’un dirigeant passéiste, destructeur et ambitieux.  Qu’avait d’insultant une proposition de paix ?
En fait, Lupu s’était montré d’esprit moins rigide que l’artiste protéiforme spécialiste du proto-sumérien. Du haut de sa monture, en arrivant au Palais, le guerrier farouche l'avait d’abord traité d’usurpateur dégénéré et le roi des vampires envisageait fortement de le pulvériser à l’AK-47, lui, ses hommes et ses chevaux. Mais à la fin, sans plus recourir aux injures pour affirmer sa supériorité, le même Lupu avait accepté la trêve et d’une façon qui avait de la  noblesse dans son franc-parler. Si ce mauvais coucheur de Basarab n’eût risqué de renverser les guéridons en entendant la voix de Lupu, Cecil lui aurait bien passé quelques extraits du même enregistrement :  
" Vous me servirez bien une autre vodka pour marquer notre alliance.......je m’engage à oeuvrer dans l’intérêt de tous les nôtres...pour l’heure, nous devons nous mettre au service de la sauvegarde de l’état vampirique et au delà, de toute forme de vie."
Une fois toutes les volontés de Mentis Irae  révélées, il avait finalement été plus facile de s’accorder avec ce sauvage de Lupu qu’avec un Basarab cultivé et charismatique.
Le verre brisé avait effacé les dernières illusions d’Osbern. Il n’y avait pas de terrain d’entente  possible. Les préjugés, la suffisance d’un esprit décidé à se sentir outragé quoi qu’on dise, éclataient à travers ses formules ampoulées de fausse politesse. L’excuse formulée était faite pour qu’on n’y croit pas une seconde et devienne une seconde démonstration de son mépris. Basarab ne pouvait ignorer que dans les offices bien tenus - et ceux du Cercle l’étaient- avant de poser un verre de cristal sur le plateau de service, on le teste d’une pichenette, le son produit étant un indice infaillible de son intégrité. Le persiflage était flagrant et tout aussi insultante était l’offre de remplacer le verre par tout un service, proposition digne d’un parvenu étalant ses richesses afin de montrer qu’il peut tout se permettre et qu’on devra en plus lui dire merci.
Ce type était tout simplement insupportable.
Il se prenait encore, à l’ère des vampires, pour un grand seigneur féodal, supérieur par essence et naissance, même sans trône et sans sujets. Pensait-il encore porter en lui la noblesse avec le sang de ses ancêtres alors que Lupu l’en avait vidé puis l'avait remplacé par celui que se partageaient tous les vampires depuis la première morsure, le sang  immobile et froid de l’immortalité ? Le nom et le vrai sang des Basarabs couraient aujourd’hui parmi ce qui restait des Roumains - des mortels, traités en esclave et en gibier.
Et puis le prince s’était mis à disserter sur le Christ et de là, passa à Jeanne d’Arc - rappelant des légendes et des querelles partisanes  de mode à la fin du XXe siècle.  Les croyants croyaient, le reste était interprétations d’historiens plus ou moins engagés et de cinéastes en mal de sujet. Jeanne d’Arc !  La fin de la vie sur terre menaçait, c’était vraiment le moment d’éplucher les minutes des procès, les certificats de virginité établis à la demande de l’évêque Cauchon et le titre nobiliaire accordé aux parents de la Pucelle!  On pouvait  démystifier toutes les histoires miraculeuses de toutes les religions et alors ? On était dans un monde rempli de vampires, de loups-garous et d’anges et où une entité créatrice se déchaînait contre sa création. La vérité sur Jeanne d’Arc ? Foutaises, à l'heure de l'apocalypse.
Osbern se demandait de plus en plus si le prince était dans un état normal et justement, celui-ci sembla de noveau perdre le contrôle de soi, son visage se déforma avant qu’il retrouve la parole pour une question obscure. Cecil était abasourdi. Le musicien de Zagiel délirait-il ? Une idée lui revint brusquement en mémoire. Lupu  lui avait affirmé que le Premier vampire était capable d’habiter l’esprit d’un hôte, que lui-même avait vécu cette expérience traumatisante. Le Prince entendait-il des voix comme Jeanne d’Arc ? Ce ne devait assurément pas être celles de sainte Catherine et de saint Michel.
Il répondit cependant à sa question sur le Monastère avec précision, révélant les liens entre ce lieu et les deux vampires choisis par Mentis Irae. Une histoire de tombeau, fort respectable d’un point de vue humain, et qui montrait en plus que les deux ennemis malgré leur haine mortelle pouvaient observer les règles d’un accord passé entre eux. L’Union Sacrée n’en demanderait certainement pas plus .  Mais il termina sur une question :" A quoi va vous être utile un homme de main immortel s’il ne peut pas entrer  dans l’enceinte sacrée? " à laquelle Cecil aurait bien répondu :"  Mais ce n’est pas mon problème. C’est celui de Mentis Irae qui vous envoie là-bas avec un curé capable d’entrer."  
Osbern s’était encore contenu cependant car il avait un mandat à remplir. Mentis Irae lui avait ordonné de "dépêcher" Basarab à Brancia, il ne pourrait pas s’arrêter à un refus.
 Les "suggestions" que lui lança finalement le prince, soignant sa sortie comme  s’il était en scène, furent entourées de formules tellement affectées qu’Osbern eut envie de hausser les épaules . " Prenez des cours de diplomatie élémentaire " Quel diplomate en effet, maniant l’ironie injurieuse tout en se donnant des airs de victime outragée.
L’ancien voïvod s’étant arrêté sur le seuil, murmurant comme s’il se parlait à lui-même, Osbern l’interpella, demeurant assis pour ne pas être tenté d’aller frapper ce fou, la colère comme un roc bloqué au centre de son corps :

-Vos bonnes manières vous retiendront certainement le temps d’écouter ma réponse à vos propos. Vous vous estimez insulté et me trouvez stupide. Je vous trouve incohérent et prétentieux. Nous sommes quittes.
Mais ce qu’annonce le Premier et ce qu’il nous demande rendent ces appréciations fort secondaires.  Vous "consentiriez à m’aider", dites-vous ?  En quoi le pourriez-vous?
Ce n’est pas moi qui vous demande d’aller à Brancia  mais Mentis Irae, dont vous affirmez qu’il est non seulement le Premier Vampire mais encore "bien plus", ce qui devrait vous conduire à lui obéir.  C’est à lui qu’il faut faire vos "suggestions" – je n’ai aucune décision à prendre.  Je n’ai demandé à vous voir que pour vous transmettre sa volonté et chercher à  rassembler des éléments utiles à ce qu’il m’ordonne de faire personnellement à propos du monastère. Voici ses termes :
"Dépêchez-y un Homme de Foi accompagné par un Immortel ancien qui fut enseveli par son sire".
Que ce soit vous ou un autre qui aille à Brancia avec le nonce, peu m’importe.  Je mettrai  tout en œuvre pour assurer transport et sécurité des envoyés.

La phrase impérative de Mentis  ne s’embarrassait pas de préséances et de conditions, et il désignait l’Immortel par une périphrase qui n’était certainement pas faite pour l’amadouer. Tant pis  pour la susceptibilité  princière qui avait aveuglé  un esprit si souvent supérieur. Cecil avait décidé de ne pas attacher finalement d’importance aux injures : quoi qu’en pense son interlocuteur, il se savait être ni un butor ni un imbécile et était justement suffisamment intelligent pour ignorer celui qui le méprisait sans raison. Mais il ne fallait pas lui demander plus de patience. Dans sa pratique politique, il avait acquis la maîtrise de sa violence physique naturelle. Mais elle bouillonnait en lui et lui donnait comme une illusion de chaleur qu’il aurait aimé laisser exploser. Aussi avait-il hâte de voir disparaître Constantin Basarab et d’avoir le temps de se calmer avant de rencontrer le cardinal-nonce.
Comment allait-il réagir celui-là, garderait-il son calme immuable exaspérant et sa dignité un peu raide ? De toutes façons, c’était un humain et il n’avait pas son mot à dire dans une histoire de cette nature.

Sur le seuil, Constantin Basarab  ne s’était pas retourné et demeurait dans une immobilité étrange, comme si ce qu’il voyait dans le corridor l’avait arrêté dans son départ. Cecil retint les paroles qui se précipitaient dans sa pensée et qu’il aurait aimé s’entendre prononcer pour avoir un instant le sentiment de marcher sur les pieds de l’aristocrate Constantin.

-Ah ! j’oubliais de vous remercier pour vos cadeaux. Gardez vos livres sur  la geste des Romani que dans les circonstances actuelles, je n’aurai pas le temps de lire. Ce ne sont pas vos ancêtres que Mentis convoque, mais vous. Ou mieux, envoyez-les à la Bibliothèque de France réouverte grâce à la politique culturelle du Cercle et aux dons de généreux bienfaiteurs dont vous fûtes certainement. Je ne manquerai pas de les consulter quand je me retirerai de la vie politique, si j’en ai encore la possibilité après ce qui se prépare. Apparemment  les Immortels que nous sommes ne le seront plus très longtemps si Mentis échoue à nous fédérer
E puis gardez également votre service en Bohême . La collection de Baccarat et de Saint-Louis du Palais suffit amplement  aux réceptions officielles. Personnellement je préfère ces cristaux français à ceux de Bohême, moins élégants mais aussi moins coûteux. De toutes façons les vampires utilisent peu de verres comme chacun sait.


Mais il garda son ironie pour lui. Il aurait eu l’impression de relancer une dispute stérile et puis, le prince avait-il seulement écouté ?
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Le Narrateur
MessageSujet: Re: Un roi, un prince, une prophétie. Mar 25 Aoû - 23:52
Merci pour cette réponse de Cecil! Comme vous l'aurez certainement deviné, c'est la silhouette de Jandeval qui se profile dans le couloir. Nous voilà donc quatre, enfin trois et demi si on considère que Basarab a déjà un pied dehors. Le Nonce va-t-il réussir à retenir Constantin et aider Osbern à lui faire entendre raison ? Mystère. Nous le saurons lorsque le saint homme aura posté ^^

Je supprimerai mon message quand ce sera fait, bien entendu. Wink
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MessageSujet: Re: Un roi, un prince, une prophétie. Mar 8 Sep - 1:22
L’appartement du cardinal-Préparatifs...-

Après avoir réglé quelques urgences, le cardinal rejoignit son appartement. La pensée de rencontrer Cecil Osbern ne le quittait pas depuis cet appel téléphonique le convoquant pour le soir même. Il s’en sentait perturbé et il voulait retrouver sa paix intérieure face à un événement qui ne dépendait pas de lui et qu’il ne pouvait éviter. L’homme et la fonction étaient deux. Pour l’instant, il n’était que Justin ; seul le cardinal-nonce était concerné par ce rendez-vous et dans cette haute charge quels évènements dépendaient de sa seule volonté ? Il n’y était libre et vraiment lui-même que dans la méditation, exercice qui lui tenait lieu de prière. Son trouble venait évidemment du caractère insolite de cette convocation dont il ignorait le motif.
Les relations du Nonce avec le Cercle suivaient un modus operandi toujours prévisible, même en cas d’urgence,  passant par la Curtea Veche, les ministères, les réunions institutionnelles. Jamais Osbern ne l’avait convoqué personnellement pour une entrevue non officielle et il s’en sentait fort déconcerté.
Non qu’il se sentît menacé. Le vampire menait une politique ennemie du désordre et il était peu à craindre qu’il s’attaquât de but en blanc au chef de l’Eglise de France. Faute de pouvoir éliminer la Nouvelle Eglise, le pouvoir avait opté depuis longtemps pour une politique "réaliste" et Osbern n’avait fait que la renforcer selon son principe affiché, faussement égalitaire : ‘Davantage de droits contre davantage de dûs.’ C’était naturellement le Cercle qui fixait le taux d’échange, mais on pouvait discuter avec les Maîtres - du moins les "osbernistes"- et le Nonce était jusqu’alors un négociateur accepté. Dans deux heures environ, il saurait s’il l’était encore et il apprendrait ce que voulait Osbern. Pour l’instant, il devait seulement se rendre présentable et cela ne posait pas de problème existentiel.
Donc, après s’être soigneusement rasé, il remplaça son habituel "clergyman" à liséré rouge par  un costume civil gris foncé sur un sous-pull à col droit. Il jeta un coup d’oeil au miroir placé à l’entrée de sa chambre. Les robes cardinalices portées dans les offices religieux étoffaient sa  maigreur en lui conférant une sorte de majesté imposante qui convenait à son rôle mais qui lui était étrangère de nature. La longue silhouette sèche aperçue lui évoqua un mélange de Clint  Eastwood, Pale Rider endimanché, et de Lee van Cleef sans moustache, impression qui n’était pas pour déplaire à un amateur de ces antiques westerns heureusement sauvés de la Grande Destruction par des vampires cinéphiles. Dommage qu’il eût ces cheveux blancs qui lui donnaient un air si respectable. Pendant trois secondes il se hérissa mentalement le poil sous  un stetson fatigué, enfila un cache-poussière hors d’âge et glissa un colt dans un loop- holster négligemment porté sur la cuisse. L’image lui plut tout à fait sans qu’il en eût la moindre contrition. Il ne confondait pas ascèse et censure et cohabitait fort bien -si très brièvement- avec le jeune Jandeval qui demeurait, vif et discret, dans un coin de son Eminence.
Il ne remit pas sa croix pectorale ni son anneau épiscopal déposés sur la table de chevet. Ce n’était pas pour passer inaperçu mais il allait de plein gré chez les vampires et il ne voyait pas l’utilité de se présenter porteur d’objets pouvant les indisposer. Osbern ne lui montrerait certainement pas les crocs, comme  ces vampires imbus de leur supériorité raciale et sans éducation. son calme revenu, il se mit à rassembler et trier quelques dossiers.


...et réflexions : Théorie ondulatoire du sacré- Pourquoi cette convocation ? - Arts et trafics.  -

Imaginer Osbern en vampire tous crocs dehors aurait pu être effrayant. Mais cela le désacralisait aussi et depuis le temps, les mortels savaient qu'on peut, qu'on doit rire de ses cauchemars. Les vampires avaient révélé bien des vérités. Sans les Longues Dents, on n’aurait jamais eu la preuve que les ondes d’énergie spirituelle étaient une réalité, tout autant que l'étaient les ondes électro-magnétiques. Mais on ne connaissait toujours pas les moyens de les utiliser scientifiquement et leur étude relevait d’un pragmatisme encore bien tâtonnant.  On savait de même que si,  grâces à ces ondes"fidéiques", les hommes de foi (l’expression amusait toujours un peu Justin)  résistaient davantage aux vampires, certains immortels supportaient mieux que d'autres ces émanations du sacré. Cela expliquait que les vieux trucs - ail et crucifix brandis, eau bénite etc-  ne fonctionnaient plus, ou moins bien que jadis, puisque les humains du XXe siècle n’y croyaient plus et en avaient fait des objets d’un folklore usé plutôt comique. De même, bien que les Vampires fussent encore et avant tout des seigneurs de la nuit, aujourd’hui, moyennant quelques précautions, ils ne se croyaient pas obligés de regagner précipitamment leur cercueil dès les premières lueurs de l’aube. Restait  l’essentiel : la soif exclusive de sang, les moyens de l’assouvir et l’immortelle jeunesse d’un corps qui n’avait plus d’humain que l’aspect.
Son travail terminé, Justin interrompit ces réflexions impromptues qui ourlent nos gestes quotidiens, prit un porte-document où il rangea le rapport constitué qu’il prévoyait de présenter au Cercle. Ce geste le ramena  au pourquoi de la convocation  
Le document traitait des troubles inexplicables qui se multipliaient dans le monde religieux. La police était sur des affaires semblables dans le contexte profane. Osbern avait-il anticipé sa demande en le convoquant dès ce soir ? Possible, mais pourquoi le secret et cette hâte alors que le sujet alimentait toutes les rumeurs et touchait l’Etat vampire dans tous les domaines?  L’arrivée tumultueuse de la Chasse de Brancia avait-elle un rapport avec l’entrevue ? Peu probable : les vampires lavaient leur linge sale en famille et pour intimer à l’Eglise l’ordre de se comporter de telle ou telle façon devant un imprévu aussi grave fût-il, une circulaire suffisait.
Le lieu du rendez-vous pouvait aussi avoir un rapport avec ce qui l’avait conduit plusieurs fois à rencontrer le conservateur d’Orsay. Il s’agissait de tractations discrètes au sujet d’oeuvres d’art que l’on retrouvait dans les refuges souterrains construits sous les églises et couvents au temps des grands massacres et oubliés depuis. Etudiant à Rome, Justin s’était intéressé à la localisation de ces trésors perdus. L’Eglise avait besoin d’argent et soutenait ces initiatives. C’était une activité en principe illégale mais les trafics ont toujours cours dans les économies de pénurie. Osbern était forcément au courant, la récupération des œuvres d’art étant un des objectifs culturels du régime. Mais si le Cercle intervenait, les religieux cesseraient de coopérer et ce serait plus difficile, voire impossible, de retrouver ces caches précieuses.  Non, le choix du Musée comme lieu de réunion n’avait certainement aucun rapport avec ces activités. Inutile de s’impatienter et d’échafauder des hypothèses. Il allait vite savoir.

Paris nocturne- Du Marais au Musée d’Orsay
 
Le bref trajet fut sans histoire, le macaron de la nonciature  suffisant aux gardes qui surveillaient les ponts. Arrivé en vue du Musée, Justin demanda au chauffeur de le déposer à l’angle de la rue du Bac et d’aller se garer en lieu sûr, devant Saint-Sulpice par exemple. Il l’appellerait par téléphone quand il s’apprêterait à sortir.
Resté seul il ne fut pas surpris de l’absence totale de passants. Les événements cloîtraient les humains sans qu’il y ait  besoin de décréter un couvre-feu et les vampires savaient qu’ils ne trouveraient pas de bonnes prises ce soir. La nuit parisienne était silencieuse. Quelques bruits indistincts vers le Palais Bourbon tout proche, puis  un cri animal, comme un feulement, venant des Tuileries, de l’autre côté de la Seine. On pouvait tout imaginer dans le Paris des vampires.
L’entrée indiquée donnait sur l’arrière et Justin contourna le musée, songeant que trois siècles auparavant, le majestueux bâtiment avait  été conçu pour abriter une grande gare. Quel paradoxe architectural : La gare, lieu de l’éphémère et du mouvement, devenue musée célébrant la permanence de l’art et la contemplation ! Jadis l’imposante horloge de la façade alertait de loin les voyageurs qui hâtaient le pas ou bien les rassurait :" Ho, nous avons le temps !..." Comme si le temps nous appartenait parce qu’on en avait mis de côté quelques minutes qui fileraient comme les autres.

 
Rencontre à surprises

Quelques minutes plus tard un officiel conduisait le cardinal jusqu’à une antichambre où il le laissa seul.Justin n’avait pas fait trois pas vers la porte qui venait de s’ouvrir en face de lui et alors que la voix un peu rauque d’Osbern résonnait à l’arrière-plan, qu’une haute silhouette s’encadra dans l’ouverture et s’arrêta, le fixant, un mauvais sourire s’éteignant sur ses lèvres. Justin le reconnut immédiatement.
Constantin Basarab ! un vampire parmi les plus anciens d’Europe, prince de Valaquie-Moldavie en d'autres temps, célébrité actuelle du monde musical et amateur d’ouvrages d’art que sa fortune lui permettait d’acquérir aisémént. Justin l’avait déjà rencontré lors de manifestations culturelles. Allait-on discuter tableaux et statuettes finalement ? Osbern ne lui avait rien dit d’une tierce personne. Oubli ou intention ?
Etant celui qui entrait, il salua en premier le visiteur. Celui-ci semblait irrité et le ton des dernières paroles d’Osbern parlant transport et sécurité n’avait rien non plus de très amène si le sens en paraissait anodin.
Quand les tigres se disputent, les singes doivent se taire, dit un proverbe indien. Justin suivit ce conseil en espérant que le silence n’allait pas s’éterniser. Immobile au milieu de la pièce, avec son porte-document encore à la main, il se sentait un peu gauche face à l’altière élégance de Basarab. Heureusement, Osbern s’avançait derrière le prince, la tension de ses traits se relâchant un peu quand il lança à l’arrivant :

- Ah, le Cardinal-nonce ! J’aurais dû vous convoquer plus tôt . Peut-être auriez-vous pu convaincre le prince de vous accompagner en Roumanie comme le demande Mentis Irae.  Connaissez-vous Mentis Irae ?

Jandeval  réprima son nouvel étonnement - que signifiait cette lubie, l’envoyer en Roumanie avec Basarab ? et  sur demande de Mentis Irae ! mais les manières directes, pour ne pas dire brutales, du roi des vampires le remirent d’aplomb et il hocha la tête :

-Je le connais au moins de nom. Plusieurs écrits le citent dans la littérature apocalyptique et  dans les écrits d’Immortels amateurs d’ésotérisme, recherche des origines etc. Il y apparaît tantôt comme un personnage légendaire, du genre capuche vide diffusant une lumière phosphorescente, mais aussi comme un personnage réel, un Immortel qui aurait joué un rôle secret dans des événéments importants de l’histoire, ce qui est beaucoup plus crédible que la capuche, du moins à mon avis.


A ce moment, la vue de l’ex-Prince de Valachie lui rappela un souvenir lointain qui pouvait éclairer la situation mais d’une manière plutôt irritante pour lui. Il avait autre chose à faire que de jouer les archivistes, surtout si c’était à la demande d’un esthète vampire sur lequel couraient d’étranges histoires. Il ajouta donc:

-Et aussi, puisque vous parlez de Roumanie – Le Vatican conserve un fragment de parchemin classé dans les hérésiarques et malheureusement réduit à cinq ou six lignes. Juste le préambule d’un texte qui manque mais aurait été recopié par un moine converti venu de Targoviste à la fin du 17e siècle. Dans ce préambule, le moine affirme que son ancien monastère abrite un texte démoniaque, écrit par un confrère anonyme sous la dictée du prophète maudit Mentis Irae.
J’ai fait alors quelques recherches au Vatican mais je n’ai rien trouvé de plus. Est-ce à ce sujet que vous vouliez me voir ?
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Un roi, un prince, une prophétie.

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