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Chroniques de l'Ombre et de la Lumière

LIVRE I
Quand le salut ne réside plus qu'en l'ennemi.
Que choisir ? La Fin ou l'Union Sacrée ?
 







Nous sommes en Mai 2215 !

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 {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon

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Darkan Lupu

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MessageSujet: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Sam 6 Sep - 16:30







Darkan Lupu et sa Chasse



Nuit du 1 et mai 2214
Ils se moquaient bien de savoir ce que pensaient les gens qui se retournaient sur leur passage dans les rues de Paris. Martelant les pavés du sabot de leurs chevaux, ils entraient dans la Cité, tels les Seigneurs d'un temps révolu qui voulait renaître. Bousculant avec le même mépris les Vampires et les pauvres humains qui osaient affronter le risque nocturne, ils déchiraient la nuit de l'éclat étincelant de leurs armures et dessinaient, brandissant leurs torches, un long serpent de feu le long du fleuve amant de la Capitale. Venus du fond des âges, ils étaient la Chasse de Brancia, la Chasse de Darkan Lupu. Une des plus ancienne d'Europe et ils faisaient route depuis des semaines. Route sur Paris. Partis de cette petite forteresse roumaine, ils avaient traversé plusieurs états, pillant, tuant sans vergogne comme l'avaient toujours fait les leurs. Prenant ce dont ils avaient besoin sans se poser de question, sans se soucier des dictats du Cercle. Tant qu'ils n'étaient pas dignement reconnus par  Curtea Veche  et n'avaient pas le droit d'y siéger, rien ne pourrait les arrêter dans leur revendication sauvage: " Nous sommes Vampires, nous sommes Immortels et invincibles ! Libres et fiers de l'être ! "
Composée en grande partie de la noblesse des Carpates, la Chasse de Darkan Lupu était l'une des mieux armées, la plus redoutable et la plus déterminée certainement. Il n'était pas homme sans raison ou sans intelligence, bien au contraire. Il ne tuait pas sans discernement et sans but précis. Il avait même stoppé la folie sanguinaire d'un de ses infants avant de le mettre à mort en l'enterrant vivant. Darkan Lupu n'agissait jamais sans nécessité. Il voulait frapper les esprits en laissant un sillon sanglant à travers le vieux continent afin d'arriver en position de force devant le parlement vampirique. Et c'est à cheval qu'il en força les portes , monta les degrés peu élevés des marches qui menaient au nouvel hémicycle reconstruit dans un superbe marbre noir, par les hommes et à la demande des nouveaux maîtres du monde qui avaient incendié l'ancien. Son cheval cabré défonça les portes de la grande assemblée et une horde de cavaliers envahit la salle. Tous portant l'oriflamme de leur famille, poilus, chevelus, armés, revêtus de leurs cuirasses et armures, tournaient sur le parvis dans un bruit assourdissant de hennissements, de piaffements, de rugissements et  d'exclamations.

Il était dressé devant le pupitre du rapporteur de l'Assemblée et tonna de sa voix forte de Seigneur:


- J'exige une entrevue du Roi ! Je demande justice et un siège pour chacun de mes bannerets dans cette Assemblée ! On m'a dit qu'il se nommait Cecil Osbern !  Mais je ne vois pas de trône ni de roi dans ce simulacre de cour ! Pensez-vous ainsi gouverner ces vermines que sont les hommes ? En tenant des réunions dignes des palabres des femmes au lavoir ? Vous déshonorez les Immortels et désavouez les préceptes des Anciens. Mais peut-être y a -t-il peu parmi vous qui savent qui étaient les Anciens ?

Il toisa les membres de l'hémicycle avec mépris et grimaça en portant la main à son coeur, se redressa sur sa selle et poursuivit en dégainant son épée.

- Qu'il se montre l'usurpateur et qu'il vienne entendre ma requête ! Qu'il me prouve qu'il est digne de nous gouverner ou par le Premier, je trônerai ici tel votre Roi et sur mon cheval, si de séant digne de mon rang je ne trouve !

Dans un bel ensemble, les barons dégainèrent également et se postèrent, toujours sur leur monture, aux endroits stratégiques de l'immense salle.  Curtea Veche était sous le contrôle de la Chasse de Brancia et ses membres les otages de Darkan Lupu.

Au même moment, dans le studio de son Hôtel particulier, Stan était en train de composer le cinquième titre de ce qui serait le prochain album de Zagiel. Mais il s'interrompit et porta la main à son coeur. Posant sa guitare, il sortit de la pièce et descendit au sous-sol de son antre. Il pénétra dans une pièce après avoir actionné une porte blindée munie d'un digicode. Dans une vitrine, une armure argentée et arborant le blason bleu d'une très ancienne voïvodie rutilait. Il ouvrit la vitrine et effleura du bout des doigts le blason sculpté sur le heaume. Un étrange sourire étirait ses lèvres.


- L'heure est enfin venue Darkan... Mon Sire...


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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Jeu 11 Sep - 19:30

Moelleux, doux, chaud... L'environnement était bien confortable. Pas de bruit autre que ceux de la ville, des bruits auxquels est habitué quand on vit dans Paris depuis ses 18 ans et qu'on allait bientôt fêter ses 30 ans. Cela faisait 12 ans que Clémence habitait Paris, dans l'appartement cossu de Léonie. Pendant un ans, elles avaient logé ensemble. Jusqu'à ce que son ancêtre ne disparu soudainement. Avait-elle pris la poudre d'escampette en laissant son « petit sucre » seule ? Avait-elle décidé de mourir définitivement, rassurée que sa brillante descendance ait une vie confortable ? Ou avait-elle été retirée à sa petite-fille par la volonté d'un tiers, de quelque manière qui soit ?
Clémence n'y songeait pas pour le moment. Tout ce qui occupait son esprit, c'était le confort apporté par le lit de Léonie, qu'elle utilisait à la place du sien depuis quelques années maintenant. Elle s'était approprié la chambre de sa grand-mère. Ses vêtements, ou du moins ceux qui ne faisaient pas trop grand sur elle. Son appartement et l'argent qu'elle pouvait gagner avec la vente d'objet et de mobilier. Clémence faisait passer cette prise de possession pour un besoin de subvenir à ses besoins, toujours un peu trop gourmands pour son salaire de lieutenant, plutôt que d'admettre que c'était le début d'une prise de conscience : Léonie ne reviendra peut-être jamais.
Le nez enfouie dans un des cinq oreillers qui l'entouraient, la couette montée jusque sur la nuque, elle somnolait. Il n'était pas très tard. Autour de 22h peut-être. La nuit venait de tomber. Elle avait eu une journée de repos. Elle avait dormi une grande partie de la journée, la semaine avait été difficile. Trouver le sommeil n'était donc pas chose aisée. Trop dormir en journée, c'est ne plus dormir le soir venu. Pourtant, le lendemain, elle allait devoir retourner à la Crim' et faire son travail. Elle s'était donc couchée en vitesse, sans prendre la peine d'enlever son soutien-gorge et ses chaussettes, de laisser le chemisier en soie pour traîner au profit de la nuisette. Il lui fallait  s'endormir, et vite, pour être en forme, pour ramasser des cadavres, écouter des témoignages individus n'ayant, la plupart du temps, presque rien vu. Les véritables témoins se faisaient toujours discrets, muets. Il ne fallait pas témoigner contre n'importe qui. C'était bien souvent risqué. Pour la routine quoi !
Le lit invitait à une nuit convenable et réparatrice. La journée de repos, elle non. Clémence se tourna et se retourna, espérant tomber entre les bras de Morphée, à défaut d'avoir d'autre bras à côté d'elle que le chat qui la fixait. C'était un des derniers chats de Léonie. Sur la dizaine de chat qui vivaient avec Léonie à son arrivée, il n'en restait plus que trois. Certains s'étaient enfuis, d'autre furent pris par le temps qui passe. L'un d'eux avaient été malade. Maintenant il ne restait que Gaspacho, le Persan, Sanguis, la femelle Bleu russe, et Ketchup. Ketchup, le British shorthair... comment Léonie avait-elle pu appeler un de ses chats ainsi. C'était d’ailleurs lui qu fixait Clémence avec ses grands yeux oranges et ses joues rondes. Si habituellement, ses joues incitaient Clémence à les attraper et les grattouiller, cette fois-ci, elles n'eurent aucun effet charmeur sur leur maîtresse. Elle repoussa le chat d'un coup de main et le força à descendre du lit.


- Oust ! Pas de chat au lit !

Bonne pâte, Ketchup sauta au sol, fit le tour du lit et alla s'asseoir sur la descente de lit, du côté où Clémence était allongée. Il fixait toujours sa maîtresse. Sans faire de bruit, sans bouger. Clémence le regardait du coin de l’œil, le visage à moitié enfoui dans l'oreiller, faisant semblant de dormir. Comme si Ketchup allait se faire avoir. Le chat sauta sur la table de chevet et posa ses fesses sur le portable de service de Clémence, qui ferma les yeux pour ignorer le chat et faire venir le sommeil, en s'aidant de la sensation apportée par la couette et les draps fraîchement lavés.  

Malheureusement, l'agréable sensation environnante s'estompa soudainement. Une vibration se fit entendre. Ketchup fit un bond, effrayé par la vibration provenant de sous ses fesses et quitta la chambre en feulant. Puis une sonnerie retentit. Le portable de service sonnait.

- Bien fait pour toi, maugréa Clémence en voyant son chat disparaître hors de la chambre.

Elle attrapa le téléphone et répondit, la voix embrumée par la somnolence qui s'était installée. Son repos, qui devait être effectif jusqu'au lendemain à 8h, prenait fin. Son correspondant n'était autre que son coéquipier à la Crim'. Apparemment, il y avait du grabuge au Palais Bourbon. En entendant cela, Clémence se releva d'un bond et aussi vite que Ketchup, elle quitta sa chambre. Uniquement vêtue d'un chemisier en soie trop grand ayant appartenu à sa grand-mère, elle se rua dans le dressing de Léonie, où ses vêtements côtoyaient maintenant ceux de la vampire.
Tout en arrachant un pantalon d'un cintre à pince et d'un gilet en coton sur une étagère, elle écoutait les faibles informations que pouvait lui donner son coéquipier. Le téléphone coincé entre l'épaule et l'oreille, elle enfila le pantalon. Puis, par dessus sa chemise en soie, elle mit le gilet.


- J'arrive Jon.

Elle raccrocha, fourra le téléphone dans la poche de son manteau qu'elle passa rapidement. Le brassard « police » était toujours sur la manche droite de l'imper. Elle se chaussa, accrocha son arme de service à la ceinture de son pantalon et quitta en trombe son domicile. Une fois au pied de son immeuble, elle vit qu'une voiture de police était là. Jonathan Leung, son coéquipier, l'y attendait. Il venait à peine d'arriver. Dès que Clémence fut en voiture, il appuya sur le champignon et filèrent en direction du Palais Bourbon, où un événement incroyable avait lieu. Une prise d'otage. Jonathan expliqua qu'une partie de la Criminelle de la DRPJ Paris avait été appelé. Même les policiers en repos.

- Pourquoi envoyer la Crim' ? Y a personne dans le commissariat le plus proche pour intervenir en premier ?

- Un vampire de l'assemblée a envoyé un message via son portable au capitaine. Il veut que son petit protégé bouge ses fesses pour le sortir de là. Donc la cavalerie est en route ! Ho ! Jolie haut chère Lieutenant.

- Pourquoi faisons-nous partie de la cavalerie ? Demanda Clémence en fermant les boutons de son gilet et en poussant d'une main sur la joue de Jonathan pour remettre son regard sur la route et non sur ses vêtements, tandis que de la fierté s'afficha sur le visage de son coéquipier. Est-ce que la FIPN se prépare à intervenir ?

- Il n'envoie que la crème de la crème, le Pitaine ! Quand aux gros bras, j'en sais rien. Probablement. Peut-être que personne d'autre que le Capitaine n'a été prévenu. Comme je te l'ai dit au téléphone, je sais juste qu'ils ont déboulé à cheval et font du grabuge dans l'Assemblée.

Quand enfin ils furent devant le Palais Bourbon, ils furent étonnés du calme qui régnait à l'extérieur. A croire que rien ne se passait. Clémence fronça les sourcils et observa les lieux. Elle jeta un regard froid à Jon qui haussa les épaules, avec un air surprise. Il lui assura que le capitaine n'avait pas abusé de champignons hallucinogènes. Il leur fallait voir de plus près. Ils descendirent de voiture et s'approchèrent de la grille du Palais Bourbon. Elle était ouverte. Trois autres voitures banalisées de la Crim' étaient là. Mais aucun signe des collègues.

- J'espère qu'on arrive pas trop tard et qu'en fait il n'y a rien ou que les autres ont déjà tout géré, grommela Jonathan. Je regardais ma série quand on m'a appelé...

- Tu ne regardes que des âneries, tu ne loupes donc rien, dit Clémence en montant les premières marches du Palais Bourbon, s'arrêtant finalement à mi-chemin pour observer de nouveau les lieux. Bizarre que personne ne remarque notre arrivée. Même nous, on n'approche pas si facilement de l'entrée d'habitude.

Méfiante, elle resta plantée au milieu du grand escalier, tentant d'écouter les environs à la recherche d'un bruit suspect, la main proche la cross de son arme de service.
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Cecil Osbern
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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Dim 14 Sep - 21:43





Soir du 30 avril2013

Dans son bureau officiel au Palais-Bourbon, un homme à la puissante silhouette, debout devant une fenêtre, écartant d'un doigt le lourd drapé du rideau cramoisi, regardait le ciel gris bleu de ce printemps tardif. Il  tournait le dos aux lambris et aux bibliothèques vitrées où , entre les  alignées de recueils de Lois et Décrets somptueusement reliés, se casaient ici et là, des dossiers et des boites d'archives modestement moleskinés de noir. Les livres n'étaient jamais ouverts mais impressionnaient le petit personnel de jeunes vampires fraîchement recrutés. Ils apprenaient vite que la loi n'était pas dans les livres mais dans les décisions du Cercle et que ces décisions ne prenaient effet que lorsque lui, Cecil Osbern, les avaient approuvées. Il en était ainsi depuis des années et il n'y avait dans le territoire régenté par le Cercle que peu de forces osant mettre en doute la légitimité de cette organisation et celle de son chef reconnu.

Mais il y avait  les Chasses. Toutes revendiquaient leur conception féodale de la hiérarchie des pouvoirs . Des liens oui, entre le moins puissant et celui qui pouvait lui tenir la dragée haute , mais le premier. n'était pas sujet du second, le seigneur vampire menait ses propres ambitions à terme, nul ne pouvait lui imposer de directives et on ne pouvait attendre de lui que l'obligation morale du service d'entraide, en cas d'attaque d'un groupe de vampires alliés. Cela fonctionnait assez bien finalement tant que les dommages collatéraux sur la masse humaine n'étaient pas trop gênants.
Mais les grandes Chasses restaient plus incontrôlables et l'une d'elles était en conflit ouvert et permanent avec le Cercle.
Brancia, la Chasse du célèbre Darkan Lupu, n'avait jamais reconnu la moindre autorité au Cercle , l'avait défié partout où elle l'avait pu, réclamait une nouvelle élection pour l'ancestrale fonction de Roi des vampires, détruisait sans discernement ce que Cecil avait mis en place pour que s'étende la zone d'ordre civil et d'efficacité de production sur laquelle le Cercle assurait son pouvoir.

Les grands froids passés, les observateurs avaient signalé la sortie de Lupu et de sa horde, hors des limites de l'ancienne Roumanie. Cela n'avait rien d'exceptionnel sinon que cette année, il s'y prenait tôt. Il était d'ailleurs descendu par le Sud , zones devenues quasiment sauvages et sans moyens de communications autres que le courrier à cheval.
Cecil se retourna brusquement , sourcils froncés à son habitude. Il froissa avec impatience le message reçu fin mars de ce qui restait de Venise d'où un mail était parvenu pour signaler que Darkan remontait la plaine du Pô en détruisant tous les relais hertziens. Le mail n'avait d'ailleurs été suivi d'aucun autre et Cecil  n'avait repéré l'avance de Lupu que par l'absence de nouvelles de ses relais. Voici douze jours, Lyon avait signalé des rumeurs de cavaliers sauvages traversant le Jura et se dirigeant vers Dijon. Et alors, avait eu lieu la panne d'internet presque totale. Cinq jours de blackout en dehors de Paris où le réseau d'urgence avait assuré les communications seulement au plus haut niveau. L'origine en était incertaine. Mais ce pouvait être un attentat. On manquait de spécialistes vraiment actifs et de matériel sophistiqué. Parfois Cecil se demandait si, parmi ses congénères, il n'était pas le seul à être motivé par la survie et la suprématie des vampires.
Ses doigts pianotèrent nerveusement sur le bord du bureau, ce qui signifiait qu'il avait plutôt envie de frapper le bois noir et poli de son poing de boxeur mais qu'il savait retenir sa frustration.
Car enfin..! Voilà une troupe d'envahisseurs qui traversait l'Europe en huit semaines de pillages et de destruction et on n'était même pas capable de les repérer correctement.
Dès le message de Venise, Osbern avait prévu l'éventualité d'une marche sur Paris et pris les mesures en conséquence après une réunion plénière du Cercle. Il avait prévenu les responsables de prendre les dispositions d'alerte et le cardinal Jandeval de veiller à préparer les églises à subir des attaques.
Il n'était pas dans ses intentions de freiner Lupu. Il voulait entrer dans Paris, qu'il y entre. Il lui serait peut-être plus difficile d'en sortir et certainement pas en position triomphante, mais la queue basse et retournant à sa tanière pour y lécher ses blessures d'amour-propre.

La Garde Sang-Bleu, une des créations de Cecil, avait été mise en alerte. Une partie cantonnait aux Invalides proches.Ces gardes prendraient le palais à revers si besoin était. Le reste, sur la rive en face de l'Assemblée avait investi la Madeleine depuis longtemps désaffectée et transformée en salle multi sport pour vampires amateurs . On n'allait pas laisser une église consacrée en face du gouvernement vampire.  La police était prévenue de ne rien entreprendre contre la Chasse , même en cas de pertes humaines conséquentes. Les humains se reproduisent comme les lapins, il suffit de leur donner un jour de congé de temps en temps, d'augmenter les pannes d'électricité à l'heure des séries populaires et de mettre une prime au troisième enfant pour que la courbe démographique se remette à grimper.

Ils seraient là dans la nuit. Les brutes campaient dans la forêt de Sénart, les chevaux n'ayant pas l'endurance de leurs maîtres et s'entêtant à demeurer des animaux diurnes et herbivores. Ces bêtes étaient d'ailleurs aussi hirsutes et sauvages que leurs maîtres, l'odeur du sang ne leur faisait pas peur et c'étaient tous des chevaux mordeurs, gniaqueurs, droits sortis de l'enfer. Dans un sens, ils ralentissaient la marche infatigable de leurs cavaliers, mais aucun Chasseur n'aurait voulu un autre moyen de foncer sur sa proie et de  la renverser d'un brutal coup de poitrail en ricanant de plaisir.
Lupu voulait venir brailler ses exigences et ses réclamations au coeur même du Cercle ? Qu'il vienne, qu'il braille, qu'il se croit le plus fort. Lupu croyait les vampires urbains des lavasses dégénérées, des pantins blafards ayant renié leurs origines haineuses, nées de l'inexpiable sort qu'on leur avait fait subir, avec les prêtres et les tortures, les tombes dévastées, les exorcismes et les coeurs transpercés du feu brûlant des épieux à pointe d'argent. Il ne se contentait pas que l'on ait domestiqué ces humains misérables, de les avoir désormais sous la main comme des ressources inépuisables de vie et de jouissance. Il voulait.. quoi au juste ? Détruire la poule aux oeufs d'or en même temps que les derniers troupeaux d'humains ? D'où venait-il, ce bel acier bleuté dont ils fabriquaient leurs armes, et les tapisseries et les vaisselles précieuses dont ces barbares ornaient leur forteresses ? Là-bas, l'humain pourchassé se faisait vite rare, bête mal nourrie, dévorée de misère et de maladies. D'où sortaient ces épices rares qui excitaient leurs sens, ces vins capiteux qu'ils faisaient couler à flot dans leurs fêtes , simplement pour le plaisir de se sentir des seigneurs dont la fierté est de gaspiller ce que le manant ne peut qu'envier de loin ? Si le Cercle n'avait pas rétabli l'ordre, les Vampires auraient déjà été sur le chemin de l'extinction. Cécil était sans incertitude sur ce principe.
Lupu venait le défier avec ses ours mal peignés, eh bien, on le laisserait entrer et le Cercle et lui-même seraient là pour l'accueillir et lui faire comprendre que la raison est aussi nécessaire pour les Vampires que pour les humains et encore plus pour les Vampires car ils étaient les Maîtres qui commandent et on n'a pas besoin de réfléchir pour obéir.

Nuit du 1er Mai .
Ils étaient arrivés..
Le Cercle s'était réuni dans l'hémicycle, tous portant  le sobre uniforme de leur rang, un costume de l'ancien style, le même pour les hommes comme pour les femmes, droit, gris fer et noir, veste stricte fermée, avec  l'insigne du Cercle sur un col officier sans fioritures ,
On entendait le vacarme des chevaux sur les marches du Palais, des cris de guerre claniques fusaient, de temps à autre, des hurlements de peur ou de douleur. Certains humains, trop curieux, devaient se faire molester.
Les hommes du service d'ordre et leurs officiers vampires, lourdement armés, étaient massés dans les couloirs autour de la salle des séances, prêts à intervenir si la rencontre tournait mal. On avait envoyé des messages aux autres sections de la police pour venir éventuellement aider à contenir les mouvements de panique dans le quartier et à repérer d'éventuelles menaces venant du Comité. Les Sangs-Bleus n'attendaient qu'un message pour investir l'Assemblée..
Malgré ce dispositif.et la certitude qu'il était en position de supériorité, Cecil ne pouvait pas ne pas sentir la tension  du moment. Le Comité devait lui aussi avoir su que la Chasse de Brancia montait sur Paris. Il pouvait en profiter pour lancer un attentat. Si Lupu était tué, les autres chasses viendraient venger leurs frères. Si le Cercle perdait le contrôle de la situation, ce serait Paris livré aux massacres et aux destructions du passé.Il fallait s'entendre.

Cecil avait ordonné de ne pas barrer les portes d'accès afin de pas irriter la vanité ombrageuse de l'assaillant et lui donner l'impression d'être aussi fort qu'il pensait l'être. On poussa seulement les vantaux et, en effet, sous la poussée du cheval, les battants s'ouvrirent avec fracas et malgré son peu de sympathie pour Darkan, Cecil admit qu'il avait fière allure et que, même  porté aux excès irréfléchis, un Vampire restait un Vampire, c'est à dire un être dépassant par  son aura tout ce que la mesquine humanité pouvait engendrer en fait de noblesse et et de prestance.

Cependant, ce moment d'admiration dura peu. Lupu redevint ce qu'il était resté, un homme du passé, qui avait traversé le temps sans évoluer et qui comptait sortir une épée devant un fusil-mitrailleur. Quelle différence avec cet autre vieux vampire, ce Constantin Basarab, que Cecil ne portait pas plus dans son cœur que Lupu, mais qui, lui, avait su s'adapter à la course des siècles. Cecil savait que Basarab avait été l'infant de Lupu et que de sombres histoires couraient sur leurs rapports. Le vampire décadent face au vampire primitif...
Cecil fixa Messire Lupu, l'écouta éructer ses prétentions puis il se leva poliment et s'inclina légèrement en direction du cavalier. Il avait vu les hommes de Lupu se mettre en cercle autour de la salle et le dos aux portes de sortie vers l'intérieur où se tenaient les bureaux. Tout ce monde de braves, habitué aux combats en plein air, sortit son épée, menaçant le groupe en face d'eux. Cecil sentit le malaise de certains de ses collègues et prit alors la parole de sa voix aussi sonore que celle de Lupu, d'autant qu'il y avait un petit amplificateur dans le pupitre devant lui.
[/i]
-Le terme de Roi n'est guère employé ici . Mais nous respectons cette fonction héritée de notre passé commun et oui, je suis le Roi, élu par les clans et salué de la triple ovation. Je n'utilise pas de trône, ce n'est pas pratique quand on s'assoit pour régler les affaires de l'état en se servant d'un ordinateur.

Il n'insista pas, se demandant ce que pouvait savoir Lupu de l'informatique, et posa ses mains sur le bord de la table, les pouces en dessous, d'un geste naturel, comme pour assurer sa contenance. Mais il dut faire un effort pour garder son ton ferme mais conciliant.


-Je pense qu'il faut que nous ayons une entrevue digne du noble Darkan Lupu, seigneur de Brancia et digne du Cercle des Vampires que je représente en tant que Cecil Osbern et que je dirige en tant que Roi .
Vous contestez ma légitimité. Je suppose que vous avez des arguments. Je suis très désireux de les entendre et vous invite à les exprimer sereinement. Vous voulez des preuves que je suis digne d'être le chef des Vampires. Je peux vous les donner si vous venez dans mon bureau où elle sont accumulées. Mais il faudra que vous descendiez de cheval pour vous y rendre. Les couloirs ne sont pas prévus pour sa taille et le sol est de marbre fort glissant pour un animal habitué aux forêts et aux prairies de son pays natal .

Il appuya du pouce sur le bouton d'alarme qui appelait la Sécurité. Une seule fois : Alerte donnée. Le second serait  l'ordre d'entrer. Le Cercle n'avait jamais eu à subir l'attaque du Comité dans cette enceinte mais gouverner, c'est prévoir. Il décida de brusquer les choses, au fond le guerrier d'un autre âge lui faisait un peu pitié, sorte de Don Quichotte flamboyant qui n'avait pas vu le temps passer, ce qui se conçoit quand on est un très vieil immortel.

-Il faut que nous posions les armes, car bien que vous n'appréciez pas nos actions, nous sommes frères. Vos braves ont sorti leurs épées, mais avez-vous pensé que nous étions seulement armés de discours ? Avez-vous entendu parler de kalachnikovs et de fusils d'assaut ?

Il appuya une seconde fois. Les portes s'ouvrirent .. Les gardes restèrent sur le seuil, leurs armes pointées sur le dos des chasseurs.  Cecil dit calmement:

-Nous devons discuter, Darkan Lupu .


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Darkan Lupu

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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Lun 15 Sep - 20:30






La blondeur hirsute et barbare de Darkan toisait l'être policé et sophistiqué qui s'était avancé en se présentant. Cecil Osbern était "moins petit" qu'il ne lui avait été rapporté et même plutôt grand, bien qu'il le dominât largement de sa stature, quand bien même il se serait rendu à la demande de l'usurpateur immédiatement et serait descendu de son cheval. On devait reconnaître au macédonien son courage et sa détermination. Le sang d'un grand Empereur coulait dans les veines de son peuple et Osbern, qui ne se nommait pas véritablement Osbern, en avait bien le port altier et le regard perçant. Pour autant Lupu ne se laissa pas impressionner le moins du monde par les menaces bien qu'il n'ignorât pas leur caractère fondé. Il fit volter son cheval et tandis qu'il toisait un à un les conseillers et ministres loin de partager l'assurance de leur chef, il répondit.

- Votre titre est-il aussi authentique que le nom que vous lui accolez, fils de Dragan Osibar !

Les yeux clairs ne cillèrent pas alors qu'ils sondaient le regard assombri de Cecil.

- Votre père portait le nom du Dragon et vous auriez pu être un Chasseur-né si vous l'aviez voulu. Vous travailliez les métaux dans votre ancien état et bien qu'appauvri, votre clan était fier ! Vous voici obligé de faire appel à un porte voix qui donne des ordres à votre place et vous empêche de prendre place sur un Trône digne de ce nom ! Sachez que sur mes Terres quand j'ordonne on s'exécute sans que je sois obligé de passer par un intermédiaire pour rendre mes décisions. Et vous voudriez que je pense que vous détenez l'avenir de notre caste entre vos mains.

Il fit ensuite le tour de la salle et se hissa sur ses étriers en désignant Osbern.

- Il est finalement bien regrettable que vous ne teniez conseil en plein air à cause de votre frilosité. Ainsi le peuple tout entier aurait pu entendre ce que j'ai à dire! Mais puisque vous êtes, assemblée de pleutres et de femmes, retranchés derrière les murs de votre palais pendant que je traverse l'Europe et foule les terres de plusieurs Nations pour revendiquer ce qui me revient de droit et porter aussi la nouvelle du Retour de celui que vous avez tous oublié, c'est à cette assemblée que je dirai pourquoi je conteste votre règne !

Il nargua Cecil en passant devant lui et en effleurant de la pointe de sa lame le beau mais dérisoire habit noir et gris. Un étrange sourire en coin naquit à la commissure des lèvres qui savaient aussi bien mordre qu'embrasser, tandis que la pointe de l'épée ferraillait l'insigne sur le col officier du Roi.


- Vous commettez deux erreurs stratégiques votre Majesté... La première est de me sous estimer en pensant que j'ignore votre supériorité sur le plan de l'équipement et d'oublier que si nous sommes bien moins équipés, nous nous battons depuis des centaines d'années contrairement à vous qui ne savez ce qu'est un champ de bataille depuis longtemps. Si vous pensez que je n'ai pas prévu de solution de repli pour sortir d'ici, vous devriez essayer de contacter le relais messager de votre tour la plus haute que ces pauvres vaniteux d'humains avaient appelé Mont... parnasse, je crois. Si je ne ressors pas libre et vivant d'ici, des têtes et des cordes de fer vont être tranchées...

Nommer un donjon aussi hideux "Mont" semblait totalement incongru à Darkan, mais il avait compris le caractère sacré de l'endroit pour les vampires mous des hautes sphères parisiennes, et ce en croisant le Seigneur de la Chasse de Rambouillet, lequel lui avait narré la panique des gouvernants parisiens lors de la dernière panne d'électricité qui avait frappé cette tour infernale. Les hommes et les vampires de l'époque moderne avaient depuis quelques siècles domestiqué l'énergie céleste qui fusait des nuages et frappait les arbres en plein champ ou les chevaux en pleine course. Ils la faisaient courir le long de cordes métalliques et en éclairaient leurs châteaux et leurs chemins. Darkan ne niait pas que c'était prodigieux mais savait qu'il n'y avait rien de nouveau et que cette foudre en laisse était simplement une manifestation différente de l'élément connu sous le nom de feu. Ce qui était certain, c'est que les grandes cités en dépendaient terriblement et que ce feu semblait aussi porter avec lui des messages d'une cité à l'autre. C'était là une vulnérabilité évidente car les armées du Roi ne pouvaient couvrir un si large front pour protéger ces messagers impalpables. Si on coupait la source, les messages se perdaient, la désorganisation guettait.

Depuis quelques heures la Chasse de Targoviste, alliée de Brancia, avait investi le grand arbre de pierre lisse et pénétré à l'intérieur du "tronc creux" devant les yeux ébahis des employés du relais-émetteur qui voyaient pour la première fois des cavaliers prendre l'ascenseur ou le monte charge après Eric et Ramzy, des amuseurs d'un autre siècle qui étaient oubliés depuis longtemps. Quelques coups de hache bien placés sur les relais et les boîtes brillantes qui donnaient des ordres à la place du Roi et le monde moderne se retrouverait au temps des migrations magyares avec pour seul moyen de  communication les cavaliers. Et la Chasse de Brancia comptant de loin la meilleure cavalerie du moment, n'aurait aucun mal à les intercepter.

- ... La seconde, et elle est bien plus grave encore, est de ne pas savoir que lorsque le loup sort de sa tanière c'est parce qu'il y a le feu à la forêt...

Il fit un seul signe de tête à ses hommes éparpillés à la périphérie de la salle et, dans un bel ensemble, ils rengainèrent leur lame, le désordre apparent de leurs rangs cédant la place à la cohésion dont seul un peuple aguerri aux batailles peut faire preuve.

- Si je conteste votre légitimité, c'est que vous semblez dans l'ignorance de ce qu'un Roi devrait savoir avant tout autre de ses sujets. Comment expliquer le fait que j'en sois informé et pas vous  si ce n'est parce qu'on me reconnait le rang de représentant Suprême des Immortels alors qu'on vous le refuse ? Mais vous avez raison sur un point Sir Osbern ! Poursuivit -t-il d'un air grave. Je dois vous entretenir en privé d'une affaire urgente.

Darkan chercha machinalement du regard son second chef de guerre et regretta que Fedor, le fidèle parmi les fidèles ne soit présent, mais il l'avait envoyé ferrer un autre poisson peut-être bien plus glissant que ce pseudo Roi. Il aurait quand même aimé l'avoir à ses côtés. Entre prédateurs, les coups de sang imprévus, les embuscades et les trahisons étaient encore plus fréquents que dans les autres espèces et quelle plus belle espèce prédatrice que les Vampires ? Il ne reviendrait peut-être pas vivant de cette entrevue, mais si Osbern ne prenait pas les nouvelles dont il était porteur au sérieux, vivre ou mourir ne serait bientôt plus vraiment la question. Mais plutôt quand et comment passer de vie à trépas... Il descendit de son cheval qu'un cavalier prit immédiatement par la bride, et se tint fièrement debout devant le pupitre, puis rengainant, comme ses hommes l'avaient fait quelques minutes plus tôt, il glissa dans une légère inclinaison de tête et sur un ton quelque peu amusé.


- Je ne connais pas cette fameuse Kalachnikov dont vous parlez mais je peux vous dire que j'ai goûté à la Smirnoff et que c'est de la pisse d'ânesse comparé à la Zubrowka ! En auriez-vous ? J'ai le gosier un peu sec ... Allons donc parler, même si vous feriez bien de vous taire et d'écouter ce que j'ai à vous dire

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Clémence Destrées
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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Dim 21 Sep - 21:05

Jon s'approchait de Clémence, toujours plantée au milieu des escaliers, scrutant les environs. Elle était à découvert, mais elle n'avait pas peur de cela.

Si elle devait mourir, elle mourrait. Si elle devait être tuée, c'était ainsi, c'était le destin. Ce qui l'effrayait, c'était de mourir dans la douleur. Une mort lente mais douce ne la dérangeait pas car il faut bien mourir un jour. Les choses sont ainsi faites. C'est le cycle de la vie. On mâture pendant neuf mois, puis on nait. On grandit. On mûrit sans cesse car il n'y a pas d'âge pour arrêter cela. Puis à tout moment, une explosion se produit, mettant fin à la perpétuelle évolution de chacun. La mort arrive, conduisant peut-être à autre chose. Une autre vie, ailleurs ? Une autre vie dans laquelle on vivrait notre mort ? Difficile de savoir.
Même pour les Immortels, la mort venait. Ils naissaient et vivaient humain. Puis une rencontre avec un vampire, explosant le chemin de leur vie. Une transformation et la mort arrivait. Ils renaissaient ensuite sans être réellement vivant. Ils vivaient leur mort. Tout comme les humains.
Humains et Vampires... pas si différents. Clémence ne les trouvait pas étrangers. Pour elle, c'était du pareil au même. Humains et vampires avaient les mêmes besoins. Mêmes instincts. Mêmes envies. Quels qu'ils soient. Les mêmes peurs aussi ! Clémence en était persuadée, aussi immortels qu'ils étaient, la peur ne devait pas leur être étrangère. C'est humain d'avoir peur. Quelqu'un qui n'a peur de rien n'est pas courageux. Il est inconscient. Il faut avoir peur pour être courageux. Donc pour Clémence, comme un vampire a été humain, même si un vampire se nourrissait de sang et pouvait faire des ravages, détruire une ville à lui seul... il n'en restait pas moins un humain qui vivait sa mort à sa façon.
Clémence avait de la peine parfois pour les vampires. Vivre inlassablement et vivre éternellement des souffrances possibles chez un humain. Vivre et voir partir les siens devaient être la pire de toutes. Elle en avait eu la preuve avec Léonie. Sa pauvre et chère Léonie, qui avait regardé les membres de sa famille naitre, vivre et mourir. Qui avait continué à le faire en recueillant sa petite-fille préférée chez elle. Pour ça, Clémence n'enviait pas les vampires. Elle préférait rester mortelle et ne pas vivre éternellement entourée par la souffrance. Elle se disait que c'était peut-être pour eux le prix à payer pour l'immortalité. Plus que le prix du sang pour se nourrir. La souffrance comme le revers de la médaille de l'immortalité. Une sorte de châtiment. Après tout, rien n'est gratuit, ni tout beau, ni tout blanc.

Son arme de service dans son étui, à sa ceinture, les mains dans les poches, Jonathan rejoignit sa partenaire. Il n'avait pas peur lui non plus. En fait, il n'avait pas envie d'être là. Sa série télévisée... De quoi exaspérer Clémence et lui faire lever les yeux !


- Bon aller... on rentre jeter un œil, on constate que c'est aussi calme que dehors, on s'excuse pour le dérangement, le vampire qui nous a appelé se fera taper sur les doigts par le grand manitou et on repart en espérant avoir la chance de voir le tapage de doigts avant de retourner nous glisser sous la couette ! Enfin... moi dans la mienne, toi dans la tien... tu veux qu'on prenne un verre avant ?

- Jon...

Clémence se tourna vers son coéquipier et lui marcha brutalement sur le pied. C'était volontaire. Évidemment !

-  On va jeter un œil, oui. Car ce n'est pas normal que nous n'ayons pas été accueilli par les habituelles "identifiez-vous" des personnes avec plus de pouvoir et d'autorité que nous, Lieutenant de la Crim' avons. Des personnes chargés de garder l'entrée à une heure aussi tardive. Donc non pour le verre. Quant au reste... Tu sais que tu es lourd parfois ? Franchement Jon... je te tuerai d'énervement avant la nuit de noce tellement tu es pénible.

Elle monta les quelques marches en sifflant comme si elle appelait un animal. Sachant que c'était pour lui, Jon lui emboita alors le pas, comme le docile coéquipier dressé et lourdingue qu'il était. Un petit jeu entre eux. Petit sifflement auquel Clémence lui avait demandé de ne pas pousser l'imitation du brave chien jusqu'au bout. Des petites piques cassantes, des vannes douteuses, des sifflements divers comme pour appeler un animal ou attirer une jolie fille. Entre eux, c'était une relation fraternelle, qu'ils n'hésitaient pas à rendre ambiguë pour faire douter les bleus de la Crim'. Cela faisait tellement rire au bureau.

Tout en avançant vers l'entrée, Jonathan daigna enfin sortir son arme, sans pour autant la tenir avec autant de sérieux et de prudence que Clémence. Elle était déjà devant la porte et l'inspectait minutieusement. La porte avait été forcée. Ouverte brutalement. Des signes d'effractions étaient clairement visibles. Mais ce qui étonna Clémence, ce fut la façon dont elle fut ouverte.


- Elle n'est pas enclenchée. Tu vas rire mais on dirait que c'est un cheval qui l'a ouverte. Regarde là et là, des traces distinctes dans le bois. Deux sabots. L'info que tu as eu au téléphone était vraie. Il y a bien du grabuge à cheval.

- Un type de la Garde Républicaine a eu une poussée d'adrénaline et a décidé de venir faire lécher le cul des vampires par son cheval ? Tu savais que des chiens peuvent détecter des cancers rien qu'en te reni... Enfin je veux dire, c'est peut-être un cheval renifleur de... ok. Je me tais, promit-il face au regard noir de Clémence.

Clémence soupira et continua son inspection de la porte juste poussée. La porte n'était pas enclenchée. De toute façon, elle ne pouvait l'être. Le pêne dormant et le pêne lançant étaient endommagés. L'un et l'autre étaient donc dans la têtière lorsque la porte fut défoncée. Celle-ci était aussi abimée. Puis elle entra la première, prudemment, suivit par Jon, qui s'était ressaisi. Doucement, ils avançait dans le grand hall. Personne pour les recevoir. C'était louche. Anormal. Jonathan savait où était l'assemblée. Lorsqu'il était à l'école de Police, durant sa première année, il avait fait une visite avec la police du Palais Bourbon. Il passa donc devant.

Au fur et à mesure qu'ils avançaient, les portes devant leur barrer la route étaient grandes ouvertes. Chaque fois, la même marque de sabot. Au sol, les traces étaient nombreuses et conduisaient toutes à l'Assemblée. De la terre, de l'herbe souillaient le sol.


- Il est clair qu'il ne doit pas y en avoir qu'un, fit remarquer Clémence en évitant de justesse du fumier, une mine antipersonnelle naturelle ! Tu avais été averti du nombre de cavalier ? On t'a juste dit "ils" ?

Jon répondit que oui puis s'arrêta net au détour d'un croisement entre le grand couloir principal, salis par les chevaux, et un petit couloir menant vers la droite. Au bout du grand couloir principal, la porte de l'Assemblée. Et celle-ci était refermée. Impossible pour eux de voir. Ils allèrent dans le petit couloir, se rapprochant un tout petit peu et restèrent caché, l'oreille tendue pour écouter ce qu'il pouvait se passer. Ils attendirent un signe, un bruit, de l'agitation. Hésitant à débouler dans l'Assemblée, arme en main, tout en criant "police".
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Cecil Osbern
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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Lun 22 Sep - 10:37


Le chef aux allures de barbare n'était pas descendu de cheval et Cecil se dit que c'était aussi un acte calculé pour l'effet psychologique , comme  lui exhibant ses fusils d'assaut. Chacun montrait ses crocs et ses griffes pour signifier :'"Toi, mon petit, je suis plus fort que toi.".  
Le cavalier pouvait impressionner à un niveau très instinctif de l'être humain. La supériorité visuelle du grand sur le petit remontant à l'origine de l'Histoire, quand Dieux et géants se combattaient avant que n'apparaissent les hommes. Le langage continuait à valoriser ce qui est supérieur en taille, grands et petits esprits,  à associer la haute stature à une majesté et une force naturelle assurant la domination. Cecil s'efforça de pas se redresser davantage sous le regard qui s'abaissait vers lui.

Darkan avait peut-être raison. Le Roi, assis sur un trône, aurait davantage impressionné  les foules que le porte-parole du Cercle, debout derrière son pupitre. Mais enfin, ni lui ni Darkan n'étaient des hommes ordinaires. Si, dans l'hémicycle, il avait installé un trône, blasonné d'or et de pourpre, avec marches d'honneur, tapis rouge et dais empanaché, aurait-il davantage impressionné le Seigneur de Brancia ? La puissance du Roi Cecil n'était pas autant extériorisée que celle de ces guerriers d'un autre âge mais elle n'en était pas moins réelle et sans doute plus efficace que des épées  abandonnées au XXe siècle avec les chevaux et les arcs. Certes, on était revenu à une période où la limitation de  nombreuses technologies redonnait leur valeur à des objets qu'on avait cru disparus de l'usage. Le lourd percheron tirant une charrue suppléait le plus souvent au tracteur devenu un objet de luxe. Ses hommes n'avaient pas des réserves inépuisables de munitions et tous portaient une dague accrochée au dos. Mais il avait pour lui le savoir mis au service de la destruction comme Darkan Lupu avait la force physique dans sa brutalité originelle, même si elle était au service de son intelligence  aiguisée..
 *
Cependant,* pensa-t-il, l'esprit grondant sous son air impassible,*si nous en arrivons aux mains, moi, Cecil Osbern, sans trône et sans cheval, je lui mettrais mon poing  sur la gueule avec autant de plaisir que ce bravache en a maintenant à parader sur son canasson.*
Il laissa donc le guerrier parler insolemment, avec d'ailleurs une certaine naïveté de comportement. S'il parlait tant, au lieu de foncer dans la ligne des gardes, quitte à y perdre des hommes, mais aussi à priver les fusils de tireurs, c'est qu'il n'avait pas l'intention, du moins pour le moment, de renverser le Cercle et de prendre son Premier Représentant en otage.

Osbern s'interdit de répondre quoi que ce soit. Que le Loup vide son sac de questions provocatrices et de remarques offensantes. Ensuite viendrait le moment où il n'aurait plus que son cheval à faire piaffer. Il ne resterait au matamore qu'écouter enfin ce que lui, toujours Roi et premier du Cercle, avait à dire à Darkan Lupu, toujours Voïvod et seigneur de Chasse.
Osbern ne cilla pas, même quand la lame de Darkan voltigea un instant tout près de son visage pour se contenter de griffer l'écusson de son col. Mais il mémorisait soigneusement les points abordés par le discoureur et les questions subséquentes pour pouvoir y répondre sitôt la balle dans son camp.

Il connaissait les ficelles de la dialectique. Lui était peut-être moins brillant cavalier que Lupu, véritable centaure - bien que cela restât à démontrer, il n'avait jamais eu l'idée de pénétrer à cheval dans l'hémicycle, même si à la réflexion,  les membres timorés de son gouvernement en auraient été fort impressionnés. Le vieux Caïus par exemple, quasiment mort une seconde fois, mais de trouille ce coup-ci, dont la pâleur bon teint avait pris une nuance vert-de-grisée plutôt déplaisante. Ou bien la belle Viviane Marèze qui observait Lupu avec un intérêt que Cecil s'efforça de croire politique.

Gardant son air froid et quasiment indifférent, il repérait les non-dits et les termes-clés pouvant révéler les faiblesses sous-jacentes de l'adversaire, utilisant au mieux cette rapidité et sûreté de jugement que même ses détracteurs lui reconnaissaient.

Par exemple, il laisserait tomber la question sur l'authenticité de son titre. Il avait pour lui l'élection officielle, la voix des clans et la triple ovation. L'autre contestait. Qu'il conteste.  

Par contre l'allusion à son véritable nom  n'était pas à négliger. Malgré les siècles d'évolution qui séparaient leurs vies humaines et leur façon divergente de vivre leurs vies de vampire, Darkan le reconnaissait comme appartenant aux clans balkaniques de ce qu'il appelait sa caste. Un indice de plus que l'animosité du Valaque  était due aux circonstances et non à une haine viscérale et sans raison, juste "parce que c'est moi, parce que c'est vous". D'ailleurs, si lui-même détestait en Lupu le désordre incarné, cette image obsolète de la féodalité, chacun maître de son château mais incapable de s'entendre plus d'une saison avec le château voisin - il ne pouvait s'empêcher d'admirer la fierté de Darkan, son prestige physique et moral, car on le sentait ennemi de toutes les compromissions, quitte à stagner dans son Moyen Age mental, refusant toute idée de changement par fidélité à ce qui avait été bon dans le passé et devait le rester pour l'avenir.
Oui, il l'admirait. c'était un beau vampire, un véritable chef... Sur un simple signe de tête, d'un même geste,  tous les guerriers avaient remis l'épée au fourreau et c'est grandiose, de voir des hommes unis par une volonté commune, frères d'âmes, danseurs rythmés par le même idéal.
 Cecil eut la brève tentation de donner un ordre identique à ses hommes. Mais la sincérité des idées n'exclut pas la ruse dans le combat ; autant garder son avantage et voir où Darkan voulait en venir.

Continuant de parler du haut de sa selle, Lupu lui apprit qu'il avait investi la tour Montparnasse. C'était prévisible bien que fort contrariant. Pour les communications à longue distance  il restait Montlhéry et tous les circuits de secours ; le télégraphe de Morse et même quatre lignes de Télégraphe Optique Chappe, dissimulées dans des ruines, des moulins abandonnés. L'ennui était de trouver du personnel formé. Le directeur des communications était un vampire qui avait été radio-télégraphiste dans les tranchées de la première guerre mondiale et qui se plaignait du manque de sérieux des employés, mécontents d'un travail jugé indigne de leur condition d'immortels. Malgré ces réseaux de secours, Montparnasse saboté était un sérieux handicap et il allait falloir convaincre Lupu de le laisser réparer. La télévision interrompue, c'était des quartiers entiers sous pression. Le Comité avait aussi ses télégraphes et son code; il allait certainement profiter de l'occasion.
Mais que voulait dire cette histoire de nouvelle à transmettre dont parlait Darkan ? Qui était ce 'on' qui la lui avait révélée? Des messages datant d'avant le départ de la chasse de Brancia rapportait une épidémie de variole qui décimait la population, déjà clairsemée, entre la Caspienne et l'Aral. Plusieurs Chasses, privées de gibier humain, s'étaient mises en marche vers l'Ouest. Darkan était peut-être au courant mais il ne venait certainement pas demander de l'aide pour un sujet touchant à son honneur de brave. Les Chasses se livraient volontiers bataille pour garantir leurs territoires mais elles réglaient leurs différends entre elles.

Cecil ne se réjouit qu'à moitié d'entendre Darkan accepter l'entretien proposé. Il se pourrait que le seigneur très autocrate impose des conditions inacceptables. Le point positif, outre le délai gagné, était cette nouvelle à communiquer et qui devait être de taille pour qu'on ait caché le véritable motif de ce qui ressemblait à une invasion. Certes  l'hostilité politique demeurait entre eux et  Darkan l'affirmerait de nouveau à la première occasion.

Cependant  le cavalier venait de descendre de cheval et Cecil considéra ce geste comme un progrès vers la négociation. Aussitôt il ordonna à la garde de baisser les armes et descendit vers Darkan pour se mettre à sa hauteur.
De manière inattendue, le vampire valaque avait terminé son discours plutôt agressif sur ce qui pouvait passer pour une plaisanterie. Cette confusion, réelle ou feinte, entre vodka et fusil d'assaut, eut pour effet de soulager un peu la tension perceptible sur les bancs du Cercle.. Mais personne n'osa sourire.
Cecil prit alors la parole et adapta sa réponse à la nouvelle donne afin de maintenir une atmosphère sinon tout à fait conviviale, du moins sans hostilité.

-Oui messire Lupu, nous avons de la Zubrowska. Préférez-vous la Biała ou la Palona ? Certains vampires d'ici l'apprécient énormément et j'ai dû établir un petit circuit spécial avec la Pologne pour que Paris soit régulièrement approvisionné. Je suis, par ailleurs, tout à fait disposé à m'entretenir immédiatement avec vous ; nous pouvons nous rendre dans mon bureau et bien entendu, une escorte de vos chasseurs vous accompagnera jusqu'à la porte, si vous le désirez.

l se tourna vers les membres du Cercle dont certains murmuraient contre l'imprudence d'un tel tête à tête et les apostropha de sa voix de basse, toujours un peu grondante :

- Mes chers collègues ! je vous prie de demeurer ici jusqu'à nouvel ordre. J'aurai peut-être des informations à vous communiquer d'ici peu. La garde restera en place pour honorer la présence de la Chasse de Brancia. Prévenez l'intendant qu'il vous fasse servir des rafraîchissements et indique les salles des Grands Appétits et des Menus plaisirs à ceux de nos invités qui le désirent. 

Il ajouta à l'intention de Lupu :

-C'est le nom traditionnel des locaux destinés aux agapes qui nous réunissent ici quand nous avons des hôtes de marque. Dans l'une, les Menus Plaisirs, la restauration est axée sur des mets que nous pouvons partager avec des humains. L'autre est fournie en esclaves prêts pour le service ; je suis désolé mais la chasse est interdite dans la capitale, enfin, la chasse en groupe. Demain, si vous le désirez, vous pourrez envoyer vos chevaliers se distraire en forêt de Compiègne. Il y a des frondaisons magnifiques et plusieurs petits villages isolés.

Cecil s'abstint de dire qu'il y avait aussi un seigneur vampire assez épineux qui certainement n'apprécierait guère qu'on vienne chasser sur ses terres.  Il ajouta encore :

-Vous pouvez faire conduire vos chevaux sur l'esplanade des Invalides ; ils y seront plus à l'aise en vous attendant.

D'un geste courtois il montra le chemin à Darkan Lupu, lequel distribua quelques ordres dans sa langue, puis le suivit à pas vifs, passant entre les Gardes qui saluèrent au garde-à-vous. Cecil qui pouvait être charmant pour de brefs instants, quitta son habituel froncement de sourcil, ce qui était chez lui l'équivalent d'un sourire et, tout en marchant, précisa :

-Nous parlerons de nos divergences sur mon élection après que nous ayons discuté sur le sujet premier de votre visite, qui doit être fort grave puis qu'il vous a conduit jusqu'ici.  
[b]Mais dites-moi, à propos de vodka ? Ne devriez-vous pas plutôt apprécier  l'Eristoff en raison de l'étiquette ?
Spoiler:
 
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Darkan Lupu

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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Lun 22 Sep - 15:17





Une seule impérieuse valeur pouvait surpasser l'honneur et la fierté chez Darkan Lupu, lui faire ronger son frein lorsqu'on le provoquait et mettre en oeuvre le peu de diplomatie que l'homme possédait: la survie du clan, la pérennité de le Chasse de Brancia. Pour cela, il pouvait sacrifier sa vie et celle de ses proches sans hésitation. Avant d'être un homme et un guerrier, il était Seigneur et si ce titre intimait le respect et la soumission à son peuple, il comportait également des devoirs et des responsabilités envers ses gens. Un Seigneur de Chasse se devait aux siens autant que la Chasse lui devait loyauté. C'est donc avec cette pensée chevillée au corps que le loup de Brancia avait daigné renoncer aux prérogatives de son statut et se ranger aux requêtes d'Osbern. Finalement, ce que le porte parole du Cercle lui demandait correspondait complètement à certains de ses projets. Darkan voulait juste donner l'impression que c'était le macédonien que se rangeait à sa requête et non l'inverse. Mais l'homme était retors et plein de ressources. Finalement le résultat obtenu fut mitigé. On n'avait pas l'impression que l'un eût pris le dessus sur l'autre. Mais ne pas dominer son interlocuteur, arriver à le manipuler, était pour Darkan un semi échec. Le temps pressait trop et il fallait s'asseoir un peu sur le débat et la manoeuvre fédératrice qui devait le mener à devenir le Seigneur des Vampires d'Occident, lui qui se considérait déjà comme celui d'Orient. Il fallait remettre cette revendication à ce qui lui revenait légitimement à plus tard pour aborder un autre sujet et préparer une toute autre guerre, qui peut-être lui éviterait un bain de sang pour s'emparer du palais Bourbon en rendant évident son statut de Chef naturel des Vampires. Rien de tel pour légitimer davantage un monarque que de sauver le monde.

Osbern devait penser qu'il baissait sa garde alors qu'il n'en était rien. C'était pure stratégie que d'avoir fait démonstration de son côté belliqueux, puis d'y renoncer pour faire prendre conscience à celui qui se disait Roi que le sujet suivant était suffisamment grave pour que lui, Prince de Brancia et de Moldavie - titre dont Basarab, qu'il allait bientôt éliminer définitivement, se parait également - consente à pactiser avec ces neo seigneurs vampires assoupis derrière leurs pupitres. S'il était arrivé pour l'entretenir de ce qu'il savait,  la bouche en coeur avec un bouquet de pucelles à offrir à Osbern, l'autre lui aurait ri au nez et ne l'aurait pas pris au sérieux. Mais c'est toujours au fossé franchi par deux alliés pour s'unir qu'on mesure le péril qu'ils auront à combattre. Lupu supposait que malgré son aspect bien efféminé, le chef du gouvernement vampirique n'ignorait pas cette clause stratégique. Il fit un sourire terrible à Osbern quand celui-ci fit allusion à l'étiquette de la bouteille qu'il n'était pas sans connaître et susurra avec une lueur inquiétante dans le regard:

- Gardez vous de réveiller le loup qui sommeille en moi, Osbern où vous risqueriez de perdre plus que votre trône.

L'attitude contredisait cependant les paroles que seul le chancelier suprême des Immortels avait pu entendre. Darkan s'inclina légèrement avant de suivre Cecil dans les larges couloirs du palais. Il consentait, il consentait, mais cette concession laissait planer une gravité extrême au sujet de ce qu'il devait révéler. Il jeta un regard circulaire à ses hommes qui n'esquissèrent pas un geste pour le dissuader d'aller se jeter seul dans les pattes du lion macédonien. Connaissant parfaitement leur Guide, ceux-ci savaient qu'il ne cédait aux avances du petit boxeur - c'était le surnom très désobligeant que le conseil des Sages avait adopté pour Cecil et ce après l'avoir entendu de la bouche du Loup lui-même - parce qu'il n'avait pas le choix, non parce que l'armée du Roi était en supériorité numérique et mieux armée que la Chasse, mais parce qu'aucun vampire n'avait d'autre choix que de s'allier à un autre vampire pour affronter ce qui allait déferler bientôt. Pour la première fois depuis longtemps, Darkan se souvenait que sa nature de vampire prenait le pas sur son statut et ce malgré son prestige et sa particularité. Pour sauver sa Chasse, il devait avant tout mobiliser tous les Immortels contre l'Armageddon qui les menaçait.

A pas feutrés Osbern le guida dans les couloirs où régnait un silence que seul le cliquetis de son armure rompait. L'architecture était belle même si trop féminine au goût du Voïvod et il admira volontiers les murs de marbre noir et les dallages d'albâtre vert qui se mariaient heureusement. Il songea qu'il s'adapterait vite au luxe  de ce château une fois qu'il en serait devenu le Seigneur. Pour l'heure, il ne s'agissait pas de manoeuvre politique mais de prévention contre un péril supérieur. Un fauteuil crapaud fut proposé au Seigneur tandis que le Roi se calait lui, dans un autre qui avait cette fois-ci, tout du trône. Darkan déclina la proposition mais fit un geste qui porta sa main à la ceinture de son gambison porté sous l'armure. Il le fit lentement mais plus pour éprouver les nerfs d'Osbern que par crainte d'une mauvaise interprétation. S'il voulait tuer Cecil à l'aide d'une dague, celui-ci n'aurait pas le temps de le voir la sortir et la lancer dans sa jugulaire. La célérité des Vampires prenait une pente inverse de celle des humains avec l'âge et cela, bien de jeunes immortels l'ignoraient. Cecil n'était ni vieux ni jeune selon la toise commune mais un bébé par rapport au Premier pour qui Darkan n'avait été qu'un adolescent durant leur cohabitation. Le premier aimait à changer d'enveloppe et marquait irrémédiablement celui qu'il avait possédé. Il ignorait à présent quel hôte avait choisi le Père de tous les vampires mais Darkan avait vécu la Désertion de son corps par l'Etre Suprême de façon très cruelle. Le premier symptôme étant une faim accrue et une envie de sang démentielle que la présence de l'entité semblait atténuer. Oui, Cecil n'était pas désagréable en lui-même, ni idiot, ni antipathique, bien au contraire. Darkan reconnaissait en lui l'intelligence d'un stratège, la prestance d'un orateur et la ruse du renard. Mais lui était un loup et ensemble ils allaient devoir combattre un chasseur bien plus redoutable qu'ils ne pourraient jamais l'être l'un pour l'autre. Dans la main du Seigneur de Chasse un parchemin était apparu et il le déroula sur le bureau, se penchant au dessus pour relire en silence la missive écrite d'une main nerveuse


Citation :
Un ou plusieurs êtres dotés d'une puissance de réflexion et d'un instinct de destruction hors du commun ont juré la perte de tous les hommes et de tous les vampires. N'avez-vous pas constaté d'inquiétantes et inexplicables disparitions parmi les vôtres ? Vous les avez bien entendu attribuées logiquement aux prédateurs habituels. Pourtant je puis vous affirmer que celui ou ceux-ci n'ont rien de commun avec vos adversaires ancestraux. Ils sont les jouets inconscients d'une force qui nous dépasse tous.

Mentis Irae vous adresse cet avertissement: un grand péril menace toute forme de vie autre qu'animale ou végétale sur notre terre. Il dressera les uns contre les autres, attisera le courroux et la méfiance des immortels comme des mortels les uns à l'égard des autres. Les temps obscurs vont envahir à nouveau notre monde. Les vampires seront traqués pour être exterminés jusqu'au dernier et les hommes seront anéantis. Déjà le nombre de décès chez les uns comme les autres a augmenté de façon inexpliquée. Vous n'aurez pas d'autre choix si vous voulez arrêter le responsable de ce phénomène que de vous allier à vos ennemis de toujours et de faire face en semble.

Si vous ne voulez pas voir votre vie sombrer dans le chaos et la folie meurtrière, agissez au plus vite. Alertez et concertez tous les avis qui peuvent avoir un intérêt commun au votre. Le salut du monde passe par cette intelligence.

Mentis Irae

Maintes fois il avait relu cette lettre et tenté de comprendre au delà de son caractère prophétique, ce qui le troublait autant et maintenant qu'il était là, devant Osbern, pour la lui faire partager, il prenait conscience que c'était l'écriture... Il connaissait cette écriture mais sans pouvoir lui associer un nom. Elle était plus irrégulière, moins appliquée, comme hallucinée mais elle lui demeurait familière. Il avait déjà lu des lettres de Mentis Irae, le connaissait probablement, ce qui pouvait expliquer pourquoi il était alerté le premier et non Osbern. Le macédonien le regarda avec un air étrange puis saisit le parchemin pour le lire plus confortablement. Lupu tâta encore sous son vêtement et en sortit un petit objet métallique qu'il posa avec précaution sur le bureau en merisier marqueté.

- J'ignore ce qu'est cet objet mais un de nos gibiers en avait un semblable à la tour Montparnasse. Je me dis que si un de vos homme en possédait une vous savez certainement quel usage en faire.

Osbern leva les yeux de la missive et fronça les sourcils en fixant le petit objet qui s'avérait être une clé USB. Darkan, fièrement campé sur ses jambes, la main au pommeau, se passa la main dans la barbe.

- Est-ce que vous avez eu des morts inexpliquées dernièrement dans vos rangs ? Je veux dire par là, qui ne sont pas dues à des querelles habituelles , des accidents de chasse, des guerres entre clans ? Pour notre part le tribunal des Sages n'a jamais été saisi d'autant de plaintes pour meurtre ou disparition.

Il marqua un temps d'arrêt, hésitant à dévoiler une perte de contrôle sur ses propres terres. Mais l'envie de partager son étonnement fut le plus fort.

- Ils meurent d'empoisonnement... On l'a su parce que deux d'entre nous étaient sur la piste de la même proie. Le plus fort s'est nourri le premier. Ca se passe comme ça chez les loups. Puis il a laissé le jeune se nourrir à son tour. Quand nous sommes arrivés, le premier était consumé et le second en train de se contorsionner de douleur. Il n'avait aucune blessure ... La proie en revanche, elle... Bien sûr elle avait été consommée par les deux miens mais de toute façon elle serait morte tôt ou tard. On a retrouvé dans sa cuisse une fléchette imprégnée de nitrate d'argent mortellement concentré pour les humains... Quant aux nôtres, vous vous doutez bien que ... Et le scénario se répand dans toutes les Chasses. Seul le mode de contamination des proies change. Un vampire de la Chasse de Venise a été empoisonné par une courtisane dont la peinture de bouche contenait des nitrates. Les italiens sont maîtres en matière de poisons, les interroger sous la torture a été riche d'enseignement. Voilà pourquoi j'en sais plus que vous, pour l'heure. Il semblerait que vos ronds de jambes et vos courbettes, votre pseudo conscience soient bien moins éclairantes que l'autorité naturelle d'un Seigneur.

La colère vibrait à présent dans la voix de Darkan. La douleur aussi, car perdre un membre de la Chasse était pour le Seigneur comme perdre un de ses enfants. On ne trouvait acceptable la mort, que si elle survenait au combat contre une Chasse rivale et l'arme à la main. L'intoxication alimentaire ne faisait pas partie des morts glorieuses. Il s'appuya sur le bureau et se pencha en direction d'Osbern, la mine assombrie.

- Maintenant voici ma question. Comment expliquez-vous, Roi des Vampires, qu'on empoisonne impunément vos semblables sans être inquiété ? Comment peut-on encore fabriquer des fards à lèvres contenant des nitrates d'argent ou en imbiber la pointe de fléchettes puisque l'exploitation et la possession d'argent et de ses dérivés sont proscrites par vos lois ? Faudra-t-il que je tranche moi-même les têtes de ceux qui en extraient, en fabriquent, en vendent et en usent ? Par mes ancêtres s'il faut en venir là, je trancherais bien la vôtre si vous vous opposez à mes intentions !

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Clémence Destrées
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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Lun 22 Sep - 17:33

Rien. Pas de bruit. Pas d'agitation. Tout semblait désert et pourtant, il y avait bien du monde dans l'hémicycle. Jon était embusqué dans l'angle du petit couloir, prêt à bondir. Derrière lui, Clémence était plus relâchée. Elle commençait à douter de la nécessité de leur présence ici. S'il y avait réellement du grabuge, personne n'aurait pris la peine de refermer les portes de l'hémicycle. Adossée contre un mur, elle attendait silencieusement. De temps en temps, elle regardait l'heure. Mais celle-ci n'avançait pas. Seule la trotteuse bougeait. Une minute s'écoula enfin. Puis deux. Ensuite trois. Ils ne servaient pas à grand chose en restant caché ici. D'ailleurs, à deux, que pouvaient-ils faire réellement ?

- Je vais voir de l'autre côté du couloir s'il n'y a pas d'une autre entrée,
dit Clémence en laissant Jon dans son angle.

Il n'avait rien dit. Il ne s'y opposait donc pas. Clémence parcourut le couloir lentement. Arme en main mais bras tendu contre le corps. Pourquoi avancer en pointant son arme au détour d'une porte ? Son glock n'arrivait pas à la cheville d'un vampire. ELLE n'arrivait pas à la cheville d'un vampire. Mais elle le garda tout de même en main et resta aux aguets. Attentive au moindre bruit. Si bruit il y avait.

Le couloir n'était pas bien large, il semblait si petit. Mais qu'est-ce qu'il était long ! Presque interminable. Chargé de porte. Toutes fermées. Sauf une. Et deux voix s'élevaient derrière elle. Davantage sur ses gardes, Clémence s'approcha de la porte très légèrement entrouverte. Les voix étaient comme étouffées. Mais en se rapprochant et en tendant correctement l'oreille, elle put les entendre plus clairement. Deux voix d'hommes. Vampires ou humains ? Cercle ou ennemi ? Aussi silencieuse et furtive que ses chats, elle se faufila devant la porte et passa du côté de l’entrebâillement.

Un des deux hommes semblait lire quelque chose. Clémence put entendre clairement quelques mots et plus difficilement d'autres. De quel objet parlaient-ils ? Des morts inexpliquées chez les vampires ? C'était plutôt chez les humains que les morts s'empilaient sans explication. Ou du moins sans autre explication qu'une faim satisfaite. Quelque chose frappa aux oreilles de Clémence. Les vampires mourraient d'empoisonnement. Comment était-ce possible ? L'argent ne circulait plus. L'homme qui faisait ces révélations semblait en colère.

L'argent était-il de retour ? Le cycle des vampires commençait-il à toucher à sa fin ? Clémence écarquilla les yeux. Léonie avait disparu subitement. Et si elle était finalement bien morte ?
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Cecil Osbern
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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Lun 22 Sep - 21:33



Apparat ...


Pour les gardes postés tout au long de l’enfilade des corridors, la scène semblait familière. Le Représentant du  Cercle recevait un hôte d’importance et, avec tout le decorum souhaitable et la gravité attendue, les deux chefs d’état s’avançaient solennellement dans ce lieu chargé d’histoire, parmi des rappels symboliques du pouvoir en place. Les anciennes devises, les emblèmes républicains avaient été remplacés dès la reconstruction du bâtiment vandalisé – vampirisé, aurait dit un de ces humains revanchards - par des décors parfois puérilement signifiants, comme des chapiteaux en ailes de chauve-souris, des frises funèbres alternant dans des entrelacs baroques, cercueils, crocs d’ivoire, regards de braise, griffes de goules, éclaboussures sanglantes, tout un bric à brac hérité du passé clandestin de la race supérieure. Ce qui avait amusé Cecil quand il avait été introduit dans l’entourage du Cercle, c’était que ce folklore bon marché était traité avec le plus grand sérieux par les artistes sollicités et que les nouveaux maîtres n’avaient pas lésiné sur les matériaux employés. Les yeux rouges des vampires étaient de véritables rubis, les émaux les plus étincelants soulignaient la blancheur des canines exagérément pointues. Les lampadophores aux ongles d’onyx étaient drapés d’or et d’ébène. Des brocards semés de diamants noirs se relevaient sur le ciel nocturne par de somptueuses passementeries ornées de jais
Les premiers Représentants, ses prédécesseurs,  n’avaient pas toujours eu un goût très sobre, mais le dernier, sous la pression directe de ministres comme Viviane Marèze , peintre et poète, avait entrepris de nettoyer le Palais de ces débordements néo-gothiques. Tout en conservant certaines œuvres de belle facture, Osborne avait poursuivi la restauration en ce sens. Certes, le basalte noir dominait et Cecil, plus ou moins consciemment, y voyait le symbole même de la nature du vampire, portant le deuil de la vraie vie qui les avait quittés, vie brève mais pleine de chaleur et de passions, d’autant plus fortes qu’elles s’étaient sues mortelles.
Cependant le Palais demeurait magnifique et royal,  affirmant par le luxe de ses dorures et de ses oeuvres d’art que le vampire est  un être précieux, bien plus proche du divin que ces faibles et changeants humains à qui il n’est donné que si peu de temps sous le soleil, tandis que les êtres de l’ombre ont le privilège de nuits innombrables . Le temps destructeur s’y efface et les expériences s’accumulent sans que les forces diminuent. Mais celui qui augmente sa science augmente sa douleur, disait ce Roi ancien qu’on ne connaît que sous son surnom d’Ecclésiaste, celui qui enseigne les foules.


...et faux-semblants


Oui, les deux chefs ennemis semblaient répondre à la majesté du lieu par un comportement empli de dignité Mais bien que Darkan le suivît d’un pas mesuré et  que son expression se limitât à une stricte neutralité, Cecil se doutait que tout ce faste et ce cérémoniel lui apparaissaient comme autant de preuves de décadence. Les railleries de la cour de Brancia lui étaient connues et les surnoms dont on y affublait le Représentant du Cercle . Evidemment Darkan savait qu’il savait et en chemin, le prince moldave siffla encore entre ses dents une menace à peine  voilée. Cecil se sentit fort de n’y pas répondre,  sentant là comme une faiblesse de la part de son ennemi qui se croyait obligé de vanter sa puissance. La puissance du Cercle n’avait pas besoin de bravade pour s’affirmer le moment venu. Cecil n’eut qu'un sourire mince et poli devant ces fanfaronnades.
Darkan confondait puissance et sauvagerie et, comme tous les féodaux, s’il affirmait haut et fort son mépris des raffinements d’un monde organisé selon la raison et le progrès, le rude guerrier serait fort satisfait, s’il était  vainqueur, non de détruire le beau palais d’obsidienne, d’or et de marbre vert, mais d’y traîner son fameux trône, qui d’ailleurs détonerait horriblement dans la majesté classique du nouveau Palais-Bourbon.
Il fallait tester le degré de sincérité du Seigneur de chasse dont l’attitude conciliante  l’étonnait fort considérablement. Il était  trop avisé pour mettre le soudain apaisement de Lupu, après son entrée fracassante, sur le compte du prestige du Cercle , de sa propre éloquence ni même de la petite démonstration armée si bien agencée. Il savait que sa manoeuvre avait été très risquée et, déclenchée au mauvais moment, aurait pu précipiter le massacre général. Pour que Darkan ait résisté à l’occasion de riposter, il fallait vraiment qu’il fût porteur de nouvelles conséquentes et qui nécessitaient qu’il réfrénât sa hargne habituelle.
L’idée qu’il venait chercher un appui, sinon du secours, était envisageable mais il fallait que le péril fût grand.  outre les épidémies venues d'orient, la Chasse de Novgorod était devenue bien puissante ces derniers temps et l’on parlait d’une alliance avec des groupes indépendants de voïvods polonais. Cependant il était impossible que Brancia ne réglât pas en état souverain une éventuelle menace et surtout, impensable que son chef vînt lui-même demander assistance auprès de celui qu’il accablait si volontiers de ses sarcasmes. Connaissait-il les mêmes inquiétudes que le Cercle, les mêmes meurtres en série, les mêmes disparitions inexpliquées, tout ce qu’on  s’efforçait de dissimuler  pour éviter la panique et le renforcement des oppositions, tant chez les vampires que chez les humains ?


Diplomatie...


Entré dans le bureau présidentiel, après avoir ostensiblement présenté un siège à Lupu,  Osborne s’assit dans son vaste fauteuil qui, pour ne pas être un trône, était cependant nettement plus haut que tous les autres . Le prince moldave demeura debout, droit et fier, et Cecil se dit qu’il avait eu tort de le contraindre un peu plus à dominer son hostilité.
Darkan s’approcha du bureau ,déroula un parchemin sur la surface d’ébène et fixa son regard sur le texte. Cecil, impatient, se leva et contournant la table, vint près du guerrier pour lire à son tour. Il était étonné du silence de Lupu et son étonnement s’accrut quand celui-ci lui tendit une clé USB, objet coûteux, car fabriqué en petite quantité et soumis à des taxes considérables. Il allait lire la missive mais il s’interrompit, toute son attention fixée par des paroles qui le remplirent d’appréhension.
Ainsi Brancia et d’autres chasses connaissaient le même problème que le Cercle et apparemment de façon encore plus grave.
Osbern laissa passer les remarques déplaisantes de son rival, tellement inadequates. "Des ronds de jambe et des courbettes", lui, Cecil Osbern ! L’ancien boxeur eut un frisson d’énervement qui lui fit serrer les dents. Ce Lupu était un rustre, tout seigneur qu’il était. Quoi de plus facile que d’avoir le verbe injurieux quand on sait que l’adversaire n’a pas plus l’intention de passer aux voies de faits que vous ?
Il admirait certains aspects du Seigneur de chasse, mais sûrement pas cette aigreur et ce mépris vaniteux que le Moldave devait prendre pour la marque de sa supériorité supposée. Cecil aurait pu lui lancer à la figure qu’il n’avait que faire d’un paysan mal dégrossi qui se croyait invincible parce qu’il faisait un bruit de ferraille en marchant, et viril parce que sentant la sueur de cheval et la fourrure mal entretenue. Les Chasses étaient la honte et seraient la perte des vampires, arborant au   XXIIIe siècle, des mentalités et des usages du Moyen Age. Un guerrier, ça ? Un matamore buté, un vampire arriéré qui se targuait d’une lettre comme d'une victoire, alors que la manoeuvre était évidente. En supposant que lui, Cecil, ait reçu un message contenant des informations importantes, il les aurait gardées pour le Cercle et ne se serait pas précipité avec sa Garde pour l'annoncer au roitelet de Brancia. Si le mystérieux expéditeur avait voulu provoquer la rencontre des deux plus puissants chefs de l’ancienne Europe, il avait parfaitement réussi, manipulant ce prétentieux tout faraud d’avoir été choisi comme larbin porteur de message.
Un peu calmé par cette explosion toute intérieure, Osbern reposa la lettre comme si, finalement, ce n’était pas très important et répondit aux questions brutales de l’irascible seigneur en prenant soin de conserver le flegme le plus absolu dans sa contenance, tout en se permettant une pointe d’ironie légèrement amusée
:

-Tranchez.. Tranchez... si cela vous soulage et surtout si cela résout le problème. N’avez-vous pas interdit la possession d’argent sur vos terres? Comment savez-vous que ces produits viennent de chez nous ?


Mais il n’était pas raisonnable de poursuivre sur ce ton, le sujet était  préoccupant .
Il appuya sur le timbre d’appel et demanda d’un ton égal
:

-Il faut un siège adapté à la taille et au rang du Seigneur de Brancia .

Puis , il ajouta à l’intention de Lupu:

-Veuillez excuser le caractère improvisé de cet accueil...J’ai pensé aux gardes, mais négligé le fait que nous pourrions converser dans ce bureau. L’objet qui vous intrigue est un petit outil informatique où des informations sont stockées. Il doit s’agir de la clé d’un responsable de service. Nous verrons cela plus tard . Vous êtes venu ici pour me montrer ce document ?

Il reprit la lettre, toujours sans la lire et sans quitter Lupu des yeux :

-Nous avons le même problème que vous. Peut-être moins préoccupant car se manifestant de façon plus sporadique, du moins pour l’instant. Il faut dire que la politique du Cercle rend difficile et l’accès à l’argent et la circulation clandestine d’émissaires malveillants, encore plus d’assassins de vampires ou d’humains dûment enregistrés. C’est l’avantage d’un état policé . Certains diront policier et même carcéral...les trublions se plaignent toujours... mais mieux vaut limiter les droits que tout laisser à vau l’eau sous prétexte de liberté.

Cecil savait ne pas trop enfoncer le clou et quittant les remarques à double sens, poursuivit :

-Donc, oui, nous enregistrons une hausse régulière de morts et de disparitions inexpliquées et votre information, précieuse certes, puisqu’elle vous a conduit jusqu’ici, éclaire donc possiblement l’origine de ces troubles. On empoisonnerait les humains pour atteindre les vampires...cela ne ressemble à rien de connu. Cette missive donne-t-elle d’autres indices ? Vous permettez ?


... et questions directes

Il n’attendit pas l’assentiment de Lupu et se mit à lire. Ecriture manuscrite sur vélin d’un autre âge. A lui, on aurait peut-être envoyé un mail. Style prophétique sans aucune preuve étayant les affirmations. .. mais Lupu, qui était loin d’être un imbécile crédule et superstitieux, avait cependant été convaincu. Après un court silence, Osbern reprit la parole :

-J’ai trois questions. Une : Connaissez-vous ce Mentis Irae ? Deux : A votre avis, pourquoi en dit-il aussi peu si c’est pour nous avertir ? Un ou plusieurs êtres...Une force qui nous dépasse tous ? Un grand péril ?

Cecil pointa  le doigt vers les expressions concernées puis ajouta :

-C’est quand même plus que vague..J’aurais à peine diligenté une enquête si j’avais reçu ce genre de vaticinations.
On nous demande de nous unir. Si le salut de notre race est concerné, je suis prêt à en discuter, même avec ceux qui contestent la légalité de mon statut de Roi ou ceux qui détestent mes méthodes de gouvernement, sans oublier la masse des indifférents, comme ce prince Basarab qui se plaît bien à Paris et dans ses terres parce qu’on le laisse tranquille. Vous vous connaissez, n’est-ce pas ?
Enfin, ma troisième question est : Pensez-vous possible que ce Mentis Irae envisage réellement une alliance des vampires avec les humains ? Tout ce qu’ils peuvent nous apporter, leur sang et leur ingéniosité pratique, ils nous le donnent déjà de bon ou de mauvais gré. J’aimerais connaître votre position.


Le Représentant se retint d’ajouter : "Vous avez eu le temps d’y penser, ayant mis plusieurs semaines pour m’apporter ce message urgent.".
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Darkan Lupu

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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Mer 24 Sep - 12:36




Darkan haussa les sourcils alors même qu'Osbern cessait de les froncer. Le Voïvod déployait des trésors de patience insoupçonnés pour garder son calme quand le Roi de Paris entamait un discours de modération et minimisait l'importance des pièces qui lui étaient dévoilées. L'arrogance n'était pas la plus grande du côté où l'on pouvait l'attendre. Ainsi, il ne s'était pas trompé en estimant les castes vampiriques d'Occident assoupies et ramollies dans leur confort moderne, ayant oublié, même les plus vieux d'entre eux, l'origine de leur nature et de leur état. Le Seigneur de Chasse prenait, seconde après seconde qu'il passait à discuter avec Cecil Osbern, la mesure de l'intention de celui qui avait rédigé la lettre. Lui, Darkan Lupu, et tous les siens, étaient trop ignorants des circuits modernes par lesquels pouvait se propager ce mal dont l'émissaire voulait avertir et Osbern bien trop aveuglé par l'apparente prospérité de son système d'Etat moderne et policé, comme il le disait. L'un détenait un savoir ancestral, l'autre des connaissances scientifiques et techniques dont l'Est ne disposait pas. Il fallait au guerrier faire montre de calme et se concentrer sur ce qu'il avait à dévoiler ou à réapprendre à son interlocuteur. Mais bon sang, cette condescendance qu'Osbern affichait, il fallait qu'il s'en défasse sans quoi, il devrait lui faire entendre raison par des moyens beaucoup plus radicaux et les deux parties paieraient le tribu du sang à cette bataille stérile, sang qui leur ferait défaut pour mener le véritable combat.

- J'ai d'autres moyens pour, comme vous dites, me soulager, Messire Osbern et si cela vous tente, dans le cortège de ma Chasse, il y a quelques belles esclaves. Trancher votre tête et celle de vos sbires ne me déplairait pas dans l'absolu. Mais le monde n'est jamais un absolu, il est fait de priorités et devant celle à laquelle nous devrons faire face, un vampire mort sera un vampire manquant pour mener le combat à nos côtés.

Puisque Osbern semblait affectionner le terrain du sarcasme et de l'humour de jongleur, il allait l'y rejoindre et lorsque celui-ci demanda un plus grand fauteuil pour son invité, il répondit dans un demi sourire qu'il préférait un grand verre de la meilleure vodka à un grand siège car il n'était pas venu pour croiser ses jambes dans un salon et ne se trouvait nulle part mieux assis que sur son cheval.

- Cette clé, comme vous l'appelez, n'est pas celle que nous avons trouvée sur un de vos techniciens, c'est le titre qu'il revendiquait, mais celle que j'ai trouvée roulée dans le parchemin. Elle vient de Mentis Irae. Je pense, je sais, même, qu'il est très savant et qu'il avait prévu votre torpeur et votre incompréhension de l'urgence à la lecture de sa simple missive. Cette clé, c'est pour ainsi dire, la tête coupée d'un de ses hommes, dont j'accompagnerai une de mes missives destinée à un ennemi ou à quelqu'un que je veux provoquer. Si nous sommes tous deux assez intelligents pour admettre que Mentis Irae ne s'exprime pas dans cette lettre comme notre ennemi, nous devons en conclure qu'il veut nous provoquer, nous faire réagir. La lettre me suffit. A vous il fallait ce petit objet. Voilà ce que j'en déduis.

Redevenu sombre, Darkan se mit à arpenter le bureau et à scruter les volumes méthodiquement rangés sur les étagères qui chargeaient les murs. Certains caractères lui étaient compréhensibles, d'autres hermétiques.

- Vous pensez certainement que je suis plus ignorant que vous. Que je ne suis pas au fait de vos modes de subsistance. C'est en partie vrai. En partie seulement. La preuve en est que nous avons réussi à prendre une de vos tours de guet. Voyez-vous, Monsieur Osibar, poursuivit-il en appuyant le véritable patronyme de Cecil il est deux choses que nous savons faire mieux que vous. C'est observer la façon dont vivent nos voisins, même lointains, et en tirer des conclusions, mais aussi nous souvenir de ce que nous avons appris. Nous n'oublions rien, contrairement à vous. Et certainement pas d'où nous venons. Votre belle tête, pour autant qu'elle plaise à votre cour, est pleine de ces nouvelles connaissances. Mais en les accumulant, vous avez oublié des choses importantes. Chez vous et vos semblables, le savoir nouveau a trop vite chassé le savoir ancien. Moi j'apprends lentement ces nouveautés et dans l'ordre. Vous, vous allez devoir réapprendre qui vous êtes vraiment... Et je ne vois aucun de vos livres susceptible de vous l'apprendre, alors vous allez devoir m'écouter. Acheva-t-il après avoir désigné les rangées d'ouvrages d'un geste circulaire.


Osbern devait encore osciller entre le mépris, l'incrédulité et l'envie de le faire taire, de l'humilier. Cette pensée faisait bouillir le sang du loup mais il se contenait en songeant à Mentis Irae. Oui, il le connaissait. Oui il savait quelle puissance avait repris contact avec lui par cette missive. Ce roitelet, lui, ne pouvait savoir, car il était trop jeune et entouré de trop jeunes. Tous ! Ils avaient tous oublié celui qui les avait créés au commencement. Les légendes et les contes des vieux, les incantations anciennes, les rituels et le lien. Le lien qui unit un Infant et son Sire ! Tout cela ne relevait plus pour ces vampiraillons que de sensations vagues de nourrissage et de contentement à travers le plaisir. La valeur du Don s'était diluée avec la valeur du sang consommé. Insipide, aseptisé, calibré, contrôlé.

- Le nitrate d'argent vient clairement de vos contrées car nos populations ne savent pas traiter les dérivées d'argent. Nos esclaves pourraient savoir extraire le minerai d'argent, le travailler pour en faire des armes, pas un poison sous forme liquide. Voyez-vous, un chimiste vénitien a clairement établi que ce nitrate était forcément produit dans des laboratoires comme en possédaient les pays occidentaux avant le Grand Réveil. Il parlait d'une concentration extrême, pour ainsi dire de l'argent sous forme d'extrait et liquide. Si vous voulez nous pouvons vous amener cet italien et le faire parler devant vous. Je ne prétends pas contrôler absolument tous les trafics d'argent en Orient et d'ailleurs, je suis persuadé que vous abritez les chefs de ces trafics, sans le savoir. Mais ne prétendez pas non plus contrôler tous les laboratoires clandestins sur vos terres. Où faut-il que je vous traite de menteur ?

Ce disant, Darkan, qui arborait un sourire carnassier depuis l'évocation de Constantin Basarab, sortit d'une petite bourse une fiole contenant un quart d'un liquide transparent et le posa avec précaution sur le bureau.

- Intéressant pour nous, si on refuse d'être pris vivant par l'ennemi. Mais je vous l'offre. Personnellement, je préférerais mourir une seconde fois les armes à la main. Le chimiste a extrait ça du fard à lèvres qu'on a retrouvé chez la catin. Il y a de quoi tuer une dizaine d'entre nous.

Caressant le bord du bureau de ses grandes mains rugueuses, le Prince de Brancia enchaîna d'une voix sourde où perçait une pointe de démence:

Et puisque vous parlez de Basarab, il fait précisément partie des personnes que je soupçonne. Ses accointances avec les humains ne sont pas nouvelles et il connait aussi bien les terres de l'Est que vos pays d'Occident. Il a dû garder de nombreux contacts là-bas et comme ici. Aucun engagement, cela cache souvent un individu qui travaille à son seul intérêt et, si vous me permettez de nous reconnaître un trait commun à vous et à moi, ce n'est pas seulement notre intérêt personnel qui nous gouverne. Je devrais vous dire "méfiez-vous de lui" mais ce sera bientôt inutile. A l'heure qu'il est, il se prépare à payer une vieille dette. Cela fera un trafiquant de moins. Peu à l'échelle de ce qui se trame mais un début que je vous offre sur un plateau. Je vous paierai sa tête, une fois que j'en aurai fini avec lui, pour sceller notre pacte de non agression. Poursuivit le Voïvod dans un grand éclat de rire. Ca vaut bien une vodka? Et je vous raconterai comment j'ai connu et reconnu Mentis Irae et qui nous a tous fait ce que nous sommes, nous les Immortels! Même si on a peine à croire à une origine commune entre nous, lorsqu'on nous regarde, il est vrai! Ajouta-t-il en tapant sur l'épaule d'Osbern. Allez faites moi l'honneur de votre hospitalité mondaine. J'ai beaucoup chevauché et j'ai le gosier sec.

Puis sans plus parler, Darkan alla se poster devant la fenêtre et contempla le pont et les rues illuminées, la Seine scintillante sous le voile d'encre. Sa Terre lui manquait, la rivière, le rocher, l'arbre, et ce tas de pierres dont il était Seigneur. Et dire qu'il allait falloir en rester éloigné si longtemps avant d'accomplir ce qu'il devait ...



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Clémence Destrées
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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Mer 24 Sep - 15:52

La porte mal fermée suffisait à Clémence pour entendre la conversation assez clairement. La révélation concernant la capacité de tuer les vampires l'intriguait. Non pas pour se lancer dans une lutte contre les vampires. Non. Elle acceptait leur existence. Sa vision des humains et des immortels lui faisaient penser que les uns et les autres avaient leurs bons et mauvais côtés, leurs bons et mauvais spécimens. Sa chère Léonie en était la preuve. Une preuve aujourd'hui disparue.

Pendant longtemps, Clémence avait pensé que son ancêtre s'était envolée pour vaquer à une lubie passagère. Une lubie aussi étrange que celle qui l'animait avant sa disparition : vivre toute une année avec des chats sans quitter sa forme de chat. Les révélations obtenues par ses oreilles indiscrètes changeaient la donne. Léonie était peut-être morte. Elle était peut-être une des premières victimes tuées au nitrate d'argent.

Clémence essayait de ne pas perdre le moindre mot en évitant de réfléchir et de penser à Léonie. Elle savait au fond d'elle qu'il aurait été plus prudent de faire demi-tour, d'oublier cette porte mal fermée et la conversation que le grand manitou entretenait avec le cavalier qui avait souillé les couloirs du Palais Bourbon et dérangé l'assemblée avec ses hommes. Clémence savait qu'elle devait retourner voir Jon et l'inciter à quitter les lieux sans chercher à en savoir davantage. Mais au lieu de cela, elle restait là, plantée derrière la porte, à écouter une conversation qui ne la regardait pas. Elle restait à disposition de deux vampires. Elle... pauvre simple humaine dont son vampire protecteur n'avait pas donné signe de vie sur Paris depuis des années. Elle restait à espionner deux immortels qui pouvaient facilement repérer sa présence s'ils n'étaient pas si concentrés à se surveiller et se défier l'un et l'autre.

Clémence avait pu en apprendre des choses. Un certain Mentis Irae et un Prince, du nom de Basarab, étaient concernés. Le dénommé Mentis serait l'auteur de la lettre et à écouter le vampire, il ne serait pas du côté de celui-ci. Quant au Prince Basarab, il semblait être la cible première du vampire cavalier. Il semblait prêt à tuer le Prince, qu'il prenait apparemment pour un trafiquant, afin de rassurer Osbern et s'en faire un allier. Le nitrate d'argent provenait d'Europe de l'ouest. Cette information avait été obtenue par le vampire cavalier après avoir interrogé un chimiste italien. Le vampire parlait d'une lettre et d'une clé. Mais Clémence fut dans l'incapacité de savoir de quel genre de clé il s'agissait. La policière fut étonnée d'entendre le vampire cavalier appeler Cecil Osbern avec un autre nom.

Une chose occupa soudainement l'esprit de Clémence. Un petit bout de phrase qu'elle avait capté après un éclat de rire. « Et je vous raconterai comment j'ai connu et reconnu Mentis Irae et qui nous a tous fait ce que nous sommes, nous les Immortels ! » Sur le moment, Clémence crut mal comprendre. Ce Mentis Irae, auteur de la lettre qui inquiète le vampire, serait à l'origine des Immortels ?

Clémence se plongea dans ses réflexions, regroupant toutes les informations qu'elle venait d'enregistrer afin d'essayer de reconstituer un semblant de puzzle. Articuler les faits et les preuves pour en faire ressortir la vérité, c'était son job après tout ! Cette dernière révélation sur Mentis Irae lui fit oublier un bref instant ses préoccupations concernant Léonie, Jon qui attendait plus loin dans un couloir... ainsi que sa présence derrière la porte, qu'elle faillit toucher en penchant sa tête en signe de réflexion, si elle ne s'était pas ressaisie rapidement. Elle en lâcha un petit soupir de soulagement.
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Cecil Osbern
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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Mer 24 Sep - 21:22


 Cecil en avait assez. Cette vieille brute allait-elle se décider à parler en chef d'état au lieu de se comporter en chef de meute, aboyant après un rival pour lui faire peur?
Il était temps de laisser de côté les remarques ironiques que Cecil utilisait pour tenter de calmer le jeu quand il s'agissait de dialoguer avec un coléreux agitant ses armes ou gonflant ses pectoraux. L'adversaire était obligé d'interpréter les doubles sens, de savoir dans quelle mesure il avait le droit d'être offensé et, s'il était assez malin, il comprenait que le jeu opposait les intelligences et non les humeurs, qu'on était là pour échanger des idées et non des menaces, encore moins des coups.
La nouvelle demande de vodka pouvait être interprétée comme un premier pas vers une attitude moins bravache et va-t-en guerre que la première fois où dans la Salle de l'Assemblée, le Moldave en avait réclamée sur un ton de défi. Là, dans le bureau, chacun égal à l'autre, ils pourraient boire ensemble.
Ainsi la clé appartenait-elle à l'auteur de la lettre. Seules quelques cités-états vampires au monde pouvaient produire et utiliser ces objets. Quelle qu'en soit sa provenance, elle indiquait que  le scripteur du parchemin avait accès à cette technique réservée à fort peu de privilégiés dans le monde et Lupu avait sans doute raison d'y voir le désir de Mentis Irae de mobiliser l'attention des deux hommes les plus puissants d'Europe.
L'un l'était par son autorité de vampire très ancien et considéré comme une sorte de Gardien des Origines, sans qu'on sache très bien à quoi cela servait. Peut-être garantissait-il l'indépendance des Chasses, ces coutumes d'un autre âge dont le seul résultat était de désertifier les zones où elles sévissaient et d'y rendre difficile le renouvellement des stocks d'humains.
L'autre était Osbern, le Représentant du Cercle.
Le Cercle avait  réussi non seulement à éviter la décadence de la société vampire après l'anarchie des débuts, mais  avait remis en route la vieille machine, un temps abandonnée, du progrès des connaissances. Osbern en était lui-même profondément convaincu. Tant que les vampires  instruits, artistes, scientifiques ou autres, continueraient à n'utiliser que les restes de l'ancienne civilisation humaine, la supériorité de la nouvelle race serait incomplètement démontrée. Les Vampires ne devaient  rien devoir aux humains et ceux-ci, tout devoir à leurs maîtres. Les parasites sont toujours dépendants de leurs hôtes et les vampires parasitaient encore les vestiges de l'ancienne civilisation humaine qu'ils avaient presque entièrement détruite. Oui, chacun était homme de pouvoir,  chacun avait montré son hostilité mais aussi son désir de dépasser les vieilles querelles.  Maintenant il fallait jouer franc-jeu, ce qui ne voulait pas dire abaisser le pont-levis et remettre les clés du château. Chacun œuvrait d'abord pour ses intérêts, c'est à dire pour son peuple et ses convictions.
Il répondit prudemment :


-Nous  vérifierons le contenu de cette clé. Si c'est un simple duplicata de votre lettre, votre interprétation sera justifiée. En effet, par leur support différent, ces deux messages symbolisent bien  notre  approche divergente du monde, et par leur contenu s'il est identique,  la nécessité de travailler ensemble.

Il mit la clé dans la prise mais n'alla pas plus loin. Il fallait préciser le terrain sur lequel on discuterait. Et il n'était pas fâché de mettre Darkan en position d'infériorité. Lui, le vampire traité de  décadent, il avait su lire le fichu parchemin envoyé au Voïvod, Hospodar, Prince et autres titres dont  ces seigneurs féodaux se paraient. Mais Darkan Lupu serait sans doute moins à l'aise devant un PC. Osbern ne le méprisait pas pour son choix de vie. L'ignorance n'est pas un vice. Qui, parmi les plus savants, n'est pas ignorant de plus de choses qu'il n'en connaît ? Mais il était assez énervant d'entendre ce grand gaillard se vanter de son extraordinaire supériorité. Un vrai sage ne braille pas à la tête des gens qu'il en sait bien plus qu'ils n'en sauront jamais, que ce qu'il ne sait pas ne vaut pas tripette et que, de toutes façons, il pourrait tout apprendre s'il en prenait le temps. Cecil ne répondit rien à ces fanfaronnades, pas même qu'il ne méprisait pas le savoir ancien mais qu'il y avait pénurie de professeurs sérieux.
Il reprit la lettre de Mentis, la relut et se contenta de remarquer :

-Mentis Irae savait que, le connaissant, vous vous déplaceriez. Alors que, comme je l'ai supposé précédemment, il se doutait bien que le Cercle serait moins empressé à agir. Et que ce serait des mois avant qu'on décide de vous envoyer quelqu'un .Sans doute, le secrétaire aux Affaires Etrangères, ou même l'Archiviste principal, qui est un spécialiste des époques médiévales et contrairement à ce que vous pensez, il est, comme presque tous les vampires, très intéressé par les terres ancestrales où notre race s'est manifestée avec force pour la première fois dans l'Histoire.
Mais ce Mentis Irae voulait une réunion au sommet et il semble pressé.... Bien que vous eussiez été plus rapide en rejoignant Budapest, où vous n'êtes pas sans savoir qu'il y a trois fois par mois un  service aérien de "GoodYears" reliant la capitale de l'ancienne Hongrie à Paris, en passant par  Wien et  Francfort-La-Nouvelle, une des refondations du Cercle dont nous sommes très contents.. Vous n'avez rien contre les dirigeables ? Pas un seul accident en dix ans de service !


Lui aussi il avait de quoi être fier et il ne se considérait pas comme le réceptacle  sacré d'un savoir ésotérique.
Il écouta les explications sur le nitrate d'argent. Il faudrait mettre une équipe de chimistes sur le sujet  et voir d'où cela venait . Le Cercle contrôlait la plupart des zones habitées d'Europe mais il y avait les autres continents et puis l'Eglise et ses dingues de bénédictins qui s'occupaient de recherches soi-disant sur la médecine par les plantes et faisaient bouillir leurs cornues au fond de monastères cachés en des lieux retirés.  Et puis le Comité. On oubliait toujours le Comité. Et pendant ce temps, les clandestins préparait des bombes et des traquenards. Ils avaient leurs chimistes et leur contrebande d'argent, à la fois pour leur usage et celui de vampires assez dépravés pour être très fiers de posséder des armes de ce maudit métal.
Prenant la fiole remise par  Lupu il la rangea dans un tiroir qu'il ferma à clé. Il allait devoir demander à la police de faire ses enquêtes sur les meurtres en intégrant cette nouvelle dimension .
Pour l'instant, un valet avait apporté le fauteuil demandé. C'était une figure inconnue, ce qui déplut à Osbern, surtout dans le cas de quelqu'un autorisé à passer par le couloir privé. Mais il était vrai que les consignes avaient dû être passablement bouleversées et le personnel habituel réquisitionné pour abreuver les "invités".
Il répondit brièvement au sujet de Basarab, lequel était pour lui un vampire en fin de course, usé par une longue vie de passions variées et qui semblait pour l'instant se contenter de se montrer en concert  ou de disparaître dans ses terres de province. Il écrivait des chansons lugubres et bruyantes à la fois, faisait du vacarme avec ses guitares électriques et jouissait d'un certain prestige dans la jeunesse dorée, tant humaine que vampire. Un artiste. La querelle avec Lupu ne présentait pas d'intérêt immédiat pour le Cercle. Cependant Osbern ne laisserait pas assassiner un de ses citoyens sans intervenir. Un vampire mort c'était une source de renouvellement tarie et on ne connaissait pas d'infants, du moins vivant, au prince Constantin. Il faudrait arriver à obliger tous les Vampires à créer au moins deux infants. Il faudrait que lui-même donne l'exemple. Bien sûr, ils se disaient tous immortels mais en fait, si on laissait aller les choses, leur nombre décroîtrait inéluctablement. Et cette menace  du poison s'ajoutait aux suicides, aux duels et autres crimes dans les Chasse ou entre vieux vampires pratiquant des codes d'honneur totalement dépassés, sans parler des rebelles tueurs de vampires et qui eux, faisaient des petits sans même y penser.

Une bourrade sur l'épaule le tira de ses réflexions. La bonne humeur de Darkan Lupu le surprit et lui plut. S'ils devaient entreprendre une action commune, autant que ce soit dans un esprit de détente.
Se dirigeant vers le petit bar dans une encoignure, Cecil sortit son portable et y entra le code pour un contrôle général des issues et passages, appel qui s'inscrivait sur l'écran de la Sécurité. Ce serviteur inconnu le perturbait, il détestait ces entorses à la discipline établie.
Toujours songeur, il prit deux verres à vodka  et la Zubrowska demandée par le Valaque, lequel allait sans doute juger que les petits gobelets de cristal  étaient bons pour des nains ou des fillettes. En tout cas, c'étaient de vrais baccarats, datant de deux siècles et demi et appartenant au palais. Il aurait fallu réouvrir ces ateliers prestigieux, fabriquer de nouveau ces merveilles scintillantes, mais on manquait de plomb, lequel se trouve très souvent associé dans les mines au zinc et à l'argent, ce qui donnait à réfléchir... Cecil fixa les  verres d'un air préoccupé. Depuis qu'il  était à ce poste, il ne pouvait plus regarder un être ou un objet sans l'évaluer en termes de production, de législation et de sécurité. Avait-il encore une pensée, des désirs  qui ne soient pas liés à sa tâche ? Des souvenirs ..oui. Autant dire, rien. Il déboucha la bouteille, remplit les verres, sa puissante carrure aussi à l'aise dans ces gestes mondains qu 'elle l'était quand il s'entraînait à  ses sports de combat favoris. Il leva son verre en  esquissant un sourire poli vers Lupu.
En fait, il ne buvait que pour ne pas gêner ses hôtes par son abstinence mais il était de ces vampires qui n'appréciaient pas de satisfaire des besoins physiques devenus inexistants et jugeaient comme une faiblesse de sacrifier à des rituels les reliant à un passé à jamais perdu. Il leva son verre, but une gorgée puis se tournant pour poser son verre, s'aperçut que la porte  qui isolait le bureau du corridor était entr'ouverte. Il en fut extrêmement surpris et contrarié. Même si le valet qui avait apporté le fauteuil l'avait calée en entrant pour laisser passer le  siège volumineux, comment avait-il pu manquer ainsi à son devoir en ne la refermant pas ? Ces humains étaient impossibles. Négligence d'un débutant ? ou bien un espion du Comité désireux de profiter du désordre créé par  la Chasse de Brancia dans la discipline du Palais de l'Assemblée ? Il se tourna vers Darkan :


-Les rebelles pourraient être à l'origine de ces empoisonnements et de cette lettre. Ils ont accès à pas mal de technologies avancées, obtenues par contrebande ou par vol.  Ils peuvent vous avoir  lancé sur Paris, connaissant vos opinions à mon égard   et ont pu penser que le Cercle vous accueillerait à coup de canon antichar tandis que vous auriez l'occasion de décapiter quelques vampires du Cercle dont le nommé Osbern. Pourquoi êtes-vous sûr que la lettre est bien de Mentis Irae ? ah, nous devrons aussi lire le contenu de la clé.

Il s'arrêta un instant. Il aimerait assez le moment où Lupu  lui demanderait de savoir ce qu'elle contenait. A moins qu'il n'ait déjà connaissance du contenu en ayant forcé, sur sa route, un des employés du réseau d'antennes à ouvrir l'objet mystérieux... Lupu finit son verre et debout devant une des hautes fenêtres, se mit à regarder au dehors. Cecil se dirigea vers la porte tout en ajoutant :

-Oui, il faut  m'éclaircir sur la nature de ce personnage et quel rapport il entretient avec notre race. Si cela relève du savoir ancien, vous me voyez tout à fait disposé à vous écouter. Notre histoire est en elle-même un mystère que seuls des récits légendaires et souvent contradictoires ont tenté d'expliquer. Je serais honoré d'apprendre ce que vous savez de nous.

Il posa la main sur la porte,  hésitant un bref instant entre la fermer d'un geste naturel et discret  et retourner vers son hôte ou sortir pour vérifier que tout était en ordre.
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Darkan Lupu

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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Jeu 25 Sep - 19:12





La voix grave et posée d'Osbern le tira de sa réflexion mélancolique et il s'en voulut presque de s'être laissé aller à un sentimentalisme déplacé, même si son hôte n'avait pas pu en sentir la manifestation. Ils ne se connaissaient pas et ne se connaîtraient probablement jamais assez pour que le Roi des Vampires puisse savoir qu'un regard perdu dans ses pensées était chez Lupu le signe d'une lassitude et d'un manque qui se faisait toujours cruellement sentir malgré les siècles. Il se retourna et scruta un instant l'homme brun qui se tenait devant lui. Avait-il connu la perte ? Avait-il aimé autre chose que le pouvoir ? Il ne savait pas grand chose sur Osibar si ce n'est ses origines modestes malgré un nom illustre. Les aléas de l'Histoire faisaient et défaisaient les puissants. Le Macédonien en avait sans doute fait les frais tout comme lui-même et c'était la raison pour laquelle tous deux s'accrochaient au pouvoir avec autant de férocité, chacun à leur façon. Lupu savait cependant pourquoi il ne devait pas baisser la garde et n'avait pas oublié la cruauté de l'adversité qui vous prend tout et vous arrache le bonheur avec le coeur. Cecil Osbern aimait le pouvoir et Darkan le comprenait mais ce parisien s'arrêtait à la forme, oubliant le dessein. Il écouta néanmoins ce dernier exposer sa version des faits et nota avec contrariété qu'il escamotait la clé et son contenu sous son nez, démontrant ainsi d'une certaine façon, sa volonté de le maintenir à l'écart. Il contint un soupir qui montait en lui et commença à voix haute une réflexion qui serait longue.

- Je n'ai pas voulu ce que nous sommes devenus, vous savez. Lorsque nous sommes enfin tous sortis de l'ombre où nous maintenaient les mortels depuis des siècles, j'ai eu l'espoir que nous serions tous fiers de ce que nous sommes et que nous tiendrions enfin notre place dans ce monde. Aujourd'hui, en constatant combien de voies divergentes nous avons empruntées, je me demande quelle est la place des vampires sur cette Terre. Vous pensez que je méprise mes proies et que dans les Chasses, nous ne sommes que des barbares sanguinaires sans réflexion? C'est faux !

Il s'était remis à faire les cent pas tout en se frottant le sourcil et poursuivit en fixant tour à tour Cecil Osbern et la paume de sa propre main d'un air songeur.

-Considérez qu'ils se reproduisent quand nous sommes stériles, nonobstant notre capacité à choisir des Infants qui s'avèrent plus souvent décevants et ingrats que source de satisfaction. Que croyez-vous qu'il adviendrait si la population humaine croissaient sans les prédateurs naturels que nous sommes pour eux ? Vos élevages et votre encouragement à préférer les traire comme des vaches à lait plutôt que de réguler naturellement leur nombre finiront par sonner le glas de notre espèce. N'oubliez pas le nombre d'espèces qu'ils ont eux-même exterminées par le passé en prospérant de trop. Croyez-vous qu'ils nous épargneront lorsqu'ils auront atteint une densité suffisante pour nous affronter ? Au nom de quoi ? Parce que nous sommes les créatures les plus abouties, les plus sublimes que le monde ait porté ? Parce qu'en nous sommeille le plus incroyable des dons ?

Surpris pas ses propres paroles qui sortaient si limpides de son esprit, lui qui avait oublié depuis longtemps que jadis en des temps reculés il avait visité la Grande Egypte avec son jumeau et rencontré là-bas l'Immortalité, lui qui depuis longtemps avait l'impression de n'être qu'un homme d'action ne pouvant se payer le luxe de la méditation, il prenait conscience que pour la première fois depuis longtemps, il arrivait à mettre en mots toute la légitimité qui éclairait ses choix. Non qu'un vampire eût à justifier, même à un autre vampire, sa façon d'agir mais Darkan aimait comprendre et toucher du doigt les grandes desseins de l'Univers et voilà qu'il les embrassait, lui sembla-t-il, plus clairement que jamais.

- Le reflet de votre propre immortalité vous leurre-t-il sur le fait que nous restons par trop humains et mortels dans certaines conditions ? Croyez-moi, s'ils en ont l'occasion, ils nous balayeront de la surface de la Terre et n'épargneront aucun d'entre nous. L'Histoire est porteuse de leur réelle intention à notre égard. Ils ne nous épargneraient pas plus qu'ils n'ont épargné les éléphants d'Afrique ou les rhinocéros, ou les grands félins. Peu leur importe de faire disparaître les plus nobles, les plus belles des créatures. On nous dit arrogants ? Mais avons-nous jamais seulement souhaité l'extinction d'une seule espèce ? Le monde est leur jardin depuis l'aube des Temps et ils allaient en faire un enfer lorsque nous sommes apparus, créés pour que disparaisse la jalousie et la convoitise. Et qu'ont-ils fait, en vérité, lorsqu'ils ont appris notre existence ? Au lieu de se poser les bonnes questions, certains ont accepté le don et l'ont souillé, d'autres ont fait de notre anéantissement leur quête sacrée.

Il avait encore écouté ce qu'Osbern pensait de la lettre de Mentis Irae et hoché la tête pour marquer qu'il était partiellement d'accord avec ses assertions .

- Oui, je pense aussi qu'il a voulu précipiter notre rencontre, parce que vous avez bâti votre règne sur les derniers vestiges de la civilisation humaine et savez mieux que moi comment composer avec elle. Mais il savait également que vous tarderiez à accepter de collaborer avec moi pour deux raisons. Vous pensez que les Chasses appartiennent au passé et seraient d'une piètre utilité dans un engagement contre cette menace d'un nouveau genre mais surtout, vous êtes le représentant d'un pouvoir centralisé qui règne sur cinq continents de loin et dont la taille est un très grand facteur d'inertie. Enfin, je vois une troisième raison, plus abstraite : vous avez perdu de vue le symbolisme d'un acte et sa valeur sacrée. Pour vous, ces assassinats sont des actes isolés, sans lien véritable entre eux et vous ne voyez pas derrière la main qui empoisonne, la force qui est à l’œuvre. Je ne prétends pas être prophète. Je suis un homme de faits mais le regard que vous portez sur ma démarche en dit long sur la façon dont vous avez compris l'équilibre entre les forces qui peuplent notre monde. Voyager dans ces courgettes volantes, me dites vous ? Je regrette mais l'impacte aurait été bien différent aux yeux des Chasses qui se sont, tout au long de ma route, ralliées à ma démarche. Et je passe sur le fait que ces vols réguliers sont sans doute surveillés par ceux-là même qui travaillent dans l'ombre à notre perte. Techniquement, je vous fait confiance, lorsque vous dites que ce moyen de transport est sûr mais politiquement, permettez-moi d'en douter. Avez-vous jamais voyagé à pied ou à cheval au milieu de votre garde personnelle, avec pour seules garanties de sûreté vos yeux, vos oreilles et vos jambes, Sire Osbern ?

Il se tourna vers son hôte et suspendit son geste et sa parole pour faire honneur au verre qu'il lui tendait. Le tenant en main, il le leva pour faire jouer les reflets du cristal à la lumière du lustre qui les éclairait. Il devait reconnaître la classe et la grandeur qui émanaient des lieux et du maître des lieux lui-même. Levant son verre, il en lapa une petite gorgée pour en apprécier la saveur puis descendit résolument le reste cul sec. Que c'était bon ! Sentir le feu du breuvage ancestral même si l'effet serait forcément moindre qu'en son époque mortelle. Il eut l'illusion fugace de cette chaleur au creux du ventre, que lui procurait jadis, au retour des batailles, cette petite eau, avant que ne vienne une autre chaleur, celle de séduire les femmes. Il se fit la réflexion qu'il n'y avait pas beaucoup de filles autour du Roi des Vampires hormis celle qui le dévorait des yeux lorsqu'il paradait sur son cheval dans la Grande Salle du Conseil. Il faudrait qu'il lui propose une promenade en forêt et la visite de sa yourte princière. Mais ses pensées grivoises au sujet de la belle conseillère furent interrompues par Osbern qui, pour lent qu'il était à se mettre en train, ne semblait plus tarir de curiosité au sujet de Mentis Irae. Il eut un sourire étrange et tendit son verre, trop nerveux pour accepter finalement de s'asseoir sur le fauteuil qui lui avait été apporté. Depuis quelques minutes, il n'avait pas été sans remarquer l'inquiétude du grand Roi de Paris, ni son agitation soudaine à claquer les portes, à fureter sur ses tablettes. Était-il finalement parvenu à l'alarmer suffisamment pour qu'il commence à être nerveux ? Quoiqu'il en soit, il devait répondre aux questions de ce Macédonien parti de rien et arrivé sur les trône des Immortels. Quelques fussent leurs divergences au sujet de ce qu'Osbern faisait du pouvoir qu'il détenait, cette ascension à la force du poignet ne pouvait que susciter une admiration. A nouveau campé devant la fenêtre, il murmura:

- La nuit va être longue mais j'attends de toute façon des nouvelles de quelques hordes de cavaliers parties au renseignement sur mon ordre. Nous avons donc la nuit devant nous mais pas l'Eternité. Je vous serais donc gré de cesser de vous agiter dans tous les sens et de m'assurer de votre attention. N'avez-vous pas de gens pour fermer et ouvrir le portes dans ce palais, que vous deviez vous en charger vous-même? Je plaisante, je plaisante... Mais pas au sujet de la vodka, j'en reprendrais bien !

Etirant ses grandes jambes, il tendit à nouveau son verre et après que son hôte l'eut servi en affichant une sorte de réprobation muette, il entama le début d'un récit qui serait long, très long.

- Je puis vous assurer de l'authenticité de cette lettre. Je n'aurais pu être aussi affirmatif en entrant dans votre bureau, même si indéniablement, l'expression est bien de celles qu'on peut attribuer à Mentis Irae. Vous savez qu'il se manifeste à intervalles réguliers, tous les deux cents ans environ, si j'en crois les vieux manuscrits valaques que j'ai consultés. Mais c'est vous même, sans le savoir, qui m'avez confirmé ce qui n'était qu'une presque certitude. Je sais que cette lettre émane de Mentis Irae parce que j'ai reconnu l'écriture de la main qui l'a écrite mais peinait à me souvenir à qui appartenait cette écriture. J'en ai vues tellement de différentes au cours des siècles mais une de vos phrases m'a rappelé le nom de cette personne. Mentit-il.

- Cette main est indéniablement guidée par Mentis en personne. Vous m'avez demandé si je connaissais Mentis Irae. Je crois que le mieux est que je vous raconte notre première rencontre. C'est au printemps 1656 que tout a commencé. Un désaccord irrémédiable avec mon père me valut d'être banni de nos terres et de toutes celles de nos vassaux et alliés. Je gagnai donc à pied les rives de la Méditerranée et j'embarquai dans un port grec sur un navire marchand qui transportait de l'huile et du vin. Mon frère n'acceptant pas ma disgrâce s'était enfuit pour me suivre et me rejoignit juste avant que le bateau n'appareille. Nous étions deux jeunes fous, tout juste des hommes. A quinze ans, nous avions le droit d'être considérés comme tels mais ma nature m'interdisait cette reconnaissance. Mon frère ne l'acceptait pas et préféra me suivre en exil plutôt que d'attendre sur notre terre natale le trône qui lui reviendrait un jour de droit. Nous débarquâmes à Alexandrie sans mesurer que nous donnions une impulsion nouvelle à notre destinée. Si cette antique Cité avait perdu sa grandeur depuis des siècles avec la destruction de la plus grande bibliothèque qui fût au monde, elle n'avait en rien perdu son faste et son activité commerciale. Les Arabes, après les Grecs puis les Romains, avaient su maintenir sa prospérité mais aucun des conquérants qui s'étaient succédé n'avait jamais pu percer le véritable secret d'Alexandrie. Nous allions y être confrontés mon frère et moi, au détour d'une ruelle, au retour d'une beuverie dans laquelle nous avions dépensé notre maigre solde de mercenaire. Car nous n'avions pas manqué de trouver du travail, solidement bâtis comme nous l'étions. Nous étions chargés de protéger les bains du Sultan qui occupait le Palais Royal. Un travail sur mesure pour deux belles figures comme les nôtres. Il ne fallait pas croiser le regard d'une favorite, mais rien n'était dit au sujet des servantes. Nombreuses étaient les nuits où, n'étant pas de service, nous avions des rendez-vous hors du palais. Pourtant, le soir où ma vie prit fin, nous avions préféré aller rincer nos gosiers et remplir nos panses, aux avances de deux jolies filles, des jumelles elles aussi ! Nous rentrions, il faisait nuit d'encre et j'ai entendu trop tard ces pas feutrés surgis du néant, vu trop tard cette silhouette immense qui fondait sur Stefan. Mais j'ai hurlé et me suis interposé de toutes mes forces. "Prends-moi mais épargne-le". Je n'ai jamais pensé avoir à faire à un voleur. Les voleurs n'opèrent pas ainsi. Ils ne sont pas si grands. Il était vêtu d'une ample cape noire avec une capuche. Je n'ai pas vu ses yeux, enfin si. Ils luisaient tels deux tisons au milieu des ténèbres. Je n'ai pas vu son visage totalement. Juste un sourire que je n'oublierai jamais, doux et triste à la fois. Un merveilleux sourire qui éclairait des lèvres et un menton fier et ...parfaits. Ses cheveux débordaient de la capuche. Ses cheveux ... n'avaient pas de couleur...Ils luisaient dans l'ombre comme un fleuve de soie. Lorsqu'il lâcha Stefan pour se tourner vers moi, il me fixa de ses yeux qui rendent fous. Je savais déjà qu'ils n'étaient pas toujours comme cela, qu'ils étaient beaux, parfaits... A l'image de son être entier. Mais je savais que j'allais mourir. Il avait lâché mon frère et m'avait choisi, moi. Je criai à Stefan de courir, de s'enfuir. Ce qu'il fit malgré l'amour qu'il avait pour moi. Je savais que j'allais mourir puisqu'IL m'avait laissé le voir en partie. Pourtant, il me demanda pardon, et me dit de ne pas avoir peur, dans un souffle.

Darkan leva son verre d'une main tremblante et le vida avant de poursuivre son récit d'une voix sourde, le regard halluciné.

- Je vous épargnerais les délices et les souffrances de la morsure dont vous avez-vous même fait l'expérience, mais il faut pourtant que je vous éclaire sur la possession dont je fus victime et qui dépasse largement le lien et l'échange spirituel qu'on partage avec son Sire. Il ne se contenta pas de m'offrir ses souvenirs et de me transformer. Il prit possession de mon corps et de mon esprit. Je l'entendais parler dans ma tête et je croyais de venir fou. "Tu comprendras un jour, tu comprendras". Hé bien, je vais vous dire, jusqu'à présent, je n'ai encore pas compris pourquoi il m'a choisi. Je suppose qu'avec mon frère cela n'aurait pas fait grande différence. Pourquoi choisir le fils banni plutôt que celui aimé ? Ce que je sais, c'est que je pris peu à peu goût à la puissance phénoménale qu'il me donnait, au savoir infini qu'il daignait partager par bribes avec moi. Parfois, il restait en sommeil de longs mois puis se manifestait lorsqu'il le jugeait utile. Je me sentais alors comblé et plus vivant que jamais. Le plus souvent, il temporisait mes accès de rage ou de cruauté. Il me poussa ainsi à épargner un humain que j'allais vider de son sang puis décapiter. Au lieu de cela j'en fis mon infant, à la demande de mon frère, certes, mais c'est bien à cette voix qui me possédait que j'obéissais. J'accomplissais avec cet Infant de nombreux massacres. C'est pourquoi je puis parler sans aucun scrupule des humains qui ont souillé le don d'immortalité car je suis moi même le fruit de cette déviance, en partie. Mais j'ai accepté mon caractère et ma nature prédatrice. Que faites-vous, sinon la renier, comme le faisaient les hommes qui consommaient de la viande mais laissaient le soin à d'autres de tuer la bête ? Le vampire n'est pas un éleveur, ni un agriculteur, c'est un chasseur. Doit-il en avoir honte ? Est ce qu'un loup a honte lorsqu'il tue un mouton alors qu'ils pullulent dans la montage ? La seule honte doit tomber sur ceux qui veulent être seuls à peupler le monde et œuvrent à exterminer ce qui est différent d'eux.

Lupu serrait à présent les deux accoudoirs comme s'il était en proie à une véritable torture.

- Mon frère est mort, et avec lui, une partie de moi-même. Je jugeais mon propre Infant responsable de son assassinat et lui m'accusait de la même chose, car il aimait Stefan, j'en suis certain. Il devint plus dément que moi et je dus mettre un terme aux carnages dont il se rendait coupable. Alors que je le faisais ensevelir, je ressentis une étrange sensation, comme un vide qui se creusait en moi. Depuis, cette sensation de vide ne m'a jamais quittée... Jamais... Cet esprit en colère m'a longtemps hanté lorsqu'il était en moi mais il continue à me hanter par le vide qu'il m'a laissé. Je ne le souhaite à personne. Je pense qu'il m'a quitté parce qu'il désapprouvait ce que je faisais. Je le sais parce que les dernières paroles qu'il a prononcées dans ma tête sont "Qu'as-tu fait de l'amour que je t'avais donné ? Tu es ma créature et tu as réveillé mes colères. Le mal que tu as fait, je dois le défaire, ainsi est un Sire."


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Clémence Destrées
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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Ven 26 Sep - 13:13

Clémence commençait à prendre goût à son indiscrétion. Sa curiosité prenait le dessus, son instinct de flic lui disait de continuer d'écouter. Et elle le faisait sans retenue. Il n'y avait qu'une porte entre elle et les deux vampires. Rien d'énorme qui pouvait la mettre en sécurité. Un coup de pied de la part de l'un d'eux et la porte volait en éclat. Pour les oreilles de ces deux vampires, cette porte ne devait pas non plus faire vraiment barrière aux bruits de sa respiration et des battements de son cœur. Elle ne devait pas non plus bloquer l'odeur de sa chair et de son sang. Les deux vampires devaient être très, voire trop, absorbés par leur conversation pour se rendre compte qu'ils étaient écoutés. Ce qui ne pouvait être qu'une bonne chose pour Clémence, qui continuait donc d'écouter en essayant d'être la plus silencieuse et immobile possible.

Les informations continuaient de parvenir à ses oreilles. Il était maintenant question de rebelles. Clémence aurait voulu savoir ce que des rebelles avaient à voir dans toute cette étrange histoire. Mais elle fut interrompue.

Un bruit s'éleva cependant de son côté de la porte. Ce bruit ne venait pas de Clémence. Il la mit d'ailleurs en alerte. Clémence s'écarta rapidement de la porte et s'éloigna dans le couloir, à l'opposé de la source du bruit. Elle se cacha dans un recoin et vit un fauteuil apparaitre à l'angle du bout du couloir, flottant au-dessus du sol. Puis un serviteur apparut de l'autre côté du fauteuil pas si flottant, portant ce dernier.
Le serviteur entra et ressortit quasiment aussitôt, sans le fauteuil. Quand il fut de nouveau hors du couloir, Clémence retourna contre la porte. Elle était toujours entrouverte. Elle put entendre brièvement le souhait de Cecil Osbern d'en savoir plus sur leur origine immortelle. Mais la porte se referma. Les paroles presque audibles ne devinrent que des murmures. Pour un vampire, il aurait été aisé de continuer l'espionnage. Pour Clémence, cela relevait de l'impossible. Elle colla cependant son oreille à la porte, ignorant si la personne qui avait fermé la porte se trouvait toujours juste derrière elle.

Résignée, Clémence recula d'un pas. Elle considéra la porte close et décida de laisser tomber pour rejoindre Jon. A peine eut-elle tourné les talons que son téléphone vibra dans sa poche. Elle se précipita pour l'attraper et le couper pour ne pas attirer l'attention. Elle sortit son téléphone de service à la deuxième vibration et constata avec frayeur que son portable n'était pas uniquement sur vibreur, mais qu'il était sur vibreur et sonnerie. Ainsi, après la deuxième sonnerie, la sonnerie s'élevait. Dans la précipitation, elle s'était trompée. Elle se dépêcha de couper son téléphone mais les premières notes de sa sonnerie retentirent dans le couloir. Clémence se tourna brusquement vers la porte, tout en reculant de quelques pas.

Plus tôt, elle avait eu envie de voir cette porte un peu ouverte. Maintenant, elle espérait la voir rester close.
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Cecil Osbern
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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Ven 26 Sep - 18:25









  Darkan allait et venait et bien que prolixe à son habitude, il semblait comme soucieux de convaincre et non plus seulement d'imposer son point de vue. La situation avait aussi évolué pour Osbern. Il était beaucoup moins tendu et irrité qu'il l'avait été à l'entrée des cavaliers, alors que tout était à craindre du moindre geste mal interprété et que son exaspération face à l'idéologie passéiste et sauvage des Chasses était à son maximum.
Cecil ne se faisait pas d'illusion sur l'antipathie que le Voïvod éprouvait à son égard  et qui était d'ailleurs réciproque. Simplement lui, porte-parole du Cercle, ne pensait pas qu'il fallait extérioriser cette animosité en termes injurieux. L'exercice du pouvoir lui avait appris que  les combats des chefs se réglaient ailleurs que dans les rings. L'autre avait beau être un vieux vampire, malgré son visage encore jeune et ses muscles de guerrier, il se comportait comme si le temps était immobile et devait le rester. Et pourtant, il avait quitté son repaire d'un autre âge  pour porter un message qui parlait d'alliance et de front commun, et  malgré toute sa verve, le Chasseur de la nuit semblait poursuivi par de sombres pensées et maintenant il s'agitait  comme s'il était moins sûr de sa prétention à être le seul à penser juste. A l'entendre, on eût dit qu'il cherchait une sorte d'assurance dans le son de sa propre voix et son regard préoccupé revenait  croiser celui de Cecil. En retour, ce dernier ne cherchait plus dans cette rencontre à relever un défi et à se barricader derrière une méfiance de principe. Le dialogue que Mentis Irae demandait, au nom de la survie, commençait peut-être à  paraître moins impossible.

Quand Darkan opposa ses illusions passées aux antagonismes présents, affirmant sa sincérité à celui qu'il avait traité jusqu'alors en freluquet,  ce dernier ne put s'empêcher d'éprouver un mouvement de sympathie pour cette nature vigoureuse, hardie et dérangeante, mais qui connaissait aussi doutes et craintes, non pour sa propre destinée, mais pour celle de son peuple, dont il portait l'ancestrale  responsabilité.
C'était un sentiment que Cecil connaissait : la solitude du chef, laquelle ne peut s'atténuer auprès d'aucun esprit frère car, arrivé en haut des marches du pouvoir, il n' y a de place que pour soi.  Seul, un autre chef pouvait comprendre le seigneur de Brancia, mais comprendre n'est pas partager et tous deux ne faisaient que confronter leur expérience de l'isolement. Mais c'est ainsi que naissent les alliances, dans la reconnaissance de l'existence de l'autre et de son droit à être différent.

Cecil avait laissé Darkan analyser ses certitudes, repérant les failles de son raisonnement, se sentant soudain bien plus mesuré et pragmatique que ce vieil idéaliste qui croyait appartenir à la race  des Elus " les plus aboutis, les plus sublimes que le monde ait porté ".
Ah oui ? Aboutis, des êtres qui dépendent aussi totalement du sang qui coule dans d'autres veines que les leurs ?  Sublimes, des êtres qui ne  ne semblaient pas pouvoir supporter leur sublimité plus que quelques siècles durant,  devenant neurasthéniques et désabusés, quand ils ne périssaient pas sous les coups de ceux qu'ils étaient censés dominer de toute leur stature d'immortels ? Les vampires étaient  bien les Seigneurs, mais non pas par une prédestination mystique. Ils l'étaient parce qu'ils étaient les plus forts, les plus doués et  qu'ils avaient davantage de temps devant eux.
Parmi ces êtres sublimes, il y avait des imbéciles et des désaxés, des petits esprits et des jem'enfoutistes, des âmes cupides et des coeurs mesquins. Mais un vampire idiot court quand même toujours plus vite qu'un homme intelligent et il pouvait se permettre dix erreurs d'orientation dans son existence et tomber juste la onzième fois, sans avoir à contempler les rides venues au coin des yeux et les cheveux blanchissants qui lui disaient :"Trop tard !".

Ensuite le discours du Valaque était devenu assez incohérent. Les éléphants et les rhino s'en mêlèrent, comme si c'était les humains qui avaient inventé la disparition des espèces, comme si c'était les vampires qui avaient fondé l'écologie. Et qui avait décidé que plus un être est grand et plus il est beau, et donc que l'éléphant était une belle créature et les acariens de sales bêtes ? Qu'est ce que c'était que cette sensibilité de bourgeoise vêtue de fourrures acryliques  et mâtinée de saint-François d'Assise ?  Tendres, gentils, innocents, les vampires? protégeant les baleines mais décimant des milliards d'humains en moins de deux cents ans ? Cecil en aurait presque ricané. Qu'un massacreur de villageois s'érige en défenseur des pachydermes ne manquait pas de sel ! Lui, Osbern, méprisait les hommes et voulait les voir maintenus en état de soumission, mais l'idée d'exalter la valeur morale des vampires était parfaitement absurde. Ce qui comptait, pour tout existant, derrière les discours bien-pensants, c'était la survie de son espèce. Si les dinosaures l'avaient pu, ils auraient bouffé le monde.
Le vieux s'était laissé emporter ; il se disait fier de venir du passé  mais  le passé, ça n'a qu'un temps, et son discours ressemblait à ceux des babas cools de Mai 68 allant à pied à Katmandou puis rentrant au pays et s'achetant une voiture car, pour aller au travail, ça pollue mais ça va quand même plus vite. Osbern avait autre chose à faire que de siroter sa vodka  sur  fond d'ésotérisme fumeux.
Cette porte laissée ouverte le préoccupait toujours. Il fallait ne pas perdre de vue ce qui se passait au dehors. Certes il avait demandé à ce qu'on le prévienne au moindre changement dans la situation, au moindre mouvement de rue. Tous les membres du Cercle devaient avoir leur liaison téléphonique en alerte.  Mais il y avait quelques centaines de soudards dans le palais et le personnel était occupé à satisfaire leurs appétits. Un certain désordre était inévitable ou l'avait été lors de l'entrée de la Chasse de Brancia.

Darkan parla enfin de Mentis Irae . Cecil ne croyait guère à la légende. Les vieux manuscrits  consultés par Darkan et qu'il présentait comme des preuves, racontaient aussi des  histoires de vierges sauvées des griffes des démons et protégées par des loups au fin fond des forêts, de domovoï  aux yeux rouges habitant derrière le four, ou encore les exploits de Krok et de Krak, fondateurs de dynasties. Cecil croyait au pouvoir de l'esprit  mais l'efficacité de ce pouvoir passait par la matière. Fondamentalement, l'épée de Darkan  ne se différenciait pas des  kalachnikovs du Cercle, des armes pour tuer, mais les rebelles préféraient voler les kalachnikovs plutôt que les épées.
Le récit que fit alors le voïvod de sa transformation avait certes les accents de la vérité mais mettait surtout en avant des délires mystiques en totale contradiction avec les idées précédemment exprimées. Voilà qu'était exalté l'instinct de chasse, valorisée la conduite du prédateur. Et alors ? Osberne chassait de temps en temps et avec le plus grand plaisir, quand il s'accordait quelques heures de liberté. Il n'en faisait pas pour autant une religion.
Mentis Irae avait donc  "habité" Lupu , lui avait communiqué un savoir infini – lequel ?- puis s'était fâché parce qu'il avait tué son infant qui massacrait trop... tiens tiens..... Massacrer, oui, mais en observant des quotas ? Il faut "accepter sa nature prédatrice "mais cet infant en avait une trop surdimensionnée ? N'empêche que le Basarab se tenait tranquille maintenant, bien nourri, grattant ses guitares et ayant le loisir d'égorger de temps en temps une jolie gazelle sous une porte cochère.
Cecil  ne suivait plus le discours. Il voulait des faits, des noms, non des devinettes. Il fixa Darkan :


-Tout cela est très intéressant mais je n'ai pas l'habitude en conférence de déchiffrer des allusions.   Vous dites connaître la main qui a écrit cette lettre et c'est moi qui vous aurais éclairé ? Quelle est cette main et qu'ai-je dit qui vous a mis sur la voie ? Ne perdons pas de temps à jouer au plus malin. Si un danger nous menace et si Mentis Irae, qui serait, si j'en crois certaines théories, le plus ancien des Vampires, le premier donc, et selon d'autres, le créateur même des vampires,  ou seulement un envoyé, si Mentis Irae donc, veut que nous nous unissions pour sauver Humains et Vampires,  quel rôle, autre que  celui d'avertisseur, lui attribuez-vous ? Va-t-il, peut-il agir ? Sous quelle forme ?Avez-vous une idée de qui est derrière ce " grand péril " qui nous menace ?   Qui empoisonne les vampires et  assassine les humains ?
Mentis annonce que "les temps obscurs vont revenir" et cela ne me plaît pas non plus.. encore faudrait-il qu'il nous précise la nature de cette obscurité.

Cecil reprit la lettre d'un geste vif  en la montrant à Darkan:

-En admettant que Mentis soit une sorte de volonté supérieure protégeant les vampires, une entité de nature spirituelle qui a besoin de créatures... heu.. un peu plus incarnées, pour lutter contre ce péril, il nous faut mettre en place les mesures demandées. Laissons tomber les théories métaphysiques et organisons notre défense.

Il restait mal à l'aise. Il se sentait en alerte par rapport à cette porte ; ses sens avaient dû percevoir des vibrations. Darkan n'était pas le seul à avoir des ancêtres chasseurs. Il avait fait supprimer ici les vantaux capitonnés qui isolent les bureaux où se prennent les décisions, confiant dans la finesse de son ouïe, de son habitude des bruits ordinaires et de sa capacité légendaire à percevoir tout ce qui sortait de la routine. Cette porte ... il poursuivit néanmoins :

-Il nous faudra organiser cette réunion des forces intéressées, "tous les avis qui peuvent avoir un intérêt commun au nôtre". pour parler comme Mentis. Tous les Vampires d'abord : le Cercle, dont je réponds, et les Chasses, dont vous êtes à mon avis, le  seul capable de fédérer les intérêts égoïstes et de faire taire les rivalités. Du côté des Humains, l'Eglise, les  Instances professionnelles autorisées, seules aptes à faire comprendre aux travailleurs de quel côté est beurrée leur tartine. mais finalement  ces instances dépendent du Ministère des affaires humaines. Nous pourrons regrouper, créer un genre de commission- peut-être bipartite.
Osbern reprit la clé et alla la ficher dans l'ordinateur qu'il fit apparaître derrière un panneau coulissant. Il tapa rapidement un code et s'effaça en invitant Lupu à s'approcher :

-Ne jouons plus à ce jeu stérile de la rétention d'information. Venez lire le contenu de cette clé et dites-moi votre opinion.. Vous n'avez plus qu'à presser le bouton marqué Entrée.

Il  fit  de nouveau quelques pas vers la porte fermée en poursuivant :

-Restent les dissidents, indépendants, activistes. On verra s'il faut les comprendre dans notre plan et décréter alors ce qu'il faudra bien appeler l'Union S...

Il ouvrit brusquement le vantail capitonné sur un corridor vide mais d'où parvint aussitôt la sonnerie étalonnée d'un portable de fonctionnaire. Cecil bondit hors de la salle, aperçut une jeune femme et fondit sur elle.
Dix secondes plus tard, la levant  à demi par le col de sa veste, il la jeta littéralement dans le bureau où Darkan s'était retourné, abandonnant l'écran qu'il avait commencé à lire. Osbern gronda :


-Nous avons  de la visite.

Et parce qu'il aimait assez voir la frayeur dans le regard de la race maudite, il ajouta, les lèvres retroussées sur un mauvais sourire :

- Darkan ! Pour finir votre vodka... voulez-vous un amuse-gueule ?


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Darkan Lupu

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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Dim 28 Sep - 12:45




Le pragmatisme moderne de Cecil Osbern l'aveuglait-il au point de faire un tri catastrophique dans les informations qu'il était en train de lui révéler, exposant par là même ses failles et ses hésitations ? Darkan se demanda, l'espace d'un instant s'il s'était leurré sur les capacités intellectuelles du grand Roi. Malgré leurs dissensions, le Voïvod avait fini par reconnaître que diriger un empire aussi vaste que la Terre, à l'exception des enclaves résistantes des Chasses, était un exploit qui méritait le respect. Et voilà que l'autre prenait son récit comme des allusions! Lui fallait-il un traducteur pour lire entre les propos pourtant clairs qui lui étaient révélés ?

- Je n'ai aucune envie de jouer au plus malin, croyez-moi ! N'avez vous donc jamais été informé de ces apparitions manuscrites de Mentis Irae ? Il s'est manifesté au XVII° siècle puis à l'aube de la grande guerre. Vos archives ne recèlent t-elles pas des copies de ces écrits sonnant comme des annonces prophétiques ? Chaque fois cela a coïncidé avec des bains de sang pour l'Humanité. Chaque fois, nous avons payé, nous aussi un lourd tribu à ces holocaustes mais toujours, in extremis, la raison a fini par triompher et les appétits sanguinaires des hommes s’apaiser. Je crois que chacune de ses mises en garde précédait une vague de terreur pour notre monde. Chaque fois, des hommes à la conviction supérieure, mais aussi des vampires, et ça l'Humanité l'a bien sûr ignoré, se sont dressés et ont donné leur vie pour que le bon sens, celui de la vie, triomphe.

Il balayait l'air d'un geste las de la main mais approuva d'un signe de tête les dernières propositions d'Osbern.

- Je sais quel regard vous portez sur mon choix de vie et celui des miens. Peut importe, alors qu'il est question de prendre en main la destinée des nôtres pour leur épargner l'anéantissement. Ce qui nous lie aux humains se résume pour vous à une dépendance qu'il faut préserver dans un état de pseudo humanisme. L'Humanisme, le seul que nous devrions nous autoriser, c'est de se battre pour ce que nous avons perdu : la vie ! Les hommes en font partie et nous nous battrons en même temps pour eux. S'ils sont intelligents, du moins certains, ils se battrons à nos côté pour préserver leur survie et la nôtre également.

Voyant qu'Osbern acceptait enfin de partager le contenu de la clé de technologie, Darkan s'approcha de cette fenêtre bizarre et lumineuse semblable à celle qu'il avait vu retenir l'attention des agents du relais de la tour Montparnasse. Il pressa sur le gros bouton à droite qu'il avait vu actionner par l'employé ministériel. Il avait encore trop de fierté pour avouer qu'il ne lisait presque pas le français moderne. Un texte s'afficha dans une langue qu'il maîtrisait un peu à l'oral mais pas à l'écrit. Heureusement, dans sa grande perspicacité, Mentis Irae l'avait ensuite traduite en Valaque et c'est cette version que le souverain de la Chasse de Brancia commença à lire:
Spoiler:
 

Il recula, atterré et refusant la dernière partie de la révélation qui lui était faite et murmurait:

- Non ! Pas lui! pas ce chien de Basarab! Pas ce dégénéré, la honte de la Valachie et de la Moldavie réunies! Je le tuerai de mes mains et je prendrais sa place !

Mais sa fureur fut stoppée net lorsqu'il vit Osbern balancer un corps à travers la pièce. Une jeune femme se tenait allongée de tout son long à ses pieds , sur le parquet du bureau. Alléché par l'odeur de l'humaine, il fronça les sourcils et retroussa ses lèvres, faisant apparaître le parfait alignement de ses crocs puis, aussi surpris que celle qui venait d'être surprise, se ravisa et se tourna vers le Roi.

- Qui est-elle ? La connaissez-vous ? Après ce que je viens de lire, même si c'est une humaine, nous devons connaître son identité et ses intentions avant de fixer son sort et de la déguster en complément de votre excellente vodka. Même si j'avoue avoir besoin de me passer les nerfs sur quelque chose. Vous devriez lire, Osbern! C'est édifiant et nous devons parler de la dernière partie. Allez-y! Je me charge de passer notre "invitée" à la question. Vous verrez que nous n'usons pas toujours de moyens sans finesse pour faire parler nos prisonniers.

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Clémence Destrées
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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Dim 28 Sep - 15:26

Clémence se trouvait à cinq ou six mètres de la porte quand celle-ci s'ouvrit violemment et que Cecil Osbern fondit sur elle. Clémence n'eut le temps de le voir venir. Tout ce qu'elle distingua, ce fut l'ouverture de la porte. Elle ne ressentit que l'air qui fouettant son visage, le haut de sa chemise en soie qui se resserrait sur sa poitrine et le parquet lorsqu'elle le rencontra en s’étalant au sol.

Clémence se redressa en grimaçant. Elle porta une main à sa gorge pour la frotter et de l'autre, elle se frotta un genoux qui avait cogné un peu plus que l'autre.
« Merde. » Ce fut la seule chose à laquelle en pensant. Pas de « je suis morte ». Juste merde. Clémence se leva en prenant appui sur l'angle du bureau, dans lequel sa tête avait miraculeusement évité de taper. Elle remit en place son brassard « police », qui avait un peu tourné sur lui-même. Puis, tout en se tenant droite comme un i, tel un soldat au garde-à-vous, elle se tourna face à Osbern. Silencieuse. Elle se trouvait dans de sales draps. Il valait mieux faire profil bas plutôt que chercher à se repentir en excuses à en devenir bruyante et pathétique. De toute façon, ce n'était pas dans sa nature d'être bavarde.

Le vampire en rendez-vous avec Osbern s'approcha d'elle et promit de la faire parler. Clémence imaginait bien à quel genre d'interrogatoire elle pouvait être soumise. C'était pire que l'inquisition. Elle décida donc de briser son mutisme pour parler avant qu'on ne la fasse parler.

- Lieutenant Destrées, de la Criminelle, Monsieur, dit-elle à Osbern en essayant de rester la plus droite possible malgré une petite douleur au genoux droit. Je vous présente mes excuses si mon téléphone a dérangé votre entrevue. J'ai été envoyée ici par mon supérieur, à la demande de son protecteur, Lord William Sinclair-Austen, qui siège ce soir parmi les vôtres. Celui-ci a envoyé un message texte à mon supérieur, via téléphone portable, lui indiquant qu'il allait y avoir du grabuge ici. Mon coéquipier et moi sommes donc ici en repérage, pour nous assurer que tout allait bien et qu'il n'y a aucune nécessité de faire venir des renforts, expliqua-t-elle sans bouger d'un pouce, malgré l'invité de Osbern qui lui tournait autour comme une mouche le faisait autour d'un steak. Nous avons noté que les portes ont été violemment ouvertes et qu'aucune résistance de la part des gardes du palais n'a eu lieu. Nous supposons aussi qu'il y a des chevaux dans le palais.

Puis, une fois son bref monologue explicatif terminé, elle se tut, retombant dans son silence habituel. Elle ne tressaillait pas. Cela ne voulait pas dire qu'elle n'avait pas peur de la situation dans laquelle elle se trouvait. Elle avait bien peur des deux vampires et de ce qui pouvait lui arriver. Qui n'aurait pas peur à sa place ?
Ce qui lui permettait de garder la tête froide et de ne pas trembler comme une feuille, c'était son absence de crainte pour la mort. Mourir ce soir-là était une probabilité importante et quasi inévitable. Ce qu'elle redoutait surtout, et ce qui lui faisait réellement peur, c'était de subir la torture, l’agonie lente et douloureuse ou pire : une transformation.
Elle relativisait donc sa peur des supplices sous-entendus par Darkan Lupu en se disant qu'après avoir eu bien mal, elle mourrait donc n'aurait plus mal. Donc sa peur d'Osbern et de l'autre vampire moins grande qu'elle aurait due l'être.
C'était un raisonnement un peu bancal mais qui suffisait à Clémence pour ne pas trembler. Seules quelques gouttes de sueurs ruisselèrent le long de son dos. Pour garder un semblant de calme, Clémence se concentrait sur sa respiration. Elle veillait à inspirer profondément et à expirer lentement.

Attendant de connaitre son sort, Clémence continua de rester le plus droite possible, essayant au mieux d'ignorer le vampire qui la lorgnait et de garder le regard fixe, droit devant elle.
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Cecil Osbern
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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Lun 29 Sep - 16:14




En envoyant valser l'intruse aux pieds de Darkan, Cecil ne fit qu'extérioriser les tensions multiples qu'il ne contenait plus qu'à grande peine.  Les Chasses, dont le puissant guerrier incarnait la tradition le plus ancienne et à ses yeux la plus dangereusement réactionnaire, étaient venues le narguer au centre même du Cercle où se construisait l'avenir d'un monde  fait par et pour les vampires. Il aurait voulu chasser le perturbateur comme on chasse le sanglier qui vient renverser les clôtures et saccager les blés presque mûrs. Mais il faut savoir aussi reconnaître la force de l'adversaire pour mieux l'affaiblir. Osbern avait appris à écouter, à transiger au moins un temps, à transformer un rival en allié plus ou moins satisfait mais qui trouvait profit à cesser d'être l'ennemi irréductible. Il avait dirigé ainsi  les relations  du Cercle avec l'Eglise, avec la plupart des états étrangers qui durant le premier siècle de la suprématie vampire, s'étaient constitués sur les ruines de l'ordre ancien,  et de même avec la masse des humains hostiles aux vampires mais aspirant à la sécurité et aux possibilités de progrès. Tout  répondait à son attente. Il  restait à régler le sort des foyers d'opposition encore existant. Seul le Comité était à prendre au sérieux. Les Chasses n'avaient d'autres objectifs qu'une ivresse de désordre et d'anarchie facilement circonscrite . Sauf Brancia et son seigneur.
Or le seigneur valaque était  plus complexe encore que Cecil l'avait perçu jusqu'alors. Ambitieux et violent dans l'exercice de sa force, anachronique et passéiste jusqu'à l'entêtement ; un charisme certain cependant, une expérience séculaire qui lui avait appris à reconnaître et utiliser les limites de son pouvoir tout en les reculant quand il le pouvait. Mais un esprit sans  retenue dans son comportement tyrannique qui lui faisait mépriser tout ce qui ne correspondait pas à sa vision du monde. Soit, tout cela était juste. Juste, mais insuffisant. Lupu n'était pas un monolithe dont on faisait rapidement le tour, un coffre à une seule serrure et un seul tiroir, et bien que Cecil ait aussi toujours été sensible à l'aura de ce très ancien vampire, il venait de découvrir dans le sombre et archaïque guerrier un esprit inquiet, une conscience insatisfaite de ce seul rôle de barbare galopant à la tête de sa horde sauvage.
Trop de nouvelles donnes venaient d'être distribuées et Cecil, qui aimait l'ordre et la maîtrise rationnelle de la situation, devait fournir un effort considérable pour garder son calme. La partie se jouait, non plus entre deux rivaux, mais entre deux chefs invités à s'unir contre un danger qui s'annonçait d'une espèce inconnue. Des divergences séculaires explosaient en ce moment. Il aurait voulu pouvoir renvoyer le Valaque à sa seule image de féodal irritant et obsolète. Mentis Irae, c'était à 80% du folklore vampire, oui, des contes et légendes pour ceux qui se prenaient pour Belzébuth et Bélial réunis. Un personnage aussi brumeux que le Hollandais-Volant, le Juif errant ou le Monstre du Loch Ness. Certes, il se passait des évènements graves et omineux.  Cecil prenait au sérieux l'idée d'une menace planétaire et la nécessité de s'entendre, mais c'était trop facile de se mettre une capuche et d'envoyer des messages en agitant le spectre de la nouvelle Apocalypse. Il n'avait comme preuves que les dires du Voïvod.
A ce scepticisme s'était ajoutée  l'irritation d'entendre le grand Valaque s'exciter sur les apparitions de Mentis Irae parce qu'elles coïncidaient avec des "bains de sang pour l'humanité ".
Il s'était retenu de faire remarquer que dans ces conditions,   ce vampire-catastrophe aurait dû apparaître plus souvent. Les bains de sang, ce n'était pas tous les cent ans que l'humanité y avait pataugé mais en continu Et voilà que le chasseur impitoyable parlait de faire triompher la vie et le bon sens ! En appeler au bon sens, armé d'une épée en ferraille à l'ère du laser et des drones ? D'accord, le Cercle n'avait pas encore la maîtrise des drones mais ce n'était qu'une question de temps !
Osbern n'avait pu s'empêcher de s'exclamer :


-Ce que vous êtes devenu moraliste et bien-pensant, Lupu. Vous voulez vous battre pour la vie, vous, un vampire ?. Et vous vous méprenez sur ce que vous appelez mon pseudo humanisme à l'égard des mortels. L'humanisme ne m'intéresse pas. L'humanité n'est pas ma famille ni mon clan. Les vampires, oui. Il nous faut soigner les humains comme eux soignent leurs porcs et leurs poulets. Personne n'a jamais parlé du droit des cochons ou des lièvres à disposer d'eux-mêmes, surtout quand  le garde-manger est vide et que l'hiver approche. Alors, laissons là les beaux sentiments et les grands mots. Vous croyez à ce danger venu d'ailleurs et vous voulez défendre votre peuple et aussi votre gibier. Je suis tout à fait d'accord pour défendre mes humains, dont certains d'ailleurs sont remarquables d'intelligence ingénieuse malgré leurs faiblesses constitutionnelles. Voyons si la clé nous précise un peu ce qui alarme tant ce vieil encapuchonné. Je vous en prie.
ajouta-t-il en indiquant l'ordinateur[i]
Il régla le moniteur pour ne pas éblouir Darkan qui était plus habitué à la pénombres de ses forêts qu'à la luminosité d'un écran. Et il devait considérer les lentilles anti-jour comme un produit de la décadence des moeurs.
C'est alors que la porte lui étant revenue en mémoire, il avait découvert l'intruse et sous le coup de la colère, l'avait jetée devant Darkan qu'il retrouva blême et murmurant comme si le texte l'avait bouleversé. Cecil crut entendre le nom de Basarab et en fut surpris. La vieille haine entre le prince moldave et  Darkan Lupu  était connue. Voilà qui promettait  de l'action. Poussant la fille du pied il  se dirigea vers l'ordinateur, partagée entre deux curiosités. Que faisait cette humaine inconnue dans son  couloir privé ? Des têtes allaient tomber à la Sécurité ! Mais elle avait un téléphone, le bleu roi rayé blanc de la police, on l'identifierait très vite. Lire la clé était plus urgent il espérait que s'adressant à lui Mentis Irae serait plus précis et plus réaliste que dans la lettre adressé à ce vampire du temps des cathédrales. Darkan ne cachait pas son appétit, ou voulait seulement terroriser la fille, car il proposa de l'interroger lui-même. Pour lui répondre, Cecil prit la précaution de s'exprimer en macedo-roumain, que l'autre devait comprendre, en bon seigneur valaque qu'il était.

-Elle a un portable de la police. On l'a appelée. Elle ne pourra mentir longtemps; ne la tuez pas  de préférence . Si elle a une explication, ce serait inutile de me gâcher un humain formé, surtout en ce moment. Si vous voulez être tranquille, il y a un petit salon juste à côté

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Darkan Lupu

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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Mar 30 Sep - 14:37





La morgue et les railleries d'Osbern lassaient intérieurement Darkan. Pourtant, il n'en laissa rien paraître et le Roi de Paris n'eut droit qu'à un sourire en coin de la part du Voïvod. Lui, moraliste ? De qui se moquait-on ici ? Les instances du Cercle n'avaient de cesse de redresser les infractions des Chasses à tout propos. Interdiction de chasser librement dans les forêts, interdiction d'avoir plusieurs femmes pour les Seigneurs des Chasses, comme si les vampires avaient la faculté de se reproduire et allaient engendrer des conflits d'héritage en étant polygames et en produisant des bâtards dans tous les coins. Qui était cul et chemise avec la Nonciature et Rome ?  Qui prêchait la modération et la retenue ? Qui avait une vie monacale depuis des années ? Depuis que son épouse avait été calcinée par des résistants humains ? Darkan avait beau être d'un autre temps, il savait se renseigner sur ses ennemis ou ses alliés.


- Évitez de parler de morale en ma présence, Osbern. D'aucuns disent que j'y suis allergique et je pourrais avoir envie de vous prouver que vous faîtes erreur en m'attribuant un ton moralisateur, et m'octroyer quelques moments de plaisir avec notre invitée. D'autant plus si vous me proposez l'usage de votre petit salon. Encore qu'il ne me déplairait pas que nous la partagions. Vous êtes un curieux personnage, roi des Parigots! Vous menez une vie d'ascète et pourtant vous ne croyiez en rien qui ne soit aussi matériel que cette chaise ou ce bureau.

Il empoigna la policière, laquelle faisait de gros efforts pour ignorer sa présence, ne s'adressant qu'à Osbern, et la tira par les cheveux pour la soulever aussi délicatement qu'il le pouvait, de façon à la remettre sur ses pieds. Puis il vrilla son regard d'azur fascinant dans celui du Lieutenant.

- Bien pensant, a-t-il dit ? Tu as entendu ? Allons voir si mes pensées sont si bonnes à ton égard. Puis se tournant vers Osbern, il ajouta. Soyez sans crainte, je ne l'abîmerai pas. Elle n'est pas responsable du manque de coordination entre vos différents corps d'armée. Un bon chef se doit de savoir comment va réagir sa troupe à l'annonce d'un danger et comment chacun de ses hommes va répondre face à un événement ou des consignes. Je sais pour ma part où chacun de mes lieutenants se trouve actuellement et ce qu'il y fait. Apparemment, vous ne fonctionnez pas comme cela. Cette brave fille ne voulait qu'assurer votre sécurité visiblement, mais elle a entendu des choses qui relevaient d'un entretien privé. Je vais donc m'assurer qu'elle n'aura pas la langue trop bien pendue.

Il la souleva et la prit sous son bras comme il l'aurait fait d'un tas de branches, et, d'un coup de pied, il ouvrit les deux portes battantes du petit salon indiqué par Osbern. Un feu de cheminée y brûlait et un sofa, quelques bergères disposées autour d'un piano, indiquaient qu'il s'agissait d'une pièce dédiée à la musique. Tiens! tiens! Osbern serait-il mécène à ses heures et aurait-il un faible pour les jolies artistes ? Un point commun avec Basarab, ce chien de Valaque. Quand il s'agissait de guerroyer, Darkan Lupu était content de pouvoir compter sur les archers des Carpates ou sur leurs grimpeurs hors paire, mais lorsqu'il s'agissait de Constantin, il y avait le Valaque le plus honni face au Moldave. Admiration, amour, mépris, haine, jalousie. Un puissant cocktail qui pouvait exploser à tout moment entre les deux hommes et avait déjà fait de nombreux dommages collatéraux. Il déposa la femme policière sur le sofa et s'accroupit à sa hauteur en lui adressant un sourire charmeur qui n'augurait rien de bon.


- Comment t'appelles-tu, femme ? Destrées, c'est le nom de ton père, non ? Tu as bien un nom rien qu'à toi.

Il se redressa puis repassa dans le bureau où il vit Osbern occupé à lire le message de Mentis Irae. Il empoigna la carafe de vodka et son verre puis un autre et revint au petit salon. Il remplit les deux verres et en tendit un à la fille.

- Je suis Darkan. Je ne suis pas aussi cruel qu'on le dit. Du moins pas toujours. Parfois je suis pire, parfois je suis le plus agréable des hommes. Remets-toi de tes émotions. Je ne vais pas te tuer. Je vais juste m'assurer que tu n'oublies pas de te taire au sujet de ce que tu viens d'entendre.

Il but une gorgée de vodka et contourna le sofa pour se glisser derrière le lieutenant. Il posa sa main sur son cou et caressa le décolleté qu'offrait le chemisier.

- Nous avons nous aussi des femmes guerrières réputées. Ce sont souvent les meilleures au lit; les plus passionnées. Je ne vais pas gâcher vainement de telles promesses. Surtout si nous devons collaborer par la suite. Mais écoute bien cela... Si tu désobéis aux ordres d'Osbern, bien sûr il te tuera. Il aime et a besoin d'être obéi. Mais si tu me trahis, moi, je ne te tuerais pas. Je ferais en sorte de t'assurer une vie éternelle de souffrance et de honte. La mort, c'est très surfait. Il y a bien mieux lorsqu'on veut faire payer une dette à quelqu'un.


Il revint devant elle et s'assit à ses côtés sur le sofa puis posa son verre vide sur un guéridon. Il passa familièrement son bras sur les épaules de la jeune femme et lui souleva la jambe qu'il plaça sur ses cuisses. Il remonta le pantalon et se pencha sur le genou pour le palper.

- Voyons... Ce n'est vraiment rien. Demain tu auras un peu de mal à le plier. Et une belle marque bleue. Tu as de la chance. Osbern est quelqu'un de civilisé. C'est du moins ce qu'il essaie de me faire croire ce soir. Peut-être que s'il avait été en entretien avec un des siens, il t'aurait égorgée. Là il utilise un levier psychologique pour me faire croire que JE suis le barbare sans cervelle et lui le Vampire raffiné qui réfléchit avant d'agir.


Il se resservit un verre et remplit à ras bord celui déjà à demi plein de sa nouvelle invitée.

- Mais il a de la bonne vodka... C'est déjà ça. Tu sais, je pourrais te torturer pour te punir de ton indiscrétion mais j'ai bien compris que tu pensais faire bien en protégeant ton patron. D'ailleurs tu n'as pas tort, il pourrait être en grand danger avec moi. Je pourrais te nouer chevilles et poignets derrière le dos et te suspendre à ce lustre magnifique après t'avoir planté une aiguille chauffée au rouge sous chaque ongle de main et de pied. Tu vois, je suis un homme très imaginatif dès qu'il s'agit de faire crier les femmes...Mais le mérites-tu vraiment ?


Il lui adressa un sourire carnassier tout en se penchant à son oreille.

- Je pense que tu es une fille intelligente. Tu arrives à survivre bien parmi les vampires, alors que tu es une femme et une humaine. J'admire l'intelligence. Mais elle a aussi parfois la mauvaise idée de se mettre au service de la mauvaise personne. Voilà pourquoi je vais imprimer à ton intelligence un petit souvenir qui te rappellera à qui tu dois obéissance.

Il se pencha à nouveau sur la jambe qu'il maintenait d'une main et la souleva comme on le ferait d'une marionnette, en caressa les formes et sentit la peau qui était parcourue de frissons. Puis il planta ses crocs dans le mollet et but une petite gorgée de sang qu'il trouva savoureux. Il reposa aussitôt la jambe et se leva pour ne pas se donner trop de regret. S'il poursuivait, il risquait de ne plus pouvoir s'arrêter et de la tuer ou d'être obligé de la transformer. Il n'en avait pas l'intention pour le moment.

- Tu vois, je t'ai épargné le visage ou des parties trop visibles... Pour le moment... Mais sache que ce que je suis, fait que lorsque j'ai mordu une proie je peux la localiser à des kilomètres. C'est comme si j'avais tissé un fil entre toi et moi. Si tu me trahis en parlant de ce que tu as entendu ce soir et que je l'apprends, tu n'auras aucun endroit sur cette Terre où te cacher et même si Osbern voulait s'interposer, cela ne changerait rien.

Il se tenait devant elle, si près qu'il pouvait sentir le souffle retenu de la jeune femme. Il la fixait de son regard hypnotique .

- Je suis un Ancien et par les pouvoirs qui sont les miens, tu vas te souvenir de mes dernières paroles plus que des premières. Tu n'oublieras pas les premiers mots que ma voix t'a donné à entendre mais ils seront recouverts du voile de la terreur et du secret. Si tu déchires ce voile, tu connaîtras l'enfer. Quand tu sortiras d'ici, il ne te restera que de vagues souvenirs de cette entrevue mais tu sauras qu'elle a eu lieu. Tu ignoreras de même, le sens caché de ma morsure, du moins tant que je le souhaiterai. C'est un sceau de silence entre nous et si tu le brises, je me chargerais de te rendre folle, mais c'est aussi une promesse d'alliance. Que j'honorerai quand je le désirerai.

Il eut encore ce sourire presque animal et à la fois mystérieux et se tourna vers le mouvement qu'il avait perçu par les portes ouvertes, dans le bureau juste à côté. Osbern avait fini sa lecture.

- Alors, qu'en dites-vous ? Doutez-vous toujours de son existence ? Je dois avoir un entretien privé avec mon Infant. Il possède quelque chose qui m'appartient et c'est pour cela qu'il a été désigné par Mentis comme le Questeur de Prophétie. Je vous laisse le choix pour l'homme de Foi mais laissez moi celui de l'Immortel qui l'accompagnera.

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Clémence Destrées
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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Mar 30 Sep - 18:58



Clémence avait envisagé toutes les possibilités : un renvoi à la PJ, une punition disciplinaire, la mort. Elle savait que sa condition d'humaine n'allait pas l'aider, même si elle était de la police criminelle. Mais ce qu'elle n'avait pas imaginé, c'était de se retrouver seule avec l'interlocuteur de Osbern plutôt que Osbern lui-même.
La situation empirait donc pour Clémence. Elle ne s'attendait pas à un tel revirement. Elle ignorait qui était cet homme, ce dont il était capable et surtout, que voulait-il dire par "m'assurer qu'elle n'aura pas la langue trop bien pendue".

A peine avait-il prononcé ces mots qu'elle se retrouva ballottée sous son bras telle une bête fraîchement chassée. Contre toute attente, Clémence fut déposée sur le sofa, et non jetée comme une vulgaire chose encombrante. Elle était restée silencieuse et observait ce qui se passait. Avant d'être transportée dans le petit salon, elle put voir un Osbern soucieux et pas de très bonne humeur.
Une fois sur le sofa, le vampire se mit devant elle, sous ses yeux, comme le ferait un adulte pour parler à une enfant. Mais il n'en était rien. Il n'avait pas une once de sincérité sur son visage.
Clémence dut prendre sur elle lorsque le mot "femme" fut prononcé. Cet homme aurait été humain, il aurait tâté de son pied, il aurait senti la chaleur peu agréable d'une bonne gifle. Mais face à un vampire, il était encore préférable de se faire appeler femme que casse-croûte.


- Lieutenant Clémence Destrées, répondit simplement Clémence, sans chercher à éviter la question ou à mentir.

Cela ne lui servirait à rien car s'il le voulait, il suffirait au vampire de demander à la bonne personne à la Crim' pour le savoir. Et comme tout bon humain, cette bonne personne ne lui mentirait pas. Il en va tout de même de sa survie.

Le vampire s'éclipsa quelques secondes, ce qui laissa le temps à Clémence d'observer brièvement la pièce, afin de prendre connaissance de ce nouveau terrain. Connaître les lieux était primordiale... c'était un "au cas où"...
Le vampire réapparut avec de l'alcool. Peut-être cherchait-il à renforcer son capital sympathie face à elle, essayait-il de la mettre en confiance. S'il voulait réussir, il aurait dû lui apporter une confiserie ou n'importe quoi de sucré et de chocolaté. Car ce n'était pas avec de l'alcool qu'on achetait une Clémence. Elle prit tout de même le verre. Mais s'abstint d'en boire. L'alcool, même ce simple verre, n'allait pas lui laisser les idées claires. Être lucide était important dans une situation délicate et à l'issue incertaine comme celle qu'elle vivait ce soir-là, en présence de ce Darkan.

Puis il se mit à avoir les mains baladeuses. Quelle idée de partir en trombe de chez elle et de mettre un chemisier pour une intervention de nuit. Si seulement John avait pu lui laisser le temps de s'habiller correctement. Il était derrière elle. Clémence était à sa merci pour bien des choses. Des choses auxquelles elle ne s'attendait pas, comme un examen de son genou endolori. Elle qui essayait de rester la plus imperturbable possible et la plus inexpressive, Clémence ne put retenir une petite grimace de douleur lorsqu'il pressa sa rotule, tout en parlant.

Il parlait beaucoup. Peut-être essayait-il réellement de la détendre. Clémence n'arrivait pas à statuer sur cela. Était-ce pour la rassurer ou pour mettre simplement les choses au clair ? Clémence était certaine d'une chose, il y avait derrière tout cela un avertissement sur ce qui pouvait lui arriver si elle devenait trop bavarde. Elle se dit alors que le sort que pourrait lui réserver Osbern était préférable. Car Osbern la tuerait, alors que Darkan ferait ce qu'il y a de pire pour elle. Il la transformerait pour la faire souffrir durant toute son éternité.

Clémence fut tentée d’acquiescer quand il lui révéla qu'il avait compris la raison de sa présence. Qu'elle était là pour faire son job et rien de plus. Mais elle resta encore silencieuse. Darkan avait droit au célèbre silence de Clémence. Silence qu'il réussit à interrompre en faisait lâcher à Clémence un "ho" d'étonnement, lorsqu'il lui attrapa la jambe. Un "ho" suivit d'un petit gémissement de douleur quand il croqua dans le mollet.
A ce moment, des femmes auraient pu se dire "heureusement que je me suis épilée", d'autres penseraient "ça y est, je vais mourir" ou "voilà, je vais être transformée". Clémence se dit plutôt : "à quoi joue-t-il exactement ?" Elle aurait pu avoir la réponse si elle était restée maîtresse de son esprit. Ce qui ne fut pas le cas. Darkan avait maintenant son esprit sous son emprise et Clémence ne vit rien venir. Sa mémoire eut comme un bug. Une grande partie des événements de cette soirée était en train de lui glisser entre les doigts. Ce qu'elle avait vu et entendu était allé s'enfermer à clé dans un tiroir de sa mémoire. Les informations étaient encore dans son cerveau, mais totalement inaccessibles. Et le simple fait d'essayer de se souvenir entraîna une douleur vive qui ferait passer une terrible migraine pour un simple petit désagrément.

Darkan la laissa en plan sur le sofa. Clémence remit son pantalon correctement, sans vraiment savoir pourquoi. Elle se leva et resta stoïque. Attendant qu'on lui dire ce qu'elle devait faire maintenant.
"Qu'est-ce que je fous là... Merde j'ai laissé John dans le couloir" se dit Clémence, le regard dans le vague.


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Cecil Osbern
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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Mar 30 Sep - 20:37





L'incident avec cette  policière avait irrité le dirigeant mais sa colère était vite  retombée et avant de se mettre à lire le fichier, il prit le temps de contacter Joutzen commandant de la Garde. C'était un officier efficace, un vampire venu du XXe siècle, ancien colonel du Pentagone chargé de la sécurité. Avant même l'arrivée du Loup de Brancia à l'assemblée, Osbern lui avait ordonné, comme à toutes les forces armées, d'éviter au maximum tout conflit avec les chasseurs, même au prix de quelques désordres.
Lupu venait évidemment pour le braver mais non pas pour déclencher une guerre véritable. Sinon, il aurait suffisamment provoqué de massacres pour rendre la riposte inévitable et il savait bien ce que valait une mitrailleuse contre des rangs de cavaliers. Le cheval-vampire qui se relève au soir avec son cavalier n'existe pas et devant les petits blindés récemment sortis des Fabriques, des cavaliers sans monture n'auraient pas même eu le temps de faire deux journées d'étape avant de se voir  barrer la route.
Il y avait bien eu quelques cas d'intrusions, sans doute liés à des vengeances, des règlements de compte à l'ancienne. Les  Chasses en étaient encore à discuter point d'honneur, à réclamer réparation par les armes, à punir les manants leur ayant manqué de respect par des pendaisons expéditives. Mais ce n'étaient que des cas isolés et les vampires hooligans parisiens en faisaient autant toutes les nuits dans les zones peu surveillées. Par contre, venant des réjouissances offertes par l'Assemblée aux Valaques et autres Moldaves, aucun rapport ne signalait le moindre incident, sinon une demande un peu affolée de l'intendant réclamant un lot supplémentaire d'esclaves à livrer en urgence. Ce n'est pas possible, avait-il insisté, ils n'ont pas bu depuis Marseille !

La décision d'Osbern, approuvée par le Bureau des Cinq, d'éviter à tout prix le déclenchement de heurts entre les deux groupes en présence, cette décision avait donc porté ses fruits. Les deux chefs avaient certes montré qu'ils se considéraient comme investis d'une autorité dont ils ne cèderaient pas un iota,  mais l'heure était à l'entente sur un projet  de défense commune et malgré leur antinomie de caractère et de pensée, ils étaient sur la voie d'un accord pour laisser les couteaux au vestiaire.
L'incident de la fille dans le corridor était par ailleurs éclairci.
Suite  aux ordres, le colonel avait supprimé les contrôles dans les couloirs afin que si des Valaques se mettaient en tête d'admirer les splendeurs du palais, rien ne puisse s'opposer à leurs déplacements. Comme on avait refermé les portes d'entrée forcées par les cavaliers, on savait exactement qui était à l'intérieur de l'assemblée : la Garde sang bleu, le personnel de service et quelques patrouilles de policiers humains pour les broutilles ou signaler des débuts de vandalisme. Il y en avait davantage aux abords du Palais éloignant les curieux des brutes de Lupu et surveillant d'éventuels suspects, pourquoi pas des terroristes cherchant à profiter du désordre pour s'infiltrer.
En moins de  deux minutes, Osbern fut satisfait. La fille semblait de bonne foi, sa fiche immédiatement consultée montrait que c'était un policier de quartier, qui avait été mal briefé au départ et avait profité du  moment où on laissait entrer tout ce qui portait un insigne de police pour pénétrer dans le bâtiment avec son coéquipier. Les caméras les avaient filmés à leur entrée. Rien d'anormal. Le coéquipier venait d'être conduit à la permanence où il attendait. Le vampire émit un bref avis :

-Protocole 4 . Pas plus, sauf évolution. Au moins, la fille n'est pas hystérique. Ducas supervisera l'enquête mais qu'elle délègue vite l'ensemble. Nous allons avoir plus grave que ce genre de chat à fouetter.

En fait, les seuls à punir était le livreur de fauteuil qui avait laissé la porte ouverte et  surtout le supérieur de la fille qui envoyait un couple d'agents sans ordres précis, comme si on avait signalé une bagarre d'ivrognes devant un édifice public. Mais Osbern avait toute confiance dans  Irène Ducas, chef de l'IGPH, presque aussi ancienne que Lupu, Basarab et autres fils des Carpates et qui tenait la Police, vampire ou humaine," d'une main de fer dans un gant d'acier " selon sa propre expression.
Venant du petit salon,  on entendait parfaitement le discours de Lupu, l'acoustique étant réglée justement pour cela. Lupu, trop malin pour ne pas s'en douter, se répandait en paroles et Osbern savait que c'était autant pour lui que pour l'humaine qu'il jouait son rôle de barbare jouisseur subjuguant les pucelles. Si le Valaque comptait l' impressionner, il se trompait. Il pouvait aussi bien violer la fille, l'égorger, la sucer à mort tout en lui débitant des propos d'un machisme confondant, Cecil ne réagirait pas. Tout cela était de la frime et du grand guignol. Depuis Vlad l'empaleur, les Anciens avaient mis de l'eau dans leur vodka.
De toutes façons, maintenant qu'il avait eu les informations la concernant, le sort réservé à cette fille l'indifférait. il était sûr qu'elle n'avait pas pu entendre grand chose. Que pouvait-elle avoir compris, n'ayant lu ni la lettre ni le message ? Le bureau d'un ministre est forcément insonorisé et la double portière, même entrouverte, étouffait les voix. Lupu n'avait fait résonner sa basse chantante de voïvod que pour réclamer de la vodka.

Osbern revint au message de la clé.
Bien qu'utilisant un périphérique de stockage de masse dernier cri, Mentis Irae s'exprimait en termes indubitablement prophétiques. Heureusement le langage était simple. Cecil n'était pas disposé à supporter facilement des vaticinations d'exalté.
Non qu'il doutât de la nature plus que surnaturelle du personnage . Mais enfin, on peut venir de l'empyrée ou de l'enfer et s'exprimer normalement, surtout sur clé USB.
Osbern savait que Mentis Irae n'était pas né d'une femme, même s'il ne tombait pas en transe quand on parlait de cet Archange des ténèbres. Il était bien obligé d'accepter les miracles comme les clés USB ; chaque époque a ses prodiges.
Personne ne pouvait nier que depuis l'an 2000, il était devenu impossible de se cantonner au seul matérialisme athée. L'existence du métabolisme vampire n'était pas réductible à l'éprouvette et comportait trop d'impossibilités scientifiques qui bafouaient  Darwin et Claude Bernard, toute la biologie du XXe siècle et son fameux génome humain.
Et puis restaient les deux grands mystères ou miracles ( parmi d'autres moins spectaculaires...) que l'Union Rationaliste était bien en peine de nier en tant que tels :

-A) La brusque apparition de milliers de vampires en l'an 2000. Et ceci justement quand les peuples évolués n'y croyaient plus, décimés, disparus, ou purs fantasmes collectifs. Pour en fabriquer un nouveau, les survivants mettaient parfois plusieurs siècles à se décider. alors des hordes soudain déboulant sur le monde... L'argument de la mutation collective ne tenait pas debout, pas plus que les phrases creuses comme "Ils sont sortis de l'Ombre !" ou "Ils attendaient, tapis dans les ténèbres ! " Une volonté toute puissante avait mis en oeuvre ce formidable bouleversement.
-B) L 'efficacité,  limitée mais indubitable, de la foi. Autant dire l'existence d'une force spirituelle qui ne se voyait  pas à l'IRM et qui ne relevait d'aucune source physique connue. Une autre réalité que celle accessible aux sens existait donc.

Aussi les révélations du fichier devaient-elles être prises en considération, que ce fût au pied de la lettre ou qu'on y vît une tentative de mettre des réalités surnaturelles indicibles à la portée de créatures forcément limitées . Méthode connue : la parabole, les allégories. Darkan semblait prendre tout au premier niveau. Cecil demandait à voir.
Pour juger de cet aspect essentiel, il faudrait donc rencontrer Mentis Irae. Le Père aussi, s'il  fallait le combattre. Les blindés et les kalachs ne seraient sans doute pas à la hauteur si tout cela n'était pas un énorme coup monté par des ennemis très terrestres...Osbern détestait que tout ne soit pas dit clairement. Et  en fait presque tout  oscillait entre mensonges, omissions et faux-semblants..pas étonnant qu'il soit si souvent de mauvaise humeur.
Mais on ne pouvait pas traiter la réaction de Lupu à la légère, le juger naîf et vite emballé par ses penchants mystiques. Les Anciens existaient et, même quand ils étaient aussi  folkloriques que le voïvod  valaque, il fallait les respecter et reconnaître leurs pouvoirs. Au moins partiellement.

Il relut encore le texte. Ce qui l'intriguait, entre autre, était l'expression "il a trouvé le moyen de vous anéantir tous". Quel moyen ? Et en combien de temps ? Apparemment, ce serait progressif ? Et Mentis se mettait en dehors de cet anéantissement. Un vrai Immortel ?
Il faudrait  éclaircir tous ces points. Rester méfiant. Ne tabler que sur des données permettant d'agir dans le monde d'ici-bas, le seul où Osbern se sentait  en mesure d'intervenir pour l'instant.
Il y avait  à se défendre contre un Ennemi destructeur. Le Destructeur ! On pourrait l'appeler ainsi dans les documents du Cercle, pour éviter des confusions, des indignations chez les Humains si on parlait du Père.  Un Créateur lassé de ses créatures.  Du déjà vu. Noé s'en était sorti...  


Tout en analysant le texte, Osbern suivait distraitement les descriptions de tortures que Lupu croyait propres à terroriser la fille. Le Macédonien savait qu'on se moquait beaucoup dans les Chasses de ce qu'on imaginait savoir de son absence de vie sexuelle. On l'appelait Cecil  Enberne, le Roi vierge ou Sainte-Cécile. Il n'allait pas prouver le contraire à ce Lupu qui se donnait des airs de jouisseur sans frein en pensant le mettre mal à l'aise. Et quelle conception surannée des rapports avec les femmes. La Moldavo -Valachie en était restée à la femelle tremblante devant le désir du mâle. Cecil connaissait quelques belles vampires décidées qui auraient bien aimé pendre Lupu au lustre du salon et pas par les chevilles...
Oh bien entendu, Lupu devait coucher à droite à gauche, le faisait  sans doute avec maestria et  se vantait volontiers que rien ne pouvait brider sa  virilité triomphante. Mais c'était plus que commun chez les vampires ; même le plus minable était quand même plus vigoureux que le mortel le mieux armé et si les immortelles couraient volontiers après des partenaires humains, ce n'était certes pas pour la qualité de leurs performances, mais parce que les mortels y mettaient ce qui disparaît quand on a tout le temps pour soi : la passion. La passion, qui transforme un remue-ménage d'hormones en un accomplissement de l'être entier. La passion, oui, qui naît du désir de rencontrer l'absolu dans l'instant, alors que la vie n'est qu'une parenthèse entre deux néants.

Lupu pouvait parler vodka et filles comme  un amateur des plaisirs sensuels, cela était au fond en partie du toc, du faire semblant. Un vampire pouvait très bien physiquement s'en passer. Plus de circulation autonome, il était sous transfusion. Son seul désir sui generis, incontournable, c'était le besoin de boire du sang. Sa vraie jouissance physiologique absolue, c'était de mordre et d'absorber. Le reste ? surtout des souvenirs de ce qu'il avait pu éprouver de son vivant et Cecil rageait de voir encore tant de vampires vouloir se conformer absolument à leur ancienne nature, conserver leurs réflexes d'humains, courir la bouteille et la gueuse. Un vampire bon vivant...quelle ironie ! Le coeur sur la main, pendant qu'on y était.
Cecil se pencha sur le fichier une dernière fois. Mentis Irae avait jugé bon de rèunir la Légende vivante  bardée de cuir et de ferraille avec le Vampire pragmatique qui se brossait les dents. Mais il dut se défendre contre un sentiment étrange quand Lupu se mit à exercer ses pouvoirs d'Ancien. Le Vieux vivait dans une autre réalité que la sienne et il en était impressionné.
Mais une fois encore, il parlait trop. Ou bien la fille oublierait ce qu'elle avait entendu et cela ne servait donc à rien de le lui dire . Ou bien si, comme il l'affirmait, il lui resterait de vagues souvenirs, était-il capable de savoir lesquels et leur degré d'incertitude ? Pourquoi la menacer? S'il trouvait qu'elle pouvait présenter un danger, qu'il la tue. On se serait cru dans un film de Murnau :
"Si tu déchires ce voile, tu connaîtras l'enfer !"

Et pourquoi s'intéresser à cette fille assez jolie mais sans rien d'extraordinaire ? S'il pouvait sentir à l'odeur ceux qu'il avait mordus, il devait pouvoir renifler ses "promesses d'alliance" à travers toute la Valachie !
Il relut une dernières fois la fin du message.
Il avait déjà anticipé en prévoyant, dès la lecture de la lettre à Darkan, les institutions et les factions à  rassembler, humains et vampires confondus. Pour le reste, il préférait que ce soit  Lupu qui règle la mission. Il n'avait pas mis les pieds en Roumanie depuis des siècles et le temps de consulter les rapports... En plus, Lupu pourrait retourner chez lui avec les émissaires choisis.

Pour le religieux, il avait sa petite idée. Un prêtre sachant lire des textes anciens et qui n'aurait pas peur d'aller dans les montagnes sauvages en compagnie d'un prince vampire. Un prince de l'Eglise peut-être, pour l'équilibre du duo ? Et surtout pas quelqu'un qui, pris de panique devant cette histoire de Père divin, ignoble et assassin, tenterait d'exorciser Mentis Irae, prince des cohortes ténébreuses. Un homme de foi mais d'une foi syncrétique plus que dogmatique, conciliante, adaptable. Encore faudrait-il que Jandeval accepte de quitter Paris...quant à l'autre...
Il se redressa , songeur. Darkan  venait de quitter le petit salon et lui demandait son avis. Il attendit que la policière sorte, elle aussi, un peu pâle, mais apparemment capable de se diriger. Il lui montra la porte  et  dit froidement :


-Fichez le camp et allez jouer à Miss Marple dans votre poste. Je ne veux plus entendre parler de vous. Et fermez la porte en sortant.

Puis il se tourna vers Darkan :
-Basarab ? Il est soit à Paris soit dans sa propriété de Minerve. Vous pouvez le savoir dans les minutes qui suivent. Evidemment, nous le surveillons, bien qu'il ne nous cause aucun ennui . Si on le manque ici, notre correspondant à Minerve le verra arriver. Je pense à Jandeval, le nonce, pour le prêtre. Tel que je le connais, il devrait être intéressé. Et c'est un homme intelligent et érudit.
Quant à la réalité de Mentis Irae, je pense que sur le sujet, le savoir d'un Ancien doit être pris en considération. Je suivrai votre exemple et bien que toutes les décisions mettant en jeu le Cercle le seront selon nos lois et usages et seulement par nous, je peux vous assurer que nous mettrons tout en oeuvre pour que l'Union demandée se réalise.


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Darkan Lupu

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MessageSujet: Re: {Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon   Dim 9 Nov - 2:05



Pour qui voyait en face de lui Darkan Lupu sans rien en savoir, l'Immortel était impressionnant. Pour le commun des mortels, il était à la fois terrifiant et fascinant. La plupart des Vampires l'étaient aux yeux de la basse humanité. Même le plus insignifiant d'entre eux était à considérer avec la méfiance qu'on confère à une arme capable de donner la mort. Simplement il y avait loin du simple couteau de cuisine au coutelas de chasse. Lupu, si on filait la métaphore, était une prodigieuse claymore. Cette comparaison n'aurait guère parlé à Osbern qui préférait les mitrailleuses aux armes blanches.

Pour celui qui avait pris le temps de se renseigner un peu sur le Seigneur de la Chasse de Brancia, une auréole de gloire sanglante pouvait se dessiner autour du personnage. A ce stade les hommes gémissaient et les simples vampires avaient le poil qui se hérissait d'effroi. "Tâchons de le compter parmi nos amis ou abritons-nous loin de sa possible vindicte". Le Roi des Vampires avait sans doute activé son réseau de renseignements avant même que Darkan n'eût foulé le sol de France. Le Moldave le savait car si on pouvait le traiter de fossile archaïque et obsolète, ce qui était d'ailleurs loin de la vérité, il savait jauger un adversaire et évaluer ses moyens. Osbern, même s'il trahissait l'Ancien peuple de l'Ombre, n'était pas un stupide incapable, un idiot inapte à la gouvernance. Simplement, il gouvernait comme un faible humain l'aurait fait avant le grand retour des fils des Ténèbres. Doté de raison et d'un certain courage, il fallait bien l'admettre, le Roi régnait sans honneur ni cœur, sur des vampires domestiqués et se pensant "civilisés". Pour cette raison, il devait considérer les faits d'armes passés du Seigneur Ancien comme des broutilles de chevalerie tout juste dignes d'un délire romanesque. Darkan prendrait plaisir en temps et heure, à lui démontrer que les champs de bataille d'avant la révolution industrielle n'avaient rien de promenades équestres au cours desquelles on agite son épée au hasard dans l'air printanier. Lupu s'était renseigné aussi sur son rival et savait qu'il avait connu son apocalypse personnelle. La personnalité du Roi ne s'était pas forgée au fil d'une vie douce et tranquille. Pourtant, Osbern manquait d'une expérience. Celle des champs de bataille et du chaos total. Les terroristes devaient, de temps en temps, lui donner du fil à retordre en faisant exploser des bâtons inspirés des feux d'artifices d'orient ou une sorte de pâte malléable ressemblant à une brique d'argile en séchage. Mais guère plus que quelques bâtiments en feu et éventrés, quelques victimes de tous bords. Cela durait quelques minutes de bruit et de confusion, puis la fumée se dispersait et on comptait les quelques morts.

Sur les champs de bataille de Valaquie ou dans les plaines tombées aux mains des Ottomans, le chaos durait des semaines, voire des mois, et quand les clameurs se taisaient, il ne restait rien à compter. Les charognards, la pluie, la neige, avaient tout confondu en une sorte de boue innommable. Les morts étaient retournés aux sillons de la terre. Quant aux survivants... Blessés... aux traînards  qui essayaient justement de récupérer leurs morts...

Lupu eut un sourire. Les blessés et les imprudents qui s'attardaient à la tombée de la nuit sur les champs de bataille ... C'était l'affaire des vampires. Combien en avait-il transformé ainsi ? De vaillants mais inconscients chefs de guerre qui voulaient "donner une sépulture décente" à leurs morts. Le carnage ne s'arrêtait jamais en ces temps obscurs. Et il en avait été un des plus fervents acteurs. Osbern ne connaissait pas cette sensation quand l'acrimonie du sang mêlé aux vapeurs des corps en décomposition vous prend à la gorge jusque sur votre cheval. Osbern avait les ongles polis et brossés, les cheveux faussement indisciplinés, la chemise impeccable et le menton rasé. Il était redoutable mais ne se doutait pas de ce qui allait fondre sur eux dans quelques temps. Il n'avait jamais dormi roulé dans sa cape au creux d'un fourré, sous une pluie battante, attendant le moment propice pour lancer un assaut. Il n'avait jamais partagé un gibier traqué avec ses hommes après des semaines de famine. Il n'avait jamais escaladé un arbre plusieurs fois centenaire pour y évaluer le nombre de lignes adverses. Il n'avait jamais ressenti ce frisson le long de la colonne vertébrale, ces coups au cœur quand le sol vibre des sabots ennemis. Le nœud à l'estomac avant de se jeter dans la mêlée ou de lancer la charge, le sifflement des flèches qui frôlent les oreilles, le bruit soyeux des lames déchirant l'air et le sang explosant en bouquets indécents, de toute part, au point qu'un voile rouge finit par envahir le champ de vision entier. Darkan avait connu cela, d'abord à travers les récits de ce capitaine de la Garde de son père qui l'avait recueilli, puis par ses brèves actions en tant que simple jeune écuyer puis lorsque, banni, il s'était exilé en Egypte et avait loué ses services aux seigneurs orientaux les plus offrants. Enfin et surtout, il avait connu cela lorsqu'il avait transformé le Prince de Valachie et Moldavie et en avait fait son Infant. Lorsqu'il avait chevauché à ses côtés puis seul après l'avoir écarté -enterré pour être plus juste- à la tête de deux armées réunies.

Il avait aussi connu cela, malgré la clandestinité à laquelle l'ère moderne avait contraint les Vampires, lorsqu'il avait arpenté les champs de batailles des guerres mécanisées avec sa Chasse lors des nuits sans lune pour achever les blessés ou en "guérir" certains. Il les choisissait bien entendu selon le camp auquel ils appartenaient et les alliances fluctuantes de l'époque. Tout ennemi de ses anciennes terres était harcelé. La Roumanie étant du côté le plus sombre, durant la dernière guerre mondiale, cela avait été assez complexe. Il avait du coup tranché autant de jugulaires russes qu'allemandes. Les deux envahissaient, à ses yeux, le territoire ancestral et se désignaient ainsi comme un gibier naturel. Les idéaux humains le concernaient peu bien qu'il se demandât pourquoi les Hommes avaient si mauvais goût et jugement en manière de leader. Finalement, personne ne sortait vraiment vainqueur de ces fichues guerres menées avec des armes soit disant supérieures. Elles faisaient juste beaucoup plus de dégâts et de morts. Les terres étaient redistribuées par des Hommes qui n'avaient pas vraiment combattu sur le terrain et jouaient les ambassadeurs de la paix sur une partie de la Terre pendant qu'ils massacraient l'autre partie. C'était très étrange. Ce phénomène avait perduré sur d'autres territoires durant des décennies. Les grands peuples semblaient se faire une guerre interposée par le biais de petits états. Darkan étudia dans la clandestinité le déroulement de tous ces conflits pour essayer de les comprendre et d'en tirer quelque enseignement. Il aiguisa son sens de la stratégie et de la guerre de harcèlement.

Un vampire ne frisonne plus bien qu'il ait froid, un vampire ne sent plus son cœur ou sa respiration ralentir ou accélérer. Il éprouve pourtant des émotions mais il doit les sublimer par le souvenir de ce qu'il était avant. Darkan, lui, connaissait encore l'ivresse de l'adrénaline, la chaleur du sang adverse qui coule sur une main, gicle au visage, le trouble vertige de la victoire qui vous prend les tripes. Il ressentait tout ce qu'un Homme peut ressentir en ces circonstances et plus encore, l'autre part qui sommeillait en lui, exacerbait ses émotions, sa perception. Joie ou tristesse étaient amplifiées. Cela aussi, Osbern ne pouvait l’appréhender et ne le pourrait jamais. Car cette autre part ne devait rien à la transformation de Darkan par un vampire millénaire. Cette autre part était déjà en lui à sa naissance.

Pour aucun, encore, Darkan n'était vraiment ce qu'il était. Il gardait pour lui sa vraie nature et l'étendue de sa personnalité, ne pouvant en parler puisqu'il ignorait lui-même comment la définir. Il la vivait, chaque jour, chaque minute et il avait cette parfaite conscience d'être différent. Il était né différent et la vie avait continué de le faire différent. Le destin peut-être. Lorsqu'il avait été mordu puis possédé durant des années par cette entité, il avait encore franchi un degré dans l'étrangeté. Il percevait le scepticisme de Cecil Osbern. Il comprenait son pragmatisme bien que le Roi, s'il n'était pas obtus, dût convenir tout de même que l'existence même de leurs semblables soit un défi au rationnel. Un défi qui n'étonnait pas le Moldave aguerri aux divers changements d'état. Il survenait dans une vie des choses inexplicables qu'on s'efforçait d'expliquer, mais lorsqu'on était intelligent, on s'en accommodait et on continuait à avancer. Lorsqu'on était plus que cela, on en faisait une force, un atout. C'était ce qu'il avait toujours tenté de faire. Avec une lourde contrepartie parfois...

Il adressa un clin d’œil presque amusé à la femme guerrière d'Osbern lorsque celle-ci traversa, telle une ombre, le bureau de son maître qui lui conseilla d'aller jouer à son poste. La sanction laissa le Moldave quelque peu perplexe mais il pensa que les subtilités de la langue française lui échappaient encore. Dans les Chasses de l'Est, une femme surprise en train d'écouter derrière la tente d'état major aurait été livrée aux chiens ou à la soldatesque après qu'on lui eût tranché la langue pour s'assurer son silence. Il faudrait qu'il se renseigne sur ce jeu "Miss Marple". C'était peut-être un supplice occidental. Quoiqu'il en soit la fille n'était pas un problème. Il en avait fait une marionnette. Cela pouvait être utile d'avoir un valet du roitelet sous contrôle. Si Osbern ne voulait plus entendre parler de sa subalterne, Darkan, lui, savait qu'elle aurait prochainement de ses nouvelles. Après tout, quand on pouvait lier l'utile à l'agréable...

Mais il y avait plus urgent. Le Prince des Chasses de l'Est hocha la tête en écoutant les propos de son interlocuteur.

- Je suis satisfait de voir et d'entendre à quel point vous savez laisser parler la raison en ces circonstances particulières. En effet, l'heure est grave et exige plus une alliance que le conflit entre nous. Ne pensez pas pour autant que j'oublie mes droits et ce que mon titre peut m'accorder de préséance sur vous. Certes vous avez été élu... La démocratie ... Une invention des Grecs n'est-ce pas ? Mais la vôtre est parlementaire. N'oubliez pas que la valeur d'un chef se mesure aussi à ceux qui le mettent au défi. Qui vous a défié depuis que vous êtes sur le Trône ? Qui évalue quel chef vous êtes ? Vous avez  émergé à la faveur de l'ancien chaos. Il se trouve qu'un nouveau, bien plus grand, se prépare. Nous verrons à l'issue de ce tourment, qui a la reconnaissance du Peuple Immortel...Vous voyez, moi aussi j'ai une âme de démocrate... A ma façon ...

Darkan guettait l'étonnement dans le regard de son rival. Celui qui devait le prendre pour un ignare crasseux. Un pourfendeur de crânes à la petite semaine. Il aurait été bien étonné de connaître les voyages orientaux de son adversaire et l'intérêt qu'il prenait à apprendre quand les choses de la guerre lui en laissaient le loisir.

- Vous me servirez bien une autre vodka pour marquer notre alliance ! Je vous rendrai la pareille lorsque nous scellerons nos accords sous ma yourte. Ma Chasse est actuellement installée en forêt mais nous allons nous mettre en route dès demain pour Paris avant de partir pour Brancia. Vous ferez en sorte que votre Nonce ainsi que Basarab mon Infant soient de votre cortège pour nous rejoindre. Quelques membres de votre état-major politique, que je vous laisse désigner, seront du voyage, bien entendu, comme gage d'alliance. Un émissaire vous indiquera où nous retrouver. Voici mes conditions: sur le sol roumain, je suis le seul représentant de l'autorité vampirique. J'informerai le Curtea Veche de l'avancée de nos recherches, cela va de soi. A Paris, je vous laisserai quelques conseillers mais vous demeurez, pour l'heure, le Roi. Je m'engage à œuvrer dans l'intérêt de tous les nôtres.

Le Seigneur de Chasse contempla les grandes tentures, le plafond travaillé, les boiseries dorées à l'or fin, et sourit à à Osbern.

- N'y voyez rien de personnel. Je ne souhaite pas votre fin. Osbern, si vous êtes légitimement apte à gouverner notre peuple, vous ne vous déroberez pas à l'épreuve qui vous est destinée. Nous sommes des prédateurs et c'est le plus fort de nous deux, au sens absolu, qui l'emportera. Pour l'heure nous devons nous mettre au service de la sauvegarde de l'état vampirique et, au delà, de toute forme de vie. Au fait ! Savez-vous monter à cheval ? Je crains que nous ne coupions par quelques chemins de traverses pour éviter le sol noir qui abime les pieds de nos chevaux. Vos engins pétaradants auront du mal avec les ornières des forêts... Je ne vais pas trop tarder à regagner mon campement afin de régler les détails de notre marche sur Paris.


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{Achevé} Des cavaliers au Palais Bourbon

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