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{Achevé} L'ombre du Destin

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Fédor Illitch
MessageSujet: {Achevé} L'ombre du Destin Sam 6 Sep - 21:42



Fedor Illitch

Boulevard Saint Germain, appartement des Delhomme
Nuit du 1er mai 2213

Paris allait leur appartenir bientôt. Cette certitude mettait Fedor en joie alors qu'il remontait cette grande allée à double sens couverte d'une interminable pierre noire que les hommes de cette époque appelaient goudron, à la tête de sa suite de cavaliers. Dans la Targoviste qui l'avait vu naître, les rues étaient plus étroites et couvertes de petits pavés ronds dans le meilleur des cas, en terre battue dans les quartiers pauvres qu'il arpentait enfant. Fils d'un couple dont les familles Rùs avaient migré de Kiev vers la capitale roumaine, il avait ce statut de sauvage aux yeux des nobles raffinés de Valachie et sa vaillance aux armes n'y changeait rien. On le voyait comme un ours, un abruti sans cervelle. Mais Darkan était arrivé, magnifique et vainqueur du boucher, du prince de Valachie, Constantin le Sanglant. Darkan, pourtant auréolé de sa gloire et d'une aura inexplicable, lui avait fait confiance, à lui, le fils du forgeron de Targoviste qui forgeait les meilleurs lames des Carpates. Il avait pris le père comme maître forgeron de sa Chasse et le fils comme écuyer et comme ... infant. Et Fedor avait connu la jouissance sans fin d'être un invincible guerrier, un conquérant au désir inassouvi et aux victoires multiples. Rien ne leur avait résisté, jusqu'à l'avènement des grandes traques, des croisades et des purges. On les avait pourchassés, exterminés, humiliés, exposés au soleil des jours durant, obligeant les pères à voir leurs enfants et épouses dépérir à la lumière, dans des souffrances terribles, les yeux brulés, aveugles, avant de leur percer le coeur d'un pieu en argent. Avant de devenir Immortel, Fedor avait fondé une famille avec Ivana. Darkan, dans sa grande bonté, les avait tous pris en protection, respectant la volonté de son vassal de ne point transformer sa femme pour conserver une mère humaine à son fils. Il l'avait fait Comte également. Mais alors qu'il était hors de ses terres, menant bataille contre les croisés germains au côté de Darkan, le petit fortin d'Illitch avait été pris d'assaut, sa femme et son enfant, convaincu de sorcellerie et de faits démoniaques, furent exposés au soleil mais comme il constatait que leur peau ne se craquelait pas et qu'ils ne se tordaient pas de souffrance mais au contraire semblaient apprécier la douce caresse des rayons, le prélat qui guidait les troupes ordonna de les mettre à mort d'un pieu dans le coeur, ce qui cette fois les tua aussi sûrement que s'ils avaient été immortels. Ne les voyant pas tomber en poussière comme ils auraient du, et pour masquer son erreur, il fit allumé un bûcher sous les corps et les deux amours de sa vie, agonisant des effets du pieu, périrent dans d'atroces souffrances.

Il n'était rien au monde que Fedor haïssait plus que l'engeance humaine. S'il n'avait fallu s'en nourrir, il les auraient tous voulus morts mais comme il ne pouvait condamner les siens à la famine et à l'extinction, et qu'il devait loyauté à Darkan, il renonça à les tuer tous mais ceux qu'il tuait, il s'appliquait à les faire bien souffrir. Ce soir, il se réjouissait car son Sire lui avait donné une mission qui lui permettrait d'en faire souffrir quelques uns de plus. Darkan avait ses propres desseins mais ils rejoignaient souvent ceux de Fedor. Cette nuit, tandis que son Sire prenait d'assaut le palais du Roi d'opérette que s'étaient choisis les Vampires, lui Fedor Illitch allait mettre à mort une humaine dont le père répandait une propagande mensongère et travaillait pour un traître à la Chasse, un infant dissident, qui avait fait en d'autres temps passer ses intérêts personnels avant ceux de Darkan et manqué au serment de loyauté qui lie tout vampire-né à son créateur. Constantin Bassarab, laissé pour mort dans la chaîne des Tatras, enterré vivant, était revenu à la vie, le Premier seul devait savoir comment, et sa seule existence était une insulte à l'autorité du Seigneur de Brancia, Darkan Lupu. Et le Loup savait, on ne sait comment, beaucoup sur la vie de son infant ingrat depuis qu'il était revenu de sous terre. Notamment, qu'il encourageait les arts chez ces animaux sans discernement qu'étaient les humains. Dans sa haine aveugle, Fedor oubliait que son épouse et son enfant défunts étaient eux-mêmes humains par sa volonté. Pour le Comte Illitch, l'humanité avait perdu tout droit à l'existence le jour où elle lui avait arraché sa famille. Il n'était pas homme à se poser des questions d'ordre métaphysique et la vengeance était le seul moteur de son existence, avec au second plan la fidélité à la Chasse de Brancia. S'il pouvait faire souffrir un humain en lui volant son enfant alors il en éprouverait du plaisir. Et s'il pouvait le faire en contentant son Sire et en punissant ce vampire qui les déshonorait en protégeant des animaux, en leur prêtant une intelligence, s'il pouvait du même coup éliminer son rival, l'autre infant dont la trahison semblait obséder son Seigneur, alors il serait satisfait trois fois de saigner cette petite garce.


Se glisser le long des chenaux jusqu'au balcon sur lequel s'ouvraient les appartements de la famille Delhomme  avait été très facile à Fedor qui grimpait aux arbres comme un singe dans son enfance humaine. Il n'apprendrait jamais à son fils à escalader branches et rochers. Cette pensée décupla son instinct meurtrier. Il déambula le long du balcon et vit dans un bureau, deux hommes d'âge mûr penchés sur des registres. Arrivé à la dernière fenêtre, il la vit, devant sa coiffeuse, le visage tourné vers le miroir où elle se contemplait sans doute, tandis que, d'une main nonchalante, elle brossait une fort belle chevelure. En bas de l'immeuble, les autres cavaliers avaient pris position. Le piège était en place. Il continua un moment à la contempler sans bouger, dissimulé derrière le voile du rideau agité par la brise nocturne. En tenue de nuit, dentelles et tissu délicat, elle avait tout d'un ange et chantonnait doucement en passant la brosse dans ses cheveux bouclés. Fedor pensa à Ivana et au bonheur qu'il avait connu étant humain puis même après sa transformation. Il ne pouvait plus avoir d'enfant, certes mais il avait une femme merveilleuse et un fils dont il pouvait être fier. Son malheur n'était pas venu des vampires, non, mais bel et bien des mortels. Mortels qui voulaient voir le mal en toute chose même dans des êtres innocents. Ils l'avaient puni de ce qu'il était, à travers des être innocents, il faisait de même et il allait recommencer ce soir. Les punir d'être mortels, en tuant les plus innocents d'entre eux.  Il aurait aimer la lacérer et la déchiqueter pour qu'elle souffre autant que les siens mais Darkan avait dit de la saigner proprement. Il avait affirmé que la souffrance de voir dans toute sa beauté ce qui était perdu était presque plus cruel pour le vampire qu'il voulait punir que de la massacrer et de la rendre laide et repoussante. Fedor n'entrait pas dans ces considérations d'ordre philosophique ou esthétique au sujet de la mort. Il avait juste envie de se déchaîner mais il devait obéir à Darkan et d'ailleurs celui-ci avait promis qu'il pourrait l'achever avec toute la barbarie souhaitée lorsque le piège aurait rempli son office. Ce n'était donc que partie remise. Il se contenterait donc, pour l'heure, de la vider à moitié de son sang pour la mener au seuil du trépas. Elle était belle et désirable, il aurait fallu être aveugle pour ne pas le voir. Mais plus que le désir charnel, c'est la vengeance qui fit faire un pas à Fedor et arracher le rideau. Il lui fit un sourire à glacer le sang. Elle allait hurler, lorsque se retournant au bruit du rideau déchiré, elle le vit. Mais avant qu'elle en eût le temps, il ne marcha pas, ne courut pas. Il glissa, invisible, et fut auprès d'elle, la main sur sa bouche, penché au dessus de son oreille, de son cou.

- Je suis Fedor Illitch et tu vas mourir !

Sans plus attendre, il plongea ses crocs dans la veine palpitante et but avec un plaisir non dissimulé le sang chaud et parfumé qui s'offrait à lui.

HRP:
 


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Zélie Delhomme
MessageSujet: Re: {Achevé} L'ombre du Destin Lun 8 Sep - 23:30
Autant rester dans le même registre


La journée avait été fort longue à mon goût. Je n'avais eu aucun cours pour exutoire, aucun biais pour expulser ma rancoeur contre moi-même. J'avais donc accepté de passer une partie de l'après-midi avec Olivier et comme toujours, ces derniers temps, ça avait été un échec cuisant. Plusieurs fois, j'avais senti cette gêne lorsqu'un couple n'a plus rien à se dire qui le fasse vibrer, se sentir uni, un couple qui cherche des mots pour combler les blancs de l'inexistence. Plusieurs fois je m'étais intimé l'ordre d'ouvrir la discussion, d'aborder enfin ce malaise qui générait tellement de mal-être et n'apportait plus que de la tristesse. J'avais subi ces moments comme autant de coups de poignards portés en plein ventre, le nœud des émotions et dans mon cas, je n'en manquais pas mais certainement plus celles qu'on attend d'une jeune femme amoureuse. Le trajet de retour s'était fait dans un silence complet, oppressant, ce silence parlant bien plus que le verbiage insensé qui avait été le nôtre les heures précédentes. Je n'avais même pas proposé à celui qui était pourtant mon compagnon de monter passer le bonsoir à Papa et Oncle Max, prétextant que la nuit tombant, il ne serait plus hors d'atteinte. Je ne savais encore pas à cette époque qu'il bénéficiait lui aussi d'une protection importante mais que contrairement à moi, il le savait pertinemment et me le cachait. Qui encore avait des secrets pour moi dans mon entourage ?


En montant les escaliers, je repensais à cette rencontre inattendue avec ce policier, cette femme policier plutôt et ce jeune homme dont la famille travaillait aussi dans l'édition. Notre conversation avait été fort intéressante lorsque nous nous entretenions de ce vampire qui avait enfin déguerpi. J'en avais même oublié l'horrible confrontation qui avait été à l'origine de notre rencontre à tous les trois.
Délaissant toutes ces réflexions, je poussai la porte et me délectai de l'odeur familière des cigares d'oncle Max. Je les savais, Papa et lui dans le bureau, en train de travailler à je ne devinais quoi. Je ressentis comme un besoin enfantin de passer un peu de cette soirée avec mes deux figures paternelles. Je pénétrai dans la pièce à pas de loups, ne surprenant personne, ils étaient toujours aux aguets pour que je respecte le couvre-feu. Nous discutâmes un petit moment de choses et d'autres et d'un geste du bras, je reléguais le sujet de mon couple au rebut. Il n'y eut qu'un vague échange de regards entre les deux hommes, depuis bien longtemps ils avaient compris que leur enfant chérie ne se nourrissait plus du grand amour. Souhaitant me retrouver un peu seule, je leur souhaitai la bonne nuit et me retirai dans ma chambre qui était un repaire que j'affectionnais depuis toujours. Dans les tons de blanc, elle était décorée ça et là de multitudes de bougies que je n'avais pas envie d'allumer ce soir-là...


Je défis le cache-coeur noir pour lequel j'avais opté le matin même et le pantalon de la même couleur, ainsi que mon soutien-gorge pour me calfeutrer dans un déshabillé en dentelle blanche que je recouvris de son peignoir assorti. Je souris en pensant que c'était des cadeaux de mon oncle adoré et que je me demandais bien où il arrivait à se procurer autant de produits illicites pour les humains. Cette question me taraudait régulièrement comme si quelque chose en moi comprenait implicitement qu'on continuait à me mentir sciemment. Ce fut machinalement que je rejoignis ma coiffeuse et me détendis les traits en me massant doucement le visage. Avec le même automatisme quasi religieux, j'entamais une mélodie que ma mère aimait à écouter, des notes portées dans les aigus que je murmurais, me délivrant de toute la fatigue nerveuse accumulée. Je me saisis de ma brosse à cheveux et commençai à les démêler ce qui me détendait à tous les coups. Je voyais à peine mon reflet que la glace renvoyait mais tout à coup se superposa un visage que je ne connaissais pas et qui me fit légèrement sursauter. Je me retournai mais ne vit personne. Le plus étrange fut que ce visage ne m'inspirait aucune crainte. Je soupirai et me dis que j'étais vraiment à bout de forces.


Alors que j'appréciais de sentir ma chevelure soyeuse se lisser sous mes doigts, tout bascula en quelques secondes. Un bruit qui sembla déchirer ma voix que je forçais à peine me fit me retourner vivement en direction de la fenêtre. Une créature à l'apparence vulgaire, au visage défait et sanguinaire pénétra dans mon antre et allait m'arracher une clameur, comme si cette semaine avait été dévolue à me pourchasser. Mais cette fois ma voix s'éteignit, forcée par une nouvelle main puissante et gelée. Je n'avais plus aucun doute sur la nature du propriétaire ni sur son identité. Pas plus que sur ses intentions. Contrairement à ce qu'on raconte dans tous les bons romans à suspense, je n'ai absolument pas eu le temps de penser à la succession de toutes ces années mais plutôt à l'enfoncement des crocs dans ma carotide. Je fronçai le visage autant par surprise que par cette douleur atypique que je ressentis au creux de mon cou. J'avais affaire à un acharnée et je sentais le sang, mon sang couler le long de mon décolleté et aussi étrange que ça puisse paraître j'eus une pensée pour la blancheur pure de ma tenue nocturne. La bête s'abreuvait et je sentais mes forces me quitter. Dans un dernier sursaut, je cherchai à attraper quelque chose sur la coiffeuse. Tout ce que je trouvai fut un peigne. Avec le peu de vitalité qui m'habitait encore, je le serrai dans ma main et le plantai je ne sais où dans le corps du vampire. Je ne réussis qu'à déclencher une bordée de jurons avant de tomber sur le sol, à peine consciente. Plus aucun son ne parvenait jusqu'à ma conscience et une nouvelle fois j'eus une pensée compatissante et triste pour Maman. On allait me voler la vie comme on lui avait volé la sienne...
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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {Achevé} L'ombre du Destin Mar 9 Sep - 23:02



Un battement d'ailes puis deux ... S'élancer encore et encore, s'adapter à une transformation de plus et éviter de se souvenir de ce matin sur une plage de Normandie où il était tombé comme une pierre dans la mer. A cette époque il était Stan, déjà... Stan, le Roumain des F2, un valaque chez les polacks. Stan, cela sonnait bien aussi et c'était moins long que Constantin à hurler pour donner un ordre ou pour aduler une star. Stan avait repris du service lorsque le Prince Constantin Basarab avait formé Zagiel. Un prince décadent, et vampire de surcroit, qui fait de la musique sombre et violente... Le succès ne s'était pas fait attendre chez les jeunes vampires en mal d'émotions fortes, les petites humaines rêvant d'être choisies par un Immortel, sexy de préférence, pour servir d'esclave et de fix à l'hémoglobine. Fort heureusement ses fans ne se limitaient pas à ces deux définitions et il en était pour apprécier sa musique avant son étrange beauté ténébreuse. Comment la définir ? Croire qu'il ne devait son charme qu'à sa nature vampirique aurait été un raccourci très exagéré. Constantin Basarab avait rencontré l'ombre bien avant de croiser son Sire. Il était né dans l'ombre et la clandestinité et il avait grandi en se forgeant lui-même dans l'adversité et la souffrance, avait avancé parmi les cadavres et dans des plaines de sang, à l'aube d'une ère ou se réveiller vivant le matin était déjà un miracle en soi. Il avait arraché ce que sa nature princière et fédératrice lui destinait, de haute lutte et toujours contre la volonté générale qui le voulait mort plutôt que vif. Depuis son premier cri, à la naissance, jusqu'à son avènement sur les deux trônes de Valachie et de Moldavie, on l'avait voulu mort. De son vivant. Un être avait exaucé tous ces ennemis, jaloux d'une trop grande popularité et de cette aura déjà inhumaine qui marquait tout homme croisant le Prince. Cet être qui accomplit le geste que beaucoup espéraient se nommait Darkan Lupu. Il lui ôta la vie alors qu'enfin vainqueur et légitime souverain de ce qui serait plus tard la Roumanie, il s'apprêtait à goûter enfin à  quelque repos sur ses terres. Il le transforma à la veille de son mariage, en un monstre sanguinaire et fou furieux que seul le supplice le plus terrible parvint à calmer. Dépassé par son Infant devenu incontrôlable, Lupu n'eut d'autre choix que de le faire enterrer vivant. Pourtant plus de deux siècles plus tard, Constantin revint de la mort une nouvelle fois, avérant ainsi la légende selon laquelle un vampire pouvait survivre sans se nourrir durant une fort longue période mais également que son réveil était alors synonyme de désolation pour les terres qui le voyaient renaître. Pourtant Constantin avait changé. Ou peut-être s'était-il révélé dans sa vrai nature ?


Que s'était-il passé durant le long sommeil ? Nul ne pouvait le dire. Pas même lui qui commençait juste à prendre conscience de ce qui se jouait en lui. Après avoir anéanti deux villages sur les pentes des Tatras, il avait suivi sa route à travers l'Europe, à travers les siècles. Et cette route l'avait mené à Paris, où il menait une vie d'artiste esthète, "neo dandy décadent", avait écrit un critique d'Heavy & Loud. Chanteur, guitariste, peintre, sculpteur, écrivain et poète mais aussi mécène et ardent hédoniste, le Prince, qui avait un confortable patrimoine difficilement estimable, surtout depuis qu'il avait réussi à récupérer une partie de ses terres et sa chère forteresse de Bran, dont l'accès lui était encore interdit par la Chasse de son Sire, vivait de ses rentes plus que de son art qui, pour être une passion, n'en était pas moins un loisir qu'il menait avec sérieux plus qu'un véritable métier. Le cours de son interminable vie avait été depuis la seconde guerre mondiale, quelque peu perturbé par des sortes d'"absences" qu'il mettait volontiers sur le compte de sa révélation artistique et des substances opiacées qu'il s'était mis à consommer après son second réveil. C'est qu'il était revenu de sous la terre avec quelques visions embarrassantes et envahissantes. Une sorte de reste de conscience humaine ? Son penchant de plus en plus affirmé pour les arts l'ayant poussé à fréquenter des milieux ou les hallucinogènes étaient répandus, il l'avait finalement incité à découvrir cette autre voie vers des plaisir nouveaux. Averti des effets de ces substances sur l'esprit, il ne s'était pas inquiété outre mesure que ses visions deviennent de plus en plus prégnantes, au point d'envahir jusqu'à son sommeil. Cette consommation assez régulière mais modérée ne semblait pas nuire à ses facultés, ni à ses sens qui, tout au contraire devenaient de plus en plus aiguisés. Il lui apparut bientôt évident que l'explication des substances hallucinogènes ne tenait pas pour justifier ces accès de vacuité et d'absence qui le frappaient au moment le plus inattendu. Apprendre à en maîtriser les survenues et les effets devenait vital s'il ne voulait pas se retrouver les bras ballants au milieu d'un concert ou encore dans un magasin de sportswear avec un sac de vêtements dont il n'aurait jamais eu l'idée de faire l'acquisition. Des rumeurs courraient déjà au sujet de son abus de drogue et les tabloïds soulignaient que la consommation devait être colossale pour affecter un vampire de cet âge. Il savait qu'il n'en était rien. Mais étrangement, il ne démentait pas ces rumeurs comme s'il avait mieux valu laisser cette mauvaise légende se construire.


Il passa par la fenêtre et s'écrasa sur son lit. Quelques plumes volèrent. Il sombra dans un sommeil bref dont il fut tiré par quelques coups donnés à la porte par son valet de chambre. Il se redressa sur le coude, les cheveux en bataille devant le visage et prit conscience qu'il était nu comme un ver. En titubant, il se leva et alla jusqu'à la salle de bain pour attraper son peignoir. Puis il ouvrit à Edgerd.

- Que sa Seigneurie me pardonne mais un visiteur s'est annoncé et demande une entrevue à sa Seigneurie. Il affirme que sa Seigneurie saura qui l'envoie en voyant ceci...

Le valet tendit une chevalière large et ouvragée, le sceau de la Maison Lupu, arborant un Loup dressé sur fond vermeil.

- Darkan... Murmura Constantin en rassemblant ses cheveux d'une main nerveuse. Préparez ma tenue de chasse, et descendez au sous sol chercher mon épée. Assurez-vous que l'armurier révise et nettoie mon armure et mon écu. Qu'ils soient prêts à un usage prochain.

Jetant un coup d'oeil circulaire à la pièce  et constatant le désordre qui y régnait, il poursuivit.

- On dirait qu'il y a eu une tornade ici ! Il faudrait mettre un peu d'ordre.

Edgerd s'inclina.

- Ce sera fait Votre Seigneurie. Devons-nous aussi ranger vos partition et vos instruments dans le studio? Vous étiez pressé et avez tout laissé en l'état...

Constantin passa une main sur son front et se remémora son départ précipité. Il avait ressenti ce coup sec dans le coeur, comme une volonté de redémarrer, la fin de son ultime battement qui avait été stoppé des siècles auparavant, figé dans la terreur lorsqu'il sentait venir la mort. Il avait tout de suite su ce que cela  signifiait et était alors descendu à l'armurerie... Puis de la suite il n'avait qu'un souvenir très flou, une sorte de chute sans fin dans les ténèbres...

- Surtout pas ! Ne touchez à rien dans le studio ! Je m'en chargerai ! Introduisez plutôt ce visiteur dans le salon Condé. Je vais le recevoir... Poursuivit Constantin en détaillant la chevalière d'un air songeur.

***********

La silhouette se tenait debout devant la cheminée qui flambait, les reflets dansants des flammes éclairant un visage et une barbe hirsute. Elle se tourna lentement et sans surprise lorsque Constantin pénétra dans le salon.

- A qui ai-je ... l'honneur ?

L'homme ou plutôt, l'Immortel, sentait le sang et le parfum suave emplissait la pièce, ses effluves assaillant les narines de Constantin. L'autre avait le regard brillant d'un renard qui vient de commettre son larcin.

- Comte Fedor Illitch, Banneret de la Chasse de Brancia ... Pour vous servir... Répondit Illitch en s'avançant.Je suis confus de vous déranger au milieu de la nuit mais j'ai grand plaisir à croiser enfin mon frère... Mon aîné.

Il arborait ce sourire torve qu'ont les gens lorsqu'ils s'apprêtent à révéler une information à la fois salace et dramatique.

- J'ai bien peur en revanche que vous ne gardiez pas un excellent souvenir de notre première entrevue... J'apporte un message de notre Maître,ajouta-t-il en portant la main à son coeur... Vous vous en doutez...Un incident regrettable s'est produit... Alors que nous venions négocier avec le Roi de Paris ...Poursuivit le Comte d'un air désinvolte, tout en donnant un coup de pied d'un air dégagé dans une braise.

- Vos affaires avec le Cercle ne me concernent pas ... Je n'y siège pas ... Répondit sèchement Constantin.

- Oh nous le savons bien... C'est d'ailleurs tout à votre ... Honneur ...Clama le banneret en appuyant le dernier mot d'un geste théâtral de la main. Il ne s'agit pas de cela... Mais de votre protégée ... Comment se nomme-t-elle déjà  ? Ahh Zélie ... Zélie Delhomme je crois... Très gracieuse beauté... Vous avez toujours aussi bon goût parait-il ...

- Qu'avez-vous fait à cette gamine ? Rugit Constantin en traversant la pièce pour prendre Illitch par le cou.

- Moi ? Glapit ce dernier. Pas grand chose en vérité ... Mais si vous ne me lâchez point, vous ne pourrez savoir.

Basarab envoya valser Fedor contre le mur et le toisa de son regard gris acier. Mal à l'aise, Fedor réajusta sa cuirasse et regarda au loin... C'était donc vrai ... Le regard de cet homme. L'ombre de la nuit et le feu des Enfers... Il frissonna et opta pour le mensonge, non qu'il fût lâche mais il voulait vivre pour voir la sentence prononcée par leur Sire, des siècles auparavant, s'accomplir totalement. Il voulait vivre pour se venger encore et encore jusqu'à ce qu'une lame le cueille et l'arrête. Il s'était approché de la fenêtre. Si jamais il devait sauter...

- Un jeune novice a profité du désordre environnant pour s'introduire chez les Delhomme et assassiner  votre protégée. Notre Maître sait que vous appréciez les talents de cette famille humaine et voulait vous dire combien il trouve ce petit désagrément fâcheux. Il espère néanmoins que vous accueillerez votre Sire avec tout l'amour et l'hommage qui lui est dû. Pouvez-vous faire préparer des chambres pour sa suite ? Nous viendrons profiter de votre légendaire hospitalité sitôt nos affaires courantes expédiées avec le Sieur Osbern... Continua-t-il en se tenant de trois quart pour observer la réaction de son interlocuteur.

Il fût distrait un instant par l'éclat d'un incendie au loin, et se demanda si c'était au Palais...Lorsqu'il se retourna vers le milieu de la pièce, elle était vide. Le Prince Basarab avait disparu. Le visage de Fedor s'illumina d'un large sourire...

*******


A quelques lieues d'ici, quelques minutes plus tard ... Une silhouette escaladait un arbre puis un chéneau pour accéder à un appartement. Sur le balcon, Constantin comprit qu'on ne lui avait pas menti. La jeune femme, qui ne lui avait jamais été présentée mais dont l'oncle lui avait vanté les talents, gisait sur le sol de sa chambre. Il avait accepté ce mécénat pour les talents du père et de l'oncle et aussi parce que ce qu'il avait lu d'elle laissait entendre qu'elle n'était point sotte mais vive et perfectionniste, talentueuse et gracieuse, généreuse et inspirée dans le geste. Ses professeurs ne tarissaient pas d'éloges. Il avait souvent pensé qu'il devrait voir de ses propres yeux une telle merveille mais ne s'était jamais accordé le temps. A présent, il n'en aurait plus le loisir et il en conçut une colère contre lui-même, celle d'un collectionneur qui aurait manqué une belle vente. Mais lorsqu'il s'approcha du corps qui lui tournait le dos, et le fit pivoter doucement pour le soulever, sa colère se mua en une mélancolie insondable lorsqu'il reconnut la jeune fille du square. Les boucles libérées tombaient en cascade sur l'épaule légèrement dénudée et masquaient partiellement l'écoulement du sang. Les paupières bordées de longs cils s'étaient closes sur des éclats qu'il ne verrait jamais, les lèvres délicates et encore épargnées par la lividité étaient scellées sur des secrets qu'elles n'avoueraient plus. Fixée dans sa jeune et resplendissante beauté, elle lui apparut bouleversante. Il la souleva davantage et se redressa légèrement. Il avait senti l'odeur des chevaux et reconnu dans la pièce l'odeur de Fedor et celle du sang qu'il portait sur lui à l'Hôtel. Il savait que la mort de Zélie Delhomme ne devait rien au hasard et qu'il en était responsable. Une de plus à ajouter à l'interminable liste... Si Darkan avait voulu le provoquer, il avait réussi... S'il voulait le mettre hors de lui également, comme en témoignaient son regard et ses canines allongées. Mais s'il comptait le piéger d'une quelconque manière... Il risquait d'y laisser quelques poils... Se penchant sur la jeune femme qui venait de le bouleverser, il remarqua à peine que la porte venait de s'ouvrir...  



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Zélie Delhomme
MessageSujet: Re: {Achevé} L'ombre du Destin Mer 10 Sep - 8:51
- On ne va pas remuer cette histoire encore une fois, si ce vampire veut que tu l'édites, tu te dois de le faire, que ce soit un démon parmi les suppôts n'y change rien.

Max sentait que le ton de sa voix grimpait, qu'il contenait difficilement l'agacement qu'il ressentait autant contre lui que contre Louis qui l'obligeait à passer pour le Malin de la famille, celui qui pense en stratège et jamais avec son cœur. En près de 50 ans de vie, son rôle avait mué. Même s'il était l'aîné, Louis avait toujours montré plus de dispositions pour prendre des décisions importantes qui le concernaient voire pour le reste de la famille et ce, dès la mort de leur père. En cet instant il imagina le vieil homme qu'il n'était jamais devenu, qu'il ne deviendrait jamais. A cette époque, la mort avait triomphé seule, sans l'aide des Immortels et si la douleur avait été vive, intolérable pour le jeune homme de 20 ans qu'il était, l'aigreur n'avait pas encore pris possession de ses pensées. Le chagrin se partageait à lui seul la maltraitance qu'il ressentait. Louis, son cadet de trois ans avait longtemps porté les stigmates de la même peine atroce mais il avait beaucoup intériorisé ses sentiments et dès lors, Max aurait bien eu du mal à savoir s'il cachait un sentiment d'injustice, un dégoût de la vie, le manque terrifiant que laisse l'absence... à présent il savait que tous l'avaient consumé à tour de rôle pendant très longtemps mais qu'il avait porté le masque de la dureté pour faire face, continuer à faire un pas après l'autre. Privés d'études, ils avaient, pendant de nombreuses années contourné les lois pour s'instruire un minimum mais le travail était déjà restreint depuis de nombreuses années et ils avaient continué à côtoyer les périodes de vache maigre.

Et puis Clarissa était entrée dans leur vie à tous les deux, ravivant le feu à jamais éteint du cœur de son frère et baignant d'une presque sainte lumière leurs existences à tous. Mais pour bien mesurer le bonheur, on doit aussi savoir qu'il trimbale son lot de malheurs et cette fois, les vampires sont entrés dans leur sphère privée pour ne plus jamais l'en quitter sans leur arracher des bouts de vie, de souffle. Sans réfléchir, à la demande de Louis, tous les quatre avaient décidé que Paris serait leur nouveau foyer, leur refuge ultime. Mais en un mois, Max avait compris aussi bien que Louis qu'il était impossible de semer cette race tenace et totalitaire. Ils avaient compris lorsque tout d'abord leur mère avait été retrouvée vidée de son sang dans la rue adjacente à celle de leur petit logement de la rue d'Alésia. Ce deuxième outrage avait fait naître de nouveaux sentiments en Max : la haine et la peur. Et ils avaient encore plus durement compris que le piège serait toujours un étau lorsque Clarissa disparut. Les rôles s'étaient inversés à ce moment précis. Louis n'avait plus que sa petite fille et...Max sa nièce ainsi que son frère à protéger de la rage destructrice qui le rongeait de plus en plus. S'il s'était contenu, Louis prenait des risques inconsidérés pour se venger et tout était vain.
Pour la première fois de sa vie, Max s'était servi du prétexte de son âge plus avancé pour devenir maître de la situation. Il avait passé de longues nuits à réfléchir mais c'était le hasard une fois de plus qui avait mis sur leur route celui qui symbolisait l'image suprême de leurs morts et tout à la fois leur salut. Ce Basarab ne le leurrait pas mais il était aussi disposé que Max à composer, à aligner l'argent et à user de son pouvoir pour les protéger tous.

Il avait fallu plusieurs mois pour convaincre Louis qu'il n'existait aucune autre solution dans cet enfer, même si elle incarnait l'ironie ultime. Louis avait tellement changé, vieilli. Alors qu'il n'avait même pas trente ans, il en paraissait déjà plus de quarante. Ses épaules se voûtaient déjà et seule la petite Zélie lui arrachait parfois des sourires. Il se réfugiait dans le silence que lui apportaient les quelques livres qu'ils détournaient. Mais finalement, ce fut Louis qui, une fois accepté la situation immuable, après des discussions musclées, avait formulé le souhait qui tenait plus de l'exigence que Basarab les laisse ouvrir une maison d'édition. Ce que le frère de Max ne savait pas c'est que Stan Basarab y voyait une opportunité très personnelle et qu'il ne faisait de faveur à personne réellement. Pourtant, ils lui devaient d'avoir fait fortune et d'être devenus une des références pour les vampires désireux de se faire lire par le grand public. Le grand public... Nombreux pourrait être un qualificatif acceptable pour décrire la pluralité de livres qu'ils faisaient imprimer chaque année. Ils avaient quitté leur mansarde, le travail abrutissant, esclavagiste pour un appartement très confortable avant les cinq ans de Zélie.
C'était toujours grâce à lui qu'ils se procuraient des objets interdits aux humains et Max avait relégué sa conscience au rebut pour faire vivre sa famille, sentir que son frère se perdait bénéfiquement dans le travail et supportait cette situation abracadabrante. Il voyait surtout ce petit bout qui animait leur repaire masculin de ses éclats de rire, de sa douce voix enivrante et très tôt Max l'oncle-cadeaux, le frère inflexible avait su quel serait le chemin de sa nièce. Il l'avait négocié avec Stan pour un manuscrit sous le manteau et l'art avait pacifié quelque peu la perception qu'il avait du monstre. Il pouvait au moins voir en lui un esthète et un connaisseur, ça lui conférait un côté humain.

Soupirant devant le manque de réaction de Louis comme à chaque fois qu'il s'entêtait, Max en rajouta une couche.


- Louis mais merde ! Tu veux qu'on retourne dans les mauvais quartiers ? Tu veux que Zélie nous tienne pour responsables de tous ses malheurs professionnels ? Elle n'a pas déjà suffisamment supporté en vingt-deux ans ?

Louis regarda son frère vaguement. Il était une fois de plus fatigué de se battre entre ce qu'il était et ce qu'il devait être. Pendant de nombreuses années il avait été le point d'ancrage de leur famille mais quand la vie coûte plus qu'elle n'apporte, à quoi bon ? Il avait trop donné, on lui avait trop pris pour ne pas le penser. Pourtant il lui restait son soleil, sa tendre beauté qui avait encore besoin de lui pendant quelque temps. Un soupire s'échappa cette fois de lui et il allait répondre par l'affirmative lorsque le loquet de la porte, bruit familier lui parvint. Sa jolie poupette était rentrée saine et sauve et cela confirmait les dires de Max. Il apprécia leur conversation du soir, cette famille réduite, recomposée qui était sienne. Mais Louis ne voyait rien d'autre sur le visage de Zélie que cet éternel sourire enfantin qui l'avait maintenu en vie, comme si elle s'était figée et que successivement, les visages adorées des femmes de sa vie reprenaient consistance. Il avait tout fait pour lui donner de l'amour, elle le lui rendait bien d'ailleurs, il lui avait transmis le peu de savoir qu'il possédait. Il ne s'apercevait pas un instant que sa fille vivait sa première rupture et n'aurait surtout pas voulu penser qu'elle aurait eu besoin des conseils d'une femme, d'une mère plus sûrement pour affronter cet échec de la vie.
Max quant à lui prenait toujours à cœur de les faire rire et Louis n'osait lui dire que la fumée de son cigare le dérangeait d'années en années pas plus qu'il finissait par le haïr. Ou était-ce lui qu'il haïssait de n'avoir pas le courage de s'opposer à son frère car il savait qu'une partie de ses assertions étaient vraies ? Parfois il se trouvait égoïste et songeait à une délivrance finale. Elle viendrait en son temps mais il se répétait.

Il contempla son unique enfant lorsqu'elle l'embrassa avec toujours autant de tendresse. Elle était aussi belle que sa mère, peut-être plus et une larme roula. Il savait que la conversation avec Max allait reprendre et il en ressentit un épuisement incommensurable. Le bruit sourd qui lui parvint même faiblement et l'impression d'un juron étouffé lui servirent d'alibi pour quitter les lieux. Pas au pas de charge mais suffisamment vite pour ne pas voir que Max allait  bon train derrière lui et le dépassa même. Il avait ouvert la porte de la chambre de Zélie à la volée. Louis ne vit que quelques secondes après un corps, un quatrième corps sans vie mais il ne parvint pas à sa conscience qu'il s'agissait de sa fille. Il fut juste frappé une fois de plus et se retint au mur. On avait commis un meurtre chez lui. Où était Zélie ? Son regard divaguait dans la chambre. Clarissa...


Max savait et contenait sa fureur. Zélie allait connaître la désillusion de l'amour, son geste de fausse indifférence ne l'avait pas trompé. Il la regarda sortir avec grâce, sentait toujours la chaleur du baiser qu'elle avait déposé sur sa joue. Alors qu'il allait repartir à la charge, il su plus qu'il n'entendit qu'un nouveau malheur était arrivé. Presque étonné, il constata que Louis avait réagi avant lui. Mais ça ne dura pas. La porte valsa contre les lambris. Sa perle...Zélie gisait et...ce qu'il avait toujours redouté venait de se passer. Le bienfaiteur illusoire avait assouvi ses instincts primaires. Ses yeux dardait le corps sans vie de cette enfant qui était comme la sienne et ces deux morceaux d'ivoire répétaient le pourquoi de la couleur pourpre qui assombrissait la chemise de nuit de Zélie. Oubliant toutes les règles, toute raison occultée, il se précipita sur la bête et tenta de le saisir au cou. Ce qui le surprit une fraction de seconde c'est qu'il y parvint sans résistance de la part de Stan. Leurs regards se croisèrent et il y lut la même colère et une pointe de folie.


- Fils de putain ! Fils du diable ! Engeance maudite !

Mais il sentit le sol frotter durement contre son dos avant que les mots n'aient fini de franchir sa bouche. Il ne prit même pas le temps de se relever, leurs regards s'affrontaient toujours. Ah il n'avait pas eu de remords longtemps, juste la surprise de voir deux humains qu'il devait mépriser ou se foutre royalement, le prendre sur le fait. L'ire l'aveuglait et il ne s'étonna pas de l'absence de sang sur Basarab de toute façon, il se serait dit qu'il avait savouré chaque petite goutte qui faisait battre le cœur de son enfant perdue et qu'aucune trace n'était plus visible. Il était humain même s'il avait perdu tout sentiment moral mais il eut l'impression qu'on voulait lui planter un pieu dans le cœur pour l'achever comme s'il avait été un aspirateur de vie. Cela aurait pu être bon mais à présent, il avait une autre mission à mener...qui ne signifiait pas la désertion, ne l'acceptait pas.
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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {Achevé} L'ombre du Destin Mer 10 Sep - 20:23



Un homme accablé, un autre ivre de colère. Constantin connaissait bien les frères Delhomme, du moins pensait-il les avoir bien cernés. Louis le taiseux et replié sur une douleur passée et Max plus ouvert et enclin à discuter art et culture, à "collaborer", selon un terme cher au Cercle. Fichu Cercle qui pensait devoir régir les rapports entre Immortels et humains. Le Roumain se demandait parfois s'il ne faisait pas autant de mal que de bien aux rapports et à l'équilibre entre les deux bords. Chacun d'un côté de la clôture les deux espèces se toisaient du regard et ne se mêlaient que clandestinement. Il y avait bien des amours interdites mais elles ne duraient jamais très longtemps, les deux clans provoquant tacitement la mort d'un des deux amants, parfois des deux. D'amitié, il ne fallait pas parler et quand par aventure un humain en couple était transformé on l'obligeait à faire de même avec sa compagne. C'était trop difficile pour le gouvernement de gérer des couples mixtes mais comme les tuer aurait été peu moral aux yeux de cette pseudo bienveillante instance vampirique, on en faisait deux pour le prix d'un. Dans ces conditions, on ne pouvait parler que de collaboration, jamais d'affection. Il ne fallait pas s'attacher trop dans les deux sens. Basarab était assez ancien et connu pour qu'on ne touche pas à ses humains. Le châtiment aurait été trop cruel, car si tuer un autre vampire était proscrit par la loi, le Prince de Valachie s'estimait, non hors la loi, mais au dessus des lois. Il ne tuait pas du vampire à la chaîne, gratuitement, mais n'hésitait pas à s'en prendre à ceux qui convoitaient ses biens.

S'il s'agissait d'une maîtresse immortelle dont on lui disputait les faveurs, il consentait à jouer, et à la laisser librement choisir. Parfois il perdait, souvent il gagnait. Etre éconduit le rendait encore plus séduisant, car la défection d'une volage, qui humiliait un simple mortel, rendait plus humain le vampire aux yeux des autres femmes, plus émouvant. Apanage de l'Immortel que même l'abandon d'une femme qu'on pourrait croire humiliant, fait plus attirant Il aurait pu contraindre par la force et le sang, il préférait renoncer car pour lui se battre encore et encore pour quelqu'un qui le repoussait était non pas une preuve de virilité mais d'addiction. Et d'addiction de tout ordre, il ne voulait point. C'était aussi ce qui le retenait de manger sitôt la faim s'éveillant. Il s'imposait un jeun jusqu'aux limites que pouvait supporter son anémie pour ensuite savourer comme une symphonie le repas venu. La chasse n'en était que plus exaltante et il tuait avec grand soin et dans les règles de l'art. Pas de façon précieuse comme certains jeunes vampires neo romantiques qui faisaient cela sur les tombes des cimetières ou au cours de sorte de cérémonials ridicules durant lesquelles les filles "sacrifiées" jouissaient en hurlant comme des truies. Non, il tuait où sa proie se rendait, consciemment ou pas. Il y avait toujours un moment où celle-ci cessait de fuir ou de se défendre, cédait à la mort qui prenait le visage d'un ange dont les traits n'avaient rien d'androgyne. Il y avait toujours un moment où le regard de la proie devenait le miroir de l'âme du chasseur. Lorsque Constantin se reflétait dans les yeux de sa victime, il ne se voyait pas monstrueux mais victime lui-même d'un envoûtement millénaire, maudit. Juste magnifique... et désespéré.

Mais cette nuit, alors qu'il tenait dans ses bras cette fille qui était sa victime, et dans les yeux de laquelle il ne se verrait jamais, il se trouva monstrueux et nuisible, hypocrite bien plus que les gens des Chasses qui revendiquaient leur nature et même bien plus que la clique d'Osbern qui ne voyait dans la saignée des humains qu'un acte sanitaire, certes plaisant, mais surtout nécessaire à leur survie. Lui qui élevait la mise à mort au rend d'art, trouvait ce soir son exercice cruel, malsain et snob. Peut-être parce qu'il n'avait pas choisi Zélie Delhomme et qu'il n'avait pas décidé d'un tel sort pour celle qui était sa propriété aux yeux de la Loi, peut-être parce que c'était Lupu qui menait le jeu et que cela lui déplaisait prodigieusement, peut-être enfin parce qu'il trouvait cette jeune fille émouvante et qu'il se rappelait maintenant l'avoir croisée au square quelques semaines auparavant mais sans savoir qui elle était. Il avait fait fuir le freluquet de suceur qui la dévorait d'un regard torve parce qu'il n'aimait pas qu'on traite les jolies femmes sans égard et sans classe. Il ne supportait pas qu'on dénature la beauté en quelque sorte. Il n'aimait pas la bêtise qui transpirait du jeune dadais. Il avait trouvé la demoiselle digne d'intérêt mais un peu inconsistante, trop effacée. Il oubliait parfois qu'être humaine et femme était un double handicap dans ce monde et que cela induisait un certain effacement. Il avait écarté le funeste destin de sa route une fois, mais pour mieux l'y exposer, sans le vouloir, ensuite. Il avait été étonné de la délicatesse d'action de Fedor qui n'était pas connu pour sa classe dans l'exécution. Il n'avait pas répandu plus de sang que nécessaire et en rien outragé la beauté de cette princesse.

Constantin comprenait la douleur de l'homme qui se ruait sur lui et aussi la souffrance de celui qui abdiquait. Il vivait celle de n'avoir pas su apprécier Zélie Delhomme de son vivant et décider lui, et lui seul si elle devait vivre ou mourir. C'était une vraie douleur car il savait à présent que c'était une vie pauvre en joies qui s'était éteinte dans ces yeux clos. Il avait commis tant d'atrocités dont son statut l'avait exonéré, voilà qu'à présent on allait lui en attribuer une indûment à cause de son statut précisément. Il se demanda toutefois si c'était là la seule vengeance de Darkan. Avoir disposé de sa propriété humaine, choisi l'heure et les circonstances de sa mort ? Etait-ce le seul but de Darkan ? Certainement pas. Et cela il devait le faire comprendre aux deux frères. Il repoussa Max Delhomme et d'un simple mouvement de la main, l'envoya glisser sur le plancher. Il souleva délicatement Zélie et la porta jusqu'à son lit sur lequel il l'allongea et avec précaution comme s'il redoutait de l'éveiller, remit en place sa chevelure et son peignoir. Puis il se tourna vers les deux hommes.


- Vous devez partir... Ils vont venir me chercher... C'était un piège. S'ils vous trouvent là, ils vous tueront...Puis en regardant Zélie, il poursuivit, Emmenez-là à l'évêché avant qu'ils cernent la maison. Jandeval est un honnête homme, il lui donnera les derniers sacrements. Vous êtes épargnés de lui planter un pieu dans le coeur. Elle est si faible que son réveil sera bref et peu douloureux. La mort viendra vite si elle ne boit pas...


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Zélie Delhomme
MessageSujet: Re: {Achevé} L'ombre du Destin Jeu 11 Sep - 9:50
« Ils » ? Avec autant de souplesse que son âge le lui permettait, Max se releva avec toujours cette boule de feu dans son ventre, une autre qui obstruait sa gorge et lui interdisait de prononcer un mot de plus. Pendant sa longue ascension pour reprendre corps avec la gravité, il avait observé le suceur de sang. S'il avait pris Zélie avec beaucoup de délicatesse, il l'avait vu mais il refusait d'y accorder du crédit. Une fois de plus Basarab était en train de les endormir, surtout lui puisque, un coup d'oeil à son frère lui avait permis de constater que celui-ci dans un état second et que, encore une fois, il allait devoir tout assumer.
Tout ? Et il entrevit ce nouveau cortège funèbre qui se compose de l'arrivée du prêtre, de l'ensevelissement, des cachotteries et de cette sourde peine qui avait attrait au vide intérieur ou à une hydre qui les dévoreraient, les feraient se plier en deux de chagrin et continuer à courber l'échine. Il n'était en effet plus question de s'offrir la mort, c'était un luxe pour lequel il n'avait pas les moyens. Sa nouvelle quête serait la vengeance avec la tête de Basarab sur un plateau, alors, il pourrait rejoindre les siens loin de cet enfer terrestre.

Un rire plaintif qu'on aurait qualifié d'hystérique chez une femme s'échappa enfin de sa bouche. Pas une seconde leur « bienfaiteur » n'avait tenté d'expliquer son geste. Mais qu'aurait-il pu dire ? Qu'une petite faim l'avait titillé un peu trop et que Zélie avait été au bon endroit, au bon moment ? Et c'est là qu'il comprit pourquoi ce « Ils » le dérangeait. Une telle incongruité... Il s'était délibérément rendu dans leur appartement, avait observé sa nièce à la dérobée et poussé par ses instincts jamais retenus, il s'était jeté sur elle et lui avait volé son souffle, son avenir, l'amour qu'elle leur portait. Quelque part il était égoïste car il pensait à lui plus qu'à cette magnifique enfant qui reposait comme toutes les femmes de la famille avant elle, sur le linceul de leur lit. Stan se cherchait donc des excuses.



- Assumez Basarab, au moins assumez ! Vous n'avez même pas eu la dignité de la laisser totalement pour morte et ne me dîtes pas que c'est parce que nous vous avons interrompus. Nous sommes deux insectes pour vous.


Il bavait les mots comme un incontinent mais le dégoût qui maintenait les pulsations de son cœur le tenait en vie d'une main de fer.

- Vous savez ce que nous allons faire ? Nous allons sortir de cette pièce et vous allez finir le travail si bien commencé. Je ne veux pas qu'une seconde de souffrance inonde le corps de mon enfant. Allez-y ! Repaissez-vous de son sang jusqu'à la dernière goutte.

Il s'approcha du lit, retint la liqueur acide qui inondait ses yeux et souleva le visage de Zélie pour tourner son cou en direction de Constantin. Il voulait voir l'envie déformer ses traits, il voulait de ses propres yeux constater que lui, Maxwell Delhomme avait mis en péril la vie de sa seule famille. Se détester était un moteur étrange mais efficace pour la vengeance.

Mais une fois de plus, il fut bousculé et percuta un meuble qu'il ne put identifier tellement il était insensible à la douleur physique. En revanche, lorsqu'il compris que c'était Louis qui l'avait écarté, sa bouche s'ouvrit sous l'effet de l'incrédulité. Son frère tenait Zélie contre lui et psalmodiait il ne savait quelle prière puisqu'ils étaient tous athées de longue date.


Louis venait de comprendre. Sa lucidité reprenait un peu de terrain. Son bijou, l'être unique qu'il aimait sans condition allait s'éteindre et lui voulait l'étreindre encore, encore plus, encore un peu. Quand cesserait-on de tout lui voler ? Quand la vie ne serait-elle plus chienne ? Il avait perdu l'habitude de prendre des décisions, d'analyser les situations. Il survivait dans une sorte de nuage brumeux que quelques rares éclaircies agrémentaient. Sa main caressait le contour des yeux clos de sa fille, de sa chair, pour mieux apprécier l'onctuosité de sa peau sous ses doigts abîmés. Il lui répétait qu'elle ne pouvait pas le laisser, que sa vie commençait, que Max et lui allaient devenir fous et il était persuadé qu'elle l'entendait. Max d'ailleurs avait déjà rejoint le monde des semi-morts puisqu'il demandait à ce vampire de la tuer. Si Max savait tout de l'histoire de Clarissa, des pourquoi et des comment, il n'avait jamais pensé que lui, Louis, aurait peut-être préféré qu'elle soit épargnée et vive parmi les Immortels. C'était au moins vivre encore, même loin de lui. C'était ça l'amour, accepter de perdre son Unique si c'était pour qu'il vive mieux ailleurs. Parfois lui venait à l'esprit que vivre pour tuer ne devait pas être de tout repos mais vivre, de toute façon, était-ce un repos en soi ? Les yeux brillant de fièvre, il regarda le vampire pour la première fois. Rien n'était décelable de son ressenti. Il se faisait pressant. Si Louis, comme son frère, n'avait aucun doute sur l'auteur de ce crime, il entrevoyait encore un espoir. De sa voix posée et un peu haut perchée, il lui dit :


- Monsieur Basarab, mon frère aime éperdument ma fille mais je suis encore son père. On m'a tout pris, vous savez. Mes parents, ma femme et vous voudriez que la mort emporte mon enfant si tôt ?

Il faisait appel à un reste d'humanité.


- Je n'avais pas prévu d'enterrer ma fille, surtout pas en me mettant à n'importe quel prix sous votre protection. Alors je vais rejoindre Max, assumez ! Mais pas en vous déchargeant. Vous allez lui offrir votre sang et l'emmener d'ici afin qu'elle vive. Elle sera toujours sous votre protection et cette fois, vous allez vraiment vous assurer que celle-ci soit sans faille.


Il ne reconnaissait pas sa propre voix, ferme, décidée mais fluide. Il rappelait les termes du contrat avec simplement une variante. Un sourire éteint mais empreint d'espoir naquit sur ses lèvres translucides. Il reposa le corps de sa fille sur ses oreillers. Non, elle vivait encore un peu et tant qu'il y a de la vie...ne dit-on pas qu'il y a de l'espoir ?

- Je veux qu'elle chante Monsieur Basarab, je veux qu'elle aime quelle que soit sa condition. Vous n'avez pu le lui offrir de son vivant et moi non plus mais la différence c'est que vous pouvez encore quelque chose pour elle...
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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {Achevé} L'ombre du Destin Jeu 11 Sep - 19:02




Constantin recula comme s'il avait été frappé en plein coeur. Ce coeur qui ne battait plus depuis des siècles mais qui le faisait parfois encore souffrir comme un membre fantôme. Il entrevoyait la proposition, la supplique de Louis dans toute son indécente tentation. Tout effacer ou presque de cet acte barbare en perpétrant pire encore ? Il pouvait parfaitement comprendre la position de chacun des frères mais sa raison penchait du côté de Max. Il recula vers la fenêtre en secouant négativement la tête.

- Non, non ... Je ne peux pas ...

Son regard allait de Louis à Zélie  puis se fixa sur Max, cherchant auprès de lui un appui mais il ne trouva qu'un regard fou et divaguant. Basarab expérimenta, une fois de plus, le poids de la solitude et du libre arbitre total qui pesait sur les vampires de sa trempe. Le choix lui appartenait, totalement, de donner la mort définitive et le repos ou la vie immortelle et la damnation qui allait avec. Il se sentait ivre, éperdu, oubliant jusqu'au danger qui se profilait pour lui-même et les deux hommes. En reculant vers le balcon, il bouscula un guéridon et vit de petits angelots musiciens au visage joufflu vaciller sur le meuble, un sourire narquois sur leurs lèvres de porcelaine, avant de voler en mille éclats sur le plancher.


- Je ne veux pas d'Infant, jamais, vous comprenez ! C'est trop ... de responsabilité !  Je ne peux me lier avec personne. Il faut l'emmener à présent ... Partez ! Partez pendant qu'il en est encore temps ! Tous les trois !

Mais ses paroles ne trouvèrent pas d'écho dans le regard des deux hommes qui s'éclaira d'une colère sourde. Leurs paroles  résonnaient dans l'esprit du Prince comme un tourbillon implacable se superposant aux souvenirs de Zélie dans le parc, sa mine effrayée, ses yeux de biche traquée, la lueur d'espoir qui se rivait sur la femme et l'homme au bonnet venus à sa rescousse puis la haine difficilement contenue et le mépris lorsqu'il était intervenu pour tout arranger. Ce refus presque, d'une aide qu'elle devait à un pouvoir qui pouvait se permettre de défier le Cercle lui-même.

- Si elle avait le choix... Elle refuserait... Murmura-t-il comme pour lui-même, les yeux dans le vague. Vous la connaissez bien mieux que moi ... Pensez d'abord à ce qu'elle voudrait ... Elle voue une haine aux vampires, croyez-vous qu'elle puisse souhaiter en devenir un ?

Sa voix avait forci sur les derniers mots, comme pour convaincre mieux les deux hommes. Mais en les regardant, il n'était plus certain d'avoir raison. Il avait devant lui deux damnés dont la peine valait bien la malédiction que lui-même endurait depuis des siècles. Entre deux tortures, ces hommes n'avaient-ils pas le droit de choisir ? De choisir également à la place de leur enfant qui ne pouvait pas ?

- Vous croyez savoir, mais vous ne savez pas ... ce qu'est cette vie ... Vos yeux ne vous disent pas la vérité ... De même que vous pensez que je suis celui qui a volé sa vie, vous croyez que notre existence, à nous vampires, est plus enviable que la vôtre. Illusions ! Apparences que tout cela ! Vous ne savez rien! Il faudrait avoir du temps pour choisir de devenir un Immortel mais on ne laisse jamais ce temps, ce choix, à ceux qu'on transforme. Pourquoi, à votre avis ?

Il fixa le plafond, le dos plaqué au mur par une main invisible et il sentit le changement imperceptible dans l'air, dans la pièce, dans ses sens. La lente et vertigineuse perte de contrôle contre laquelle il luttait cette fois, même s'il savait que c'était perdu d'avance.

- Vous voulez la condamner à voir tous ceux qu'elle va aimer mourir et marquer sa vie sans fin de jalons de souffrance. Savez-vous ce que c'est de voir partir un à un ceux qui sont nés après nous. Vous la perdrez une fois et la souffrance vous semble intolérable. Pensez à elle qui le revivra à l'infini. Prendre des vies pour survivre, cela je pourrais le lui épargner en chassant pour elle, mais croyez vous que cela l'exemptera de tout sentiment d'horreur envers elle-même ?

Tandis qu'il peinait à prononcer ces derniers mots, une douleur fulgurante le plia en deux et le fit glisser le long du mur. Assis, il s'agrippa de ses mains, ses doigts griffant les moulures, pour tenter de se relever. Mais il était cloué au sol et n'y parvint pas, pas plus qu'il ne put ramper jusqu'au balcon pour plonger dans le vide. La voix s'éleva enfin dans sa tête et il sentit sa garde s'abaisser encore. " Tu dois lui faire le Don. Tu n'as pas le choix à présent. Assume ce que j'ai fait de toi. " Un soubresaut agita son corps et révulsé, il hurla :

- C'est Darkan Lupu qui a fait de moi ce que je suis et c'est lui, lui qui l'a tuée!! Pourquoi devrais-je payer pour ça ? Pourquoi ?

Les deux frères tétanisés de douleur lui paraissaient à présent très loin comme dans une sorte de tunnel, figés dans leur malheur, témoins médusés d'un combat intérieur dont ils n'avaient sans doute cure, terrifiés par les yeux de l'Immortel devenus deux braises ardentes, incandescentes. Constantin se retrouvait, comme souvent depuis quelques temps, comme dépossédé de lui même. Un autre aurait fini fou, ou pensé que cette possession était l'oeuvre de Darkan, son Maître, celui qui l'avait transformé. Mais Constantin savait faire la différence entre la perte de raison, la manifestation de la proximité de Darkan, comme il l'avait ressentie quelques heures auparavant par ce coup au coeur et ce qui annihilait sa volonté à cette minute même. Ce qu'il ressentait à présent était autrement plus fort et incommensurable. Cela transcendait le lien même qu'il entretenait avec Lupu. Ce lien mortifère et malsain, tissé dans la haine et l'amour, dans le sang et la barbarie. Il parvenait encore à s'en défendre malgré sa puissance et il savait possible de s'en délivrer un jour. Mais ce qui prenait possession de lui à cette minute, encore une fois, comme les autres fois, il n'était qu'un pantin, face à l'éveil de cet instinct millénaire. " Tu vas la sauver parce que c'est la nature première de ce Don et parce que ce qui arrive n'est que la conséquence d'un de tes refus de sauver, jadis." Constantin était à présent complètement terrassé par ce combat intérieur et son corps fut parcouru de spasmes lorsqu'il vociféra d'une voix terrible.

- Ce n'est pas moi qui ais tué Stefan. Je voulais le transformer. C'est toi Darkan, toi qui n'as jamais voulu !

Le temps semblait s'être arrêté, comme figé, dans la pièce et c'était peut-être bien le cas. Les Delhomme, pétrifiés, ne perdaient pas une miette de la scène à laquelle ils assistaient mais ne bougeaient plus, alors qu'ils auraient dû tenter de se saisir de Constantin pour le saigner et faire boire l'élixir de son sang à leur enfant. Ils y seraient parvenus sans mal car le vampire n'était plus qu'une poupée de chiffe molle traversée par instants d'ondes et de soubresauts mais ils étaient comme médusés par le spectacle qui s'offrait à eux et murés dans leur immobilité silencieuse, tentaient sans doute de comprendre ce qui se jouait là, au delà de la sauvegarde de leur fille. Même si cela demeurait leur motivation première, ils ne pouvaient ignorer découvrir une facette insoupçonnée de l'état vampirique qui pouvait les questionner sur la pertinence d'en devenir un.

" Je ne suis pas Darkan, et tu le sais bien. Tout comme tu sais que tu aurais pu passer outre sa volonté et sauver Stefan. Tu n'en as rien fait parce que tu n'acceptes pas ce que tu es appelé à devenir. Tu as peur et tu préfères te murer dans ta vie de simple vampire mais les années passant te font prendre de plus en plus conscience de ton ancienneté. Tu te sens seul parce que tous ceux de ton âge ou presque sont morts. Il faut que tu franchisses ce cap et accepte d'avoir des Infants, de nombreux Infants, comme cela incombe à ta nouvelle nature. Tu n'es pas, tu n'es plus un simple vampire, Constantin Basarab. Pourquoi crois-tu qu'il veut te tuer ? Cet acharnement contre son propre Infant, cette haine... qui fait de malheureuses victimes comme tu le vois. L'élève va dépasser le Maître et il le sait, et il enrage de se voir supplanté et dépouillé de ses espoirs d'accession. Ce n'est pas lui qui a été choisi mais toi. Il n'était que l'arc qui propulse la flèche, tout comme tu n'es que la flèche dirigée par l'archer. "

- La flèche dirigée par l'archer ... Murmura Constantin en songeant que sa tête allait exploser et qu'il ne serait donc plus rien, plus rien du tout.

Puis le calme revint, l'apaisement envahit le corps athlétique. Un long soupire s'exhala des lèvres de Constantin puis le feu reflua des iris gris acier. Il se redressa péniblement et reprit lentement ses esprits en s'appuyant au mur. Il se sentait vide et face à deux hommes qui devaient affirmer leur choix entre deux possibles dont la cruauté lui semblait équivalente.

- Vous savez qu'elle nous maudira, vous comme moi, d'avoir choisi cela pour elle. Je suis déjà maudit alors cela m'importe peu, mais vous ? Serez-vous capable d'endurer son regard chargé de haine et de reproches chaque fois que vous la croiserez ? Le temps presse, nous n'avons que trop tardé et  si je dois le faire, ce sera maintenant car ensuite j'aurai un combat à mener contre celui qui est ... responsable de son état.

Alors qu'il prononçait ces mots, Constantin ne savait plus s'il devait se considérer comme le plus bel hypocrite que la Terre ait portée, un instrument dans les mains d'une force qui le dépassait, ou un fou qui perdait la raison à cause de ses trop longues années de solitude. Ce qu'il savait, c'est que sa vie allait changer, radicalement, ou s'achever, brutalement.



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Zélie Delhomme
MessageSujet: Re: {Achevé} L'ombre du Destin Ven 12 Sep - 7:19
Il se frottait toujours le flanc et la tête lui tournait un peu mais il n'aurait su dire si c'était la surprise, la brusque rage, l'incompréhension la plus totale ou un éclair subit de lucidité quant à la situation. Il observait tour à tour Zélie, inerte sur sa couche et son frère qui, s'il n'avait pas perdu son début de calvitie, semblait avoir trouvé un regain de jeunesse et de fougue. Après cette seconde chute, il se releva avec plus de mal et préféra rester éloigné de la scène qui se jouait. Son frère débitait ses mots tels des sentences, des ordres. Le monde semblait se renverser, du moins pour les Delhomme. Louis parlait avec beaucoup d'assurance et surtout beaucoup de calme. Sans tout à fait qu'il sache pourquoi, une chape de plomb sembla le quitter pour investir le corps frêle de son frère. Il avait toujours en tête de mettre celle de Basarab au bout d'une pique et de l'exposer du haut de son balcon ou de la promener dans le tout Paris mais plus Louis avançait dans son argumentaire, moins il n'était certain que ce serait une si bonne idée que cela. Il essayait d'imaginer Zélie sous des traits vampiriques et ne vit pas la supplique dans les yeux de Constantin. Une image remplaçait l'autre : Zélie immortalisée dans un petit portrait sur une pierre tombale, si on leur en donnait le droit ou alors Zélie Immortalisée mais chantant, jouant la comédie, riant. Un instant il souriait celui d'après il tressaillait de douleur ne sachant quel futur lui serait le plus difficile à supporter.

« C'est trop ... de responsabilité ! Je ne peux me lier avec personne. Il faut l'emmener à présent ... Partez ! »


Cette phrase lui fit l'effet d'une onde de choc et calma immédiatement la tempête qui battait à ses tempes. Comment osait-il ? Il devait assumer ses actes, eux assumaient bien de voir leur enfant devenir un monstre buveur de sang ou de ne plus la voir du tout. Quelle responsabilité ? La protéger ? C'était ce qu'il était censé faire depuis des années et voilà où son foutu manque de responsabilité les avaient tous entraînés.
Il n'eut pourtant pas le temps de faire part de ce qu'il pensait et il ferma son poing rageusement, contenant sa fureur difficilement au fond du regard incendiaire qu'il réservait à cet incube. Louis avait déjà reprit sa position de père et répliquait.




Louis voyait sans l'ombre d'un doute que ses exigences remuaient les tripes de Basarab mais c'était là son dernier souci. Il ne savait rien de la longue vie de leur « protecteur » mais il connaissait celle de ceux qu'il avait aimés. Rien ne leur avait été épargné et le moins que l'on puisse dire c'était qu'ils avaient toujours pris leurs responsabilités.

- Alors il va falloir grandir Monsieur Basarab, car le temps des responsabilités est venu. Du moins, vous aviez fait le serment de subvenir à nos besoins, de toujours nous mettre à l'abri du danger. Le premier besoin n'est-il pas d'assurer la survie ? Y avez-vous répondu ? Le premier danger dans ce monde n'est-il pas la mort pour une enfant comme Zélie ?

Louis parlait avec froideur mais l'eau qui composait son corps frôlait les 100°. Il était à peu près sûr que Maxwell avait tiqué sur cette phrase aussi car il entendait sa respiration malmenée par la haine et avec raison. Il avait donné sa confiance à cet homme et était en fait l'unique responsable de la morsure infligée à Zélie mais leur propre affrontement viendrait plus tard et il aurait à répondre de ses actes, de leur proximité qu'il avait lui-même refusée, avec Constantin le vampire.
Pas un instant cependant, il ne se demanda comment le dénommé Stan savait autant de choses sur cette enfant qu'il disait n'avoir jamais touchée. A nouveau il se tourna vers le lit et il parla en admirant sa fille qui resplendissait même au seuil de la mort.


- Elle n'aurait pas plus envie de mourir. Vous me parlez donc d'une vie à moitié. Soit, je veux bien l'entendre mais que pensez-vous que nous vivons, nous, humains ? A ramper sous l'exploitation de votre race ou à faire des pactes misérables avec des vampires un peu plus enclin à considérer les pauvres ères que nous sommes si cela peut leur rapporter quelque chose. Vous me parlez de voir mourir ceux qu'on aime. Que croyez-vous qu'a vu Zélie ? Sa mère tout d'abord n'est qu'un souvenir effacé, deux amies ses trois dernières années, vous croyez qu'elle aime plus cette existence que celle que vous allez lui offrir ? Je ne sais pas, vous ne savez pas, elle ne sait pas mais je prends ce risque.

Louis frappa d'un poing résolu sur la coiffeuse de Zélie envoyant valser ce qui se trouvait dessus.

- Arrêtez de me sermonner Monsieur Basarab, je ne suis pas un ancêtre de plus de 500 ans mais j'ai suffisamment vécu et souffert pour qu'on ne me dise pas en quoi ça consiste.

Quelque chose semblait se dérégler. La douleur dans sa main se prolongeait dans son bras et bientôt il grimaça, tomba à genoux et se ramassa sur lui-même. S'il avait pu bouger, il aurait vu que Max était soumis à la même torture. Rien dans son esprit ne semblait fonctionner à part la cellule de son cerveau qui criait aux autres de sonner l'alarme. Le souffle court, il pensa qu'il allait rejoindre tous ceux qu'il avait laissés sur sa route mais ça ne diminua pas sa peine physique et après quelques tremblement, il fut dans l'incapacité totale de bouger. Plusieurs heures ou étaient-ce des minutes s'écoulèrent avant que son corps ne fut plus une braise incandescente mais la pièce horrifique qui se jouait chez lui n'avait pas pris fin complètement. Constantin se démenait contre son propre esprit et prononçait des paroles qui n'avaient pas toute un sens pour Louis. Il réussit cette fois à échanger un regard avec Max qui n'avait pu refermer sa bouche béante d'effroi. Ce qui se tramait devant eux était encore plus anormal que les deux siècles qui venaient de se passer ou alors, Constantin était tellement mis au pied du mur qu'il leur rejouait Vol au-dessus d'un nid de coucous. Ce fut d'une voix plus posée, certainement due à l'immense fatigue que le frère Delhomme ressentait, qu'il s'exprima.


- Sur ce point, vous avez raison, elle va nous maudire tous et je vais vous sembler bien égoïste mais une fois que vous l'aurez...nourrie, vous l'emmènerez loin d'ici, nous ne voulons pas savoir où et vous ferez tout pour que non seulement elle nous voue une haine sans borne mais que celle-ci lui ôte toute envie de nous voir. Si ça ne fonctionne pas, dîtes-lui que nous sommes morts alors que vous la sauviez mais je pense que vous ne voulez pas supporter d'endosser deux morsures de plus ? Faites donc en sorte qu'elle nous haïsse et venez nous apporter des nouvelles.

Louis se fendit d'un sourire las, presque compatissant et soupira.


- Nous allons vous laisser avec elle, à présent, Monsieur Basarab mais soyez sûr que si vous ne remplissez pas votre mission parfaitement, nous trouverons toutes les ressources pour vous le faire payer et ce ne sera pas la mort que vous gagnerez...

Ni l'un ni l'autre n'avait envie d'assister à cette malédiction même si elle prolongerait l'existence sur cette terre de leur petite. Il savait parfaitement que lui non plus ne prenait pas en charge tout ce qu'il aurait dû, il aurait pu rester comme on accompagne un mourant dans ses derniers instants mais il avait pris suffisamment de décisions pour tout le monde ce soir et s'il ne devait plus jamais parler à sa fille ce serait de son vivant. En refermant la porte sur une partie de sa vie, il retomba dans ses heures sombres.
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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {Achevé} L'ombre du Destin Ven 12 Sep - 22:52



Resté seul face à la victime de Fédor, Constantin resta un court moment sans réaction, hébété devant l'épreuve qui se jouait, savamment orchestrée, il en avait à présent la certitude, dans un but bien plus ancré dans ses origines qu'une simple volonté de son Sire d'annoncer son retour et sa volonté d'empoissonner l'existence de son Infant. Un autre enjeu se révélait, dont il n'avait que quelques bribes données par cette entité qui le possédait. Un enjeu dont il était l'instrument, le jouet. Il eut envie de hurler aux cieux qu'il ne voulait que la paix et la tranquillité, qu'il n'avait jamais voulu ce qui arrivait à cette malheureuse et ce qui lui arrivait à lui. Mais les seules réponses qui lui parvenaient étaient les paroles de Fédor Illitch prononcée chez lui quelques heures auparavant, celles des deux frères Delhomme et celles qui avaient retenti dans son esprit quelques minutes auparavant. Toutes ces voix le poussaient à accomplir ce rituel auquel il se refusait. Le poids de la malédiction s'était à nouveau abattu sur ses épaules. Dépossédé de ses choix, de son libre arbitre, il allait, cette fois, accomplir jusqu'au bout ce pourquoi il avait été crée. Il entrevit une autre possibilité,  de manière fugace. En finir avec lui-même. Oui c'était cela ... La solution à tout. Son regard fiévreux se promena sur les meuble de la chambre et s'arrêta un instant sur le lit où gisait Zélie Delhomme. Il s'approcha doucement et se pencha pour écouter son souffle devenu presque imperceptible même à ses propres oreilles. C'était bientôt la fin ... Il écarta une mèche du beau visage et le caressa d'une main tremblante.

- Pardon... Murmura-t-il.

Puis il s'écarta du lit, non sans une pointe de regret et empoigna le guéridon qui avait été renversé dans la lutte. Il le brisa aussi facilement qu'une allumette et lui arracha un pied. Les échardes qui hérissaient le pied brisé n'étaient pas très acérées. Ce sera douloureux, atrocement douloureux mais il n'avait plus que ce choix. Calant le pied à la perpendiculaire du mur, il appuya son torse à hauteur de son cœur sur l'autre extrémité et commença à peser de tout son corps sur le morceau de bois. Un grand souffle et un brusque mouvement en avant et c'en serait fini de tout ce mal. Il ferma d'abord les yeux pour se donner du courage. Il n'était pas simple de renoncer à cette vie à laquelle il avait fini par s'habituer, qu'il avait même appris à aimer. Il comprit alors dans une fulgurante lucidité ce qui avait poussé les Delhomme à lui demander l'offrande de son sang pour Zélie. Y accéder était au dessus de ses forces. Si elle le lui avait demandé elle-même, les choses eussent été différentes mais Fédor avait bien fait les choses de façon à ce que le choix lui incombe à lui seul. Zélie n'avait plus assez de forces pour implorer qu'il lui accorde l'éternité. Il eut un dernier regard pour elle et le garda rivé sur elle pour se donner du courage . Il resserra ses deux mains autour du pieu. Une brise légère venue du balcon entre ouvert fit s'agiter les rideaux. Il dressa l'oreille. Au loin sur les pavés, des sabots, une multitude de sabots frappaient le sol. En une fraction de seconde, il imagina le pire qui pouvait se jouer. Fédor ou Darkan faisant de Zélie leur Infante, la rendant folle et esclave de leurs jeux. Il se souvint comment son Sire traitait les femmes, les humaines. La cavalcade se rapprochait à un train d'enfer. Il lâcha le pieu qui rebondit sur le plancher en un bruit mat et se précipita vers la fenêtre. Ils étaient en bas de la rue et la remontaient au grand galop, caracolant sûrs de leur  sanglante supériorité. Il avait à peine le temps. Il revint sans attendre vers Zélie et lui caressa le front .

- Zélie, Zélie, réveillez-vous.

Il se mordit au sang le poignet gauche et le plaqua sur les lèvres de la jeune fille encore inconsciente. Si elle ne buvait pas, tout était vain. Le carmin s'écoulait dans sa bouche entre ouverte, débordant sur sa joue et traçant un sillon pourpre dans son cou et sur son déshabillé. La réaction instinctive tardait à se manifester et Constantin s'apprêtait à soustraire un cadavre aux intentions impures des cavaliers lorsque enfin un sursaut et un hoquet rompirent l'inertie de la jeune femme. Les lèvres douces se fermèrent sur le poignet du Prince et il sentit la morsure de l'Infante. Il ferma une nouvelle fois les yeux sous l'emprise des sensations qui déferlaient en lui. Le partage des souvenirs dont il avait entendu parler n'était pas une légende mais la pure vérité et s'il s'émouvait de voir Zélie petite fille sauter sur les genoux de son père il ne put s'empêcher de ressentir de l'horreur face à ce qu'elle avait entrevu à la mort de sa mère mais plus encore lorsqu'il songea à ce qu'elle pouvait lire en lui alors qu'elle était entrain de se repaître de son sang. Et les souvenirs qu'il avait eu de Darkan au même moment lui revinrent en mémoire instantanément. Tout cela en quelques secondes. Ce maelstrom  de vécu, de tragédies, de drames et d'orgies, tout se superposait en plusieurs générations et il sut qu'il devait interrompre Zélie avant qu'elle ne devienne folle. Lui l'était probablement déjà. Mais il était vieux et s'il avait su ne pas se perdre dans les reflets des vies qui l'avaient engendré, Zélie avait encore besoin de temps pour apprendre.

Il retira son poignet et déclencha un râle de mécontentement dans la poitrine de la jeune femme. Elle se redressa sur son séant puis prononça des paroles inintelligibles avant de lui cracher du sang, son propre sang au visage. Un rire dément s'échappa des lèvres entrouvertes et elle tomba évanouie. Evanouie mais revenue à la vie. Le temps pressait et il la souleva pour l'emmener hors de la chambre. Il s'interdisait déjà de passer par l'entrée, les bruits de sabots martelant à présent la rue juste sous le balcon mais il grimpa quatre à quatre les escaliers qui menaient au grenier. Brisant une lucarne sous les combles il se retrouva rapidement sur le toit. Impossible de voler sous sa forme animorphe avec une femme dans les bras. La seule option était de courir sur les tuiles et de sauter de toits en toits. Le vent lui fouetta le visage, le faisant sortir un peu de ce cauchemar éveillé. Cauchemar toujours bien présent pourtant. Il entendit les poings s'abattre sur la porte de l'immeuble et souhaita sincèrement que les deux frères eussent suivi son conseil et soient allés se réfugier à la nonciature. Sinon, ils vivaient leurs dernières minutes. Des flèches sifflèrent autour de lui et il se tourna dans sa course pour protéger son Infante. Deux d'entre elles se fichèrent dans son bras et son épaule et une dans sa botte. Il grimaça mais n'infléchit pas son allure. Cependant, sauter de toit en toit avait ses limites. Les cavaliers semblaient partout, sillonnant les rues en dessous, postés à chaque croisement. Constantin prit la mesure de la mobilisation de son Sire et comprit qu'il ne pourrait pas indéfiniment se soustraire à leur confrontation. Pour l'heure il fallait mettre Zélie en lieu sûr. Et avant que la fureur du réveil total ne la saisisse et qu'elle ne réclame son content de sang ancien et de sang humain. Une longue initiation qui ne faisait que commencer.

Il se trouva acculé à un moment par une large avenue qui n'offrait plus de toit pour se réceptionner. Il observa la circulation et évalua la distance. C'était de la folie même pour un vampire. Il se briserait les os et même s'il guérissait, le temps de se régénérer les autres lui tomberaient dessus. Avait-il le choix ? Il repéra un long camion qui passait, un camion frigorifique. Il se ramassa autant qu'il put sur lui même, avec son Infante dans les bras, et s'élança. Mais alors qu'il glissait dans les airs et pensait leur atterrissage très incertain, il prit conscience que ce n'était pas seulement lui qui sautait. L'entité l'avait accompagné dans son élan, l'avait décuplé une fraction de secondes. Ce fut seul, néanmoins qu'il atterrit douloureusement sur le toit de la remorque en mouvement et qu'il dut amortir la réception de sa protégée. Il jura en roumain, ce qui ne lui était pas arrivé depuis fort longtemps. Le camion qui avait fait une embardée sous le choc, se rétablit dans sa trajectoire. Le chauffeur devait penser avoir reçu un projectile mais ne pouvait pas s'arrêter n'importe où. Il se gara cependant quelques rues plus loin. En prendre possession en se nourrissant du malheureux routier fut une simple formalité pour Constantin. Une victime de plus à ajouter aux dommages collatéraux de cette guerre sans fin qu'ils se livraient Lupu et lui. Il avait besoin de reprendre des forces mais alors qu'il allait l'achever, une douleur intolérable envahit son esprit et l'interrompit. Même pour chasser, il n'avait plus le libre arbitre.

Il installa Zélie dans la cabine du camion et démarra pied au plancher puis prit le chemin de l'aéroport du Bourget. Minerve était le seul lieu où elle serait en sécurité . Lui aussi, mais il devrait revenir pour régler ses affaires sur Paris, et faire face à Darkan. Il envoya un message à son majordome pour qu'il expédie au plus vite quelques effets dont son armure, vers sa forteresse des terres du Sud. Impossible de retourner lui-même au Clisson qui devait être envahi par la Chasse de Brancia et surveillée par les hommes d'Osbern. Mais il serait facile à Edgerd de faire acheminer des colis par les catacombes jusqu à un quartier de Paris mieux fréquenté et de là de les faire expédier à Minerve. Quant à ses séjours sur Paris, il ne se fierait plus qu'à des hôtels miteux dont il changerait chaque jour. La vie de cavale recommençait ...


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Zélie Delhomme
MessageSujet: Re: {Achevé} L'ombre du Destin Sam 13 Sep - 12:16
Les cœurs à l’unisson, ils refermèrent la porte de la chambre de Zélie comme ils étaient en train de refermer un pan de leur vie. Le dernier qui contiendrait une part d’humanité et encore un peu de gaité. Louis ferma les yeux un instant, ces longues minutes, cette chute vers les abysses lui avaient fait prendre dix ans, lui qui déjà se sentait vieux avant l’heure. Max conservait son air hébété mais ses poings étaient fermés, leurs jointures blanchies, comme brandis contre l’agresseur. Ils savaient que dans ce lieu de quiétude qu’était la pièce privée de leur petite fille, l’indicible, l’inimaginable, l’inexpugnable se produisait et ce, à leur demande expresse, malgré tous les avertissements de Basarab sur une vie vouée aux Ténèbres.
L’un comme l’autre avait expérimenté la perte, bien des pertes en réalité et ils savaient déjà ce qu’étaient le manque, l’absence, le vide laissé par une personne aimée, tous les souvenirs rattachés à ses habitudes, sa façon de s’exprimer, ses rires qui ne s’envoleraient jamais plus, ses tristesses aussi que l’on essaie de combler, même ses défauts qui parfois rendent fou mais qu’on chérit parce qu’ils font de cette personne un être unique…
Cependant cette fois, ce serait différent. Ce serait comme être devenu invisible, s’agiter en vain. Comme la possibilité de tendre la main vers autrui, de savoir qu’on peut le toucher mais que c’est interdit. Savoir que cette personne a une vie ailleurs dont on ne fait plus partie. Et c’était le choix qu’ils devaient assumer, la croix à porter. Ils venaient de mourir également sans aucun des avantages réservés aux vampires.

Aucun des deux n’avait plus en tête qu’ils devaient fuir ou pour être exact, ni l’un ni l’autre n’avait pris au sérieux les avertissements du vampire. Ils restaient bras ballant dans le hall, cherchant quelle raison pourrait les pousser à reprendre leur vie. Ce fut certainement le cri frénétique de Zélie qui, en plus de les faire pâlir d’effroi, les propulsa plus loin. Ils avaient refusé d’assister à sa transformation, ça n’était pas pour s’imaginer des atrocités peut-être pis que la réalité elle-même.
De retour dans le bureau de Louis, un brouhaha les attira près des fenêtres et les mots de Basarab leur revinrent en mémoire. Il les avait enjoints de fuir au plus vite. Au lieu de voir dans le présage une parcelle de vérité, ils se bornèrent l’un comme l’autre à penser que le Sir avait ourdi un complot qui n’en finissait plus de les encercler. Max dont le sang bouillonnait, peut-être à l’image de celui qui abreuvait Zélie pour la conduire tout droit vers sa nouvelle existence, tira son frère en arrière.


- Il faut rejoindre ce prêtre dont il a parlé ! On peut passer par cette porte que nous dissimulons et qui permet mes sorties à couvert.

Louis, dont les yeux brillaient de larmes demeurait raisonnable, selon lui. Il ne pensait toujours pas que s'enfuir puisse lui apporter quoi que ce soit mais il fallait ne pas les mettre sur la trace de Zélie

- Nous ne ferons rien de ce que ce non-mort a ordonné. Ne vois-tu pas que c’est un piège de plus ?

Max le toisa presque tout en réfléchissant. Lui non plus ne voulait plus n’avoir aucun contact, aucun lien avec…


- Bien…alors il nous faut nous cacher dans notre ancien logement. L’indigence sera finalement le moindre de nos maux.

Et in petto, il se dit qu’il aurait dû convenir de cela bien plus tôt… Ils n’avaient plus le temps pour des bagages, plus le temps pour se retourner, ils étaient en fuite. Entraînant Louis avec lui, ils atteignirent le fond du couloir et ouvrirent un passage creusé dans la pierre puis ils disparurent sans avoir rien pris avec eux. Ils étaient persuadés que leur maison étaient assiégée et que nulle issue ne leur serait favorable…



*******


Si loin du tumulte qui avait résonné dans ma chambre, ce fut comme si des gouttes de pluie inondaient mon visage, purifiaient ma gorge asséchée mais leur flot ininterrompu finit par me donner une sensation d’étouffement. Un raclement, une éructation franchirent mes lèvres et j’eus soudain conscience d’être faible, faible…et morte de soif ! A bien y penser, la saveur de ce liquide qui glissait en moi me parut irrésistible. Je m’y abandonnais même totalement, en redemandais, aspirais goulument sans savoir que je déchirais la chair d’un vampire pour cela. J’aurais pu rester suspendue ainsi comme à une Corne d’abondance pendant des siècles, jusqu’à ce que cette sensation affreusement enivrante se mût en un diaporama de vie. Des combats à perte de vue, des chevaux morts, des rires sataniques, un visage plus doux. Cet imbroglio incompréhensible me donna l’impression que mon cerveau tournait, que des voix s’adressaient à moi de l’au-delà, il émanait une telle souffrance de ces images que je la pris en plein cœur. Ma mère me souriait à présent mais des canines pointaient sur ses lèvres. Je buvais toujours mais je suffoquais à la fois. Bien heureusement, le visage de maman redevint normal et ses lèvres dessinèrent une phrase qui commença par me soulager : « Tout ira bien ma chérie, je suis toujours près de toi où que tu ailles ». Mais je savais que c’était faux, ça ne pouvait être elle, je la savais partie depuis si longtemps, elle m’avait forcément oubliée et je hurlais intérieurement.

Comme la source se tarissait, j’eus un haut le cœur d’indignation et me propulsais pour repartir à la conquête de mon nouveau breuvage. J’en profitais pour tancer cette apparition en la traitant d’illusion démoniaque et ses réponses étaient tellement mielleuses que je ne pus retenir un rire et continuer mes semonces. Je parlais si vite que je rejetai un peu de ce sang qui m’avait nourrie mais que je n’avais évidemment pas pris pour tel. Et la faiblesse me reprit. Je voulais retrouver la langueur de toute à l’heure, cette sensation unique de l’eau bienfaisante sur moi. Mon esprit cliva à nouveau et je n’étais plus présente pour assister au voyage que Constantin Basarab, celui-là même qui m’avait mise hors de moi quelques jours plus tôt, me faisait faire sur les toits de Paris vers mon nouveau destin. Mon Sire. Je ne le savais pas encore et j’aurais bien du mal à l’accepter, l’apprendre…mais l’histoire était encore à écrire.
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{Achevé} L'ombre du Destin

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