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{achevé}Du haut de cette tour des millénaires vous contemplent

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Constantin Basarab
MessageSujet: {achevé}Du haut de cette tour des millénaires vous contemplent Mer 10 Sep - 20:41

Quelques temps auparavant...



Forteresse de Minerve






Après les heures fiévreuses qui s'étaient écoulées, l'avion fut un refuge provisoire mais bienvenu pour Constantin et son Infante. Lors qu'il avait pénétré à tombeau ouvert sur le tarmac de l'aéroport et s'était garé devant le hangar dans lequel était parqué son jet privé, Sean, son homme de confiance, s'était immédiatement précipité à sa rencontre pour recevoir les ordres. Le vampire avait tenu à porter lui-même Zélie à l'intérieur de l'avion, trop conscient du risque qu'il ferait courir à Sean, son valet, si elle s'éveillait dans les bras d'un humain. Patrick Wilson, le commandant de bord, avait tout de suite préparé la feuille de vol et contacté la tour de contrôle pour demander l'autorisation de décoller, pure formalité lorsque le passager est un vampire des hautes sphères mais risquée lorsqu'on n'a pas le Cercle dans sa poche. Et les relations entre son patron et l'état vampirique n'étaient pas au beau fixe, loin s'en faut, à cause de ses activités artistiques quelques peu provocatrices pour le pouvoir en place. Cependant, le commandant était assez habile pour prétexter un voyage visant à ramener quelques œuvres d'art du domaine minervois sur Paris. L'autorisation avait été donnée. Dans la foulée, Sean avait appelé le Château pour qu'on envoie le chauffeur chercher les passagers sitôt l'avion atterri. Le temps pressait, si on en jugeait par l'état de la jeune femme déposée par l'Ancêtre sur le sofa du salon privé. Depuis qu'il servait Constantin Basarab, Sean s'était accoutumé à ses changements d'humeur et à ses lubies mais jamais il ne l'avait vu dans cet état. Le Seigneur avait repoussé d'un geste excédé la proposition du jeune homme d'examiner les blessures qui avaient suinté sous sa chemise déchirée et son visage avait pris le masque du tourment pour ne plus s'en départir durant toute la durée du vol.

Ce n'était certes pas ses blessures qui donnaient une mine si sombre au Prince valaque mais bien sa nouvelle responsabilité et son nouveau statut. Les flèches, il les avait brisées et très rapidement ses chairs avaient rejeté les pointes de métal forgées avant de se refermer et d'entamer leur cicatrisation. Constantin n'était pas encore assez vieux pour être arrivé à l'apogée de la régénération et il aurait fallu quelques heures, en temps normal, pour que les plaies se referment, puis quelques jours pour ne plus éprouver aucune gêne dans ses mouvements. En temps normal... Mais qu'y avait-il de normal à présent ? Le nouveau Sire s'interrogeait sur sa vitesse de guérison et sentait obscurément que l'entité n'y était pas étrangère. Cette inexorable dépossession de son propre corps le révoltait intérieurement, d'autant plus qu'il n'en comprenait pas la raison ni l'origine. De sombres pensées rageuses tournoyaient dans son esprit alors qu'il gardait un œil sur son Infante à moitié inconsciente allongée dans la cabine de l'avion. Darkan Lupu et sa clique le manipulaient en apparence mais il était victime de trop de manifestations étranges pour croire que son Sire était seul responsable de tous ces événements. Lupu ne pouvait avoir le pouvoir de diriger son esprit à distance et l'obliger à transformer Zélie. Bien sûr, l'arrivée des cavaliers sur le seuil des Delhomme l'avait poussé à changer ses intentions à la dernière minute et à faire revivre la jeune fille plutôt que de se donner la mort définitive. Mais il aurait pu l'achever et en finir ensuite avec lui-même. Pourquoi cette option ne l'avait même pas effleuré ? C'était pourtant le mieux qu'il aurait pu offrir à cette innocente. Quelle force avait verrouillé son esprit à cette éventualité? Certainement pas sa propre peur d'en finir avec la vie, même si le geste n'avait rien d'aisé. Il était déterminé à s'arracher le dernier souffle. Il avait encore cette sensation libératrice à l'esprit " Et tout sera enfin fini". Alors qu'est ce qui l'avait fait fléchir et choisir de continuer à vivre cette vie ? L'imposer à cette malheureuse ? Il n'aurait pas assez de l’Éternité pour se maudire.


L'arrivée puis le transfert dans la voiture du corps inerte de son Infante le divertirent pour quelques temps de ces questions sans réponses et c'est avec soulagement qu'il vit se profiler par la vitre de la Bentley la silhouette crénelée du Fortin cathare de Minerve. Les voitures étant interdites dans la cité depuis toujours, ils utilisèrent ensuite un fiacre tiré par deux chevaux noirs comme la nuit. Bercé par les cahots du chemin pavé, Sean était silencieux en face de son patron et détaillait avec timidité le visage de la jeune femme qui reposait contre l'épaule de son maître. Puis son regard croisa celui du vampire et il fût envahi par le désespoir qu'il y lut furtivement. Avait-il rêvé ? Le regard d'acier était redevenu aussi indéchiffrable et magnétique qu'un ciel d'orage. Pourtant il était persuadé d'y avoir lu une véritable souffrance. Il savait que son maître ne souhaitait pas avoir d'Infante pour l'avoir entendu en débattre avec l'un des rares invités au château, un vampire notable du coin, mais il était loin d'imaginer lorsqu'il avait surpris cette conversation, que la rupture de ce vœu plongerait son employeur dans un tel abattement. Les vampires étaient décidément encore plus imprévisibles que les humains. La jeune femme était très belle, d'une beauté fragile et émouvante. Sean n'était pas sans ignorer non plus, la quête de beauté et de perfection qui animait son patron, pas plus que le sort des malheureuses qui finissaient par le lasser. Celle-ci, il l'avait transformée . Cela signifiait-il qu'il avait enfin achevé sa quête ? Mais dans ce cas, pourquoi ce désespoir ? Peut-être la peur de n'avoir plus aucun but dans sa vie sans fin ? Sean frissonna et se redressa pour ouvrir la portière du fiacre. Ils étaient arrivés !

Basarab porta la jeune fille comme si elle eut été aussi légère qu'une poupée de chiffons et traversa le parvis pour pénétrer sous l'immense porche de la cour intérieure. Là, deux domestiques l'attendaient, flambeaux en main et les escortèrent jusqu'à l'escalier monumental usé par le temps. La lourde porte à deux battant de forme ogivale et constellée de pointes métalliques s'ouvrit dans un bruit assourdissant. Assez pour faire frémir le visage de la belle inconsciente. Constantin s'autorisa un sourire. Il n'y avait que dans les films que les portes des tombeaux ou des donjons s'ouvraient en silence. En vérité les vieilles pierres étaient remplies de la fureur et de la douleur que le temps leur avait infligé et le manifestaient en gémissant ou en murmurant avec la complicité du vent. Mais cela, Zélie aurait tout le loisir de le découvrir. Ils pénétrèrent dans le Hall à côté duquel celui de l'Hôtel Clisson, pourtant déjà imposant, pouvait passer pour un simple vestibule et Constantin avisa une femme de chambre, Marisa, qui s'inclinait à son entrée.

- Je vais l'installer dans la Chambre au piano. Vous veillerez à ce qu'elle ne manque de rien. Il faudra que votre mari installe des verrous extérieurs et intérieurs munis de clefs et renforce le scellement des barreaux aux fenêtres. Je le ferai appeler dans mon bureau pour lui donner des instructions précises.

Marisa se retint de manifester sa surprise sur le choix de la chambre. Si la dame était dangereuse, pourquoi ne pas la faire séjourner dans une des cellules les plus confortable du château, comme les autres maîtresses démentes du Maître, au lieu de lui attribuer la chambre contigüe à la sienne ? Celle avec un piano hors de prix de surcroit, ayant appartenu à Liszt lui-même. Et si elle allait le briser ? Qu'avait-elle de différent des autres? Marisa jeta un regard en coin vers Sean mais celui-ci semblait également perturbé et absent.

- Il faudra aussi préparer la chambre d'à côté qui communique avec la sienne, pour la personne qui sera chargée de sa sécurité. Poursuivit sèchement Constantin qui ne souffrait pas la moindre mollesse à son service. Allons, activez-vous! Le temps presse, je compte repartir bientôt ! Je n'ai pas encore cette personne sous la main et je dois la trouver d'urgence. Lorsque j'aurai installé mademoiselle Zélie Delhomme, je vous donnerai les consignes de sécurité la concernant. Il en va de sa vie et de la vôtre. Tout manquement sera puni par la mort !

Il gravit les marches de pierre de l'escalier monumental en haut duquel trônait un tableau d'époque le représentant à cheval dans son armure de Voïvod. Il ne leva pas les yeux vers l’œuvre qu'il connaissait par coeur depuis des siècles mais sentit le poids de son propre regard dans son dos. "Qu'es-tu devenu Prince de Valachie et Seigneur de Brancia ? Tu te terres dans un fortin isolé au lieu de faire face à tes ennemis ?" semblaient lui dire le regard rempli d'une arrogance qui serait plus tard bien ébranlée. Il lâcha un soupir et concentra son regard sur Zélie Delhomme qui semblait revenir à elle. Il devait l'enfermer dans cette chambre au plus vite. La camériste lui avait emboité le pas et ouvrit la porte de ce qui serait, pour un moment, l'univers de la nouvelle-née. Les lieux reflétaient un raffinement sans ostentation, une sobriété dédiée à l'art mais non dépourvue de confort. La touche féminine était évidente et ne laissait aucun doute sur la destination première de la chambre. Pas plus que la lourde porte latérale qui était close et donnait sur une autre chambre, la plus imposante de la maison, celle du Maître. C'était là les appartements des maîtresses de passage. Face à la porte de communication se trouvait deux portes légères, l'une ouvrant sur un boudoir où était installé un magnifique piano de couleur sombre. Au fond de cette pièce, une seconde porte de communication plus discrète et légère ouvrait sur un autre chambre plus modeste. Celle-ci réservée officiellement à la femme de chambre dévolue à ces dames, avait parfois abrité le cours séjour d'un invité consommable par le Prince et sa maîtresse du moment. Aussi, Marisa frissonna-t-elle lorsqu'elle ouvrit la porte pour vérifier que tout était en ordre. Combien de pauvres âmes avaient ici passé leur dernière nuit ? Est ce que cela allait recommencer ? La seconde donnait sur la salle de bains dont l'aménagement était voué à la détente et à la beauté

- Marisa, après mon départ vous ferez couler un bain à mademoiselle Zélie et l'aiderez à se changer. Lorsque ce sera fait, je reviendrais la visiter. Maintenant laissez-nous !

Il avait déposé Zélie sur le lit et se tourna vers elle sitôt que la porte se referma. Elle était si pâle, si faible, encore au seuil de la mort. Cette pourriture de Fédor avait bien fait son œuvre, la vidant presque de sa force vitale mais sans l'abimer, de façon à laisser à Constantin très peu de temps pour faire son choix. La pensée de ce porc se régalant du sang de son Infante le mit hors de lui et il ferma les yeux en imaginant la façon dont il lui ferait payer. Il le ferait écarteler par ses chevaux, ou empaler pour contempler sa mort lente. Quant à Darkan, le commanditaire, Darkan Lupu, son Sire, c'est au bout de son épée que Constantin imagina sa tête. Oui, très bientôt Ucigas Lup reparaitrait dans son armure d'acier et d'azur et réglerait de vieux comptes, de très vieux comptes. Pour l'heure, il devait s'occuper de son Infante. Il se pencha au dessus d'elle en remontant la manche de sa chemise et murmura doucement:

- Zélie, m'entendez-vous ? Il faut ouvrir les yeux et vous nourrir un peu ...


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Zélie Delhomme
MessageSujet: Re: {achevé}Du haut de cette tour des millénaires vous contemplent Jeu 11 Sep - 19:38




Si la conscience était repartie aussi vite qu’elle m’avait assaillie avant mon « voyage » nocturne, j’entendais à présent venir de très loin une voix au timbre doux, suave, grave. Me sentant froncer les sourcils, je compris que je réactivais mes petites cellules grises pour reconnaître la personne qui m’appelait dans mon sommeil. Mais que cette quiétude me paraissait préférable…tout effort pour associer un nom, un visage à ce son délicat me replongeait dans un demi sommeil. Il m’implorait d’ouvrir les yeux mais une lassitude jamais égalée avait pris possession de tout ce que j’étais. Néanmoins je…Il ? Je fouillai mon esprit embrumé et deux visages s’imposèrent à moi : Papa et Max. Oh oui j’enviais leurs regards sur moi, il était temps de forcer ces portes closes qui barraient mes paupières afin d’admirer les quelques fils argentés qui parsemaient leur chevelure, suivre les sillons que le temps avait creusé sur leur visage et me plonger dans l’amour que leurs iris avaient toujours su me renvoyer tel un miroir. Un petit gémissement, ou était-ce un grognement m’échappa. Toujours cette avalanche de scènes venues d’un autre temps me faisait hésiter entre ma torpeur et l’éloignement de ces monstrueux moments qui ne viendrait que si j’acceptai de reparaître parmi les vivants. Ce n’était pas moi, je n’étais pas de celles qui fuies, qui repoussent, qui craignent. Je savais que quoi qu’il m’en coutât, il me fallait répondre à cet appel. Je devais répondre à l’appel…pas celui de la voix, celui de ma faim. Je la reconnaissais, c’était elle qui m’avait cueillie plus tôt. Elle était terrible et terriblement irrésistible.

Péniblement, je battis des cils mais n’aperçus qu’un peu de chair humaine. N’écoutant que mon instinct j’attirai ce qui devait être un bras à moi et mordis avec rage jusqu’à sentir à nouveau ce liquide chaud, ferreux, dégouliner dans ma gorge, sur mes lèvres. A nouveau quelques halètements de contentement qui furent bien vite remplacés par une espèce de douleur s’envolèrent de ma bouche. Cette douleur parcourait mon corps à mesure que je le nourrissais sans le savoir. Hébétée, je repoussai la source et ouvris plus largement les yeux. Il apparaissait évident que ce morceau de corps était prolongé par autre chose. Mon regard dériva jusqu’au visage d’un inconnu. J’aurais pu pousser un cri mais j’avais d’autres préoccupations que la surprise ou la peur. Qui plus est, les traits ne m’étaient pas inconnus. J’avais bien trop mal et trop peu de force pour mieux analyser d’où je connaissais cet homme penché sur moi. D’un geste machinal je m’essuyai la bouche et sans le vouloir jetai un œil à ma main, souillée de sang.

Comme propulsée par deux mains titanesques, je fis un voyage dans le temps. Avoir renoué avec le réel n’avait finalement pas éloigné ces champs parcourus de cadavres, une jambe arrachée par ci, une tête déracinée par là. Loin d’avoir l’estomac soulevé, j’eus comme l’impression que je penchai la tête pour m’interroger et mieux observer chaque détail. Cette scène avait une certaine beauté. Mais un autre bond provoqué par l’odeur du liquide vital fit surgir des images de personnes connues, que j’avais aimées pour certaines et que la peine, les blessures rendaient laides. Tel un chat je poussai un feulement et tentais de m’enfoncer dans mes oreiller, mais seul un cri émana de moi. Quelque chose de dément, d’inhumain qui me tira des larmes. J’avais suffisamment repris pied pour me demander ce qu’il était en train de m’arriver. Même dans les pires moments de fièvre, je ne m’étais sentie aussi déchirée…et affamée.
Je relevai des yeux brillants vers cet homme avec une envie inextinguible de me précipiter sur lui pour m’abreuver. Mais quelque chose d’absolument indéfinissable me retint. Il émanait de son regard une froideur, une fierté et une force qui m’enchaînèrent plus qu’elles ne m’apaisèrent. Au prix d’un effort surhumain et je ne savais pas à cet instant à quel point, je lui demandai :
 

- Qui êtes-vous et où suis-je ?

Tout mon corps criait : « Mais qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui m’arrive ? Qu’est-ce que je fous ici ? » mais la politesse acquise au fil des années ne s’était pas éteinte.
En d’autres temps, d’autres lieux, j’aurais eu envie de bouger la tête pour voir de mes propres yeux dans quel décors  j’évoluais mais cette…ce…mélange de sensations survoltées était trop insupportable. Je ne me plaignais que rarement et je n’y arrivais pas plus en ce jour.
Quel jour étions-nous d’ailleurs ? Et Papa ? Et Max ? M’oubliant l’espace de quelques minutes, je tentai de me lever en retenant tout ce qui voulait s’échapper de moi, des cris, des insultes, des larmes. Il me fallait les trouver parce que je sentais, je palpais la fragrance d’une catastrophe qui s’était abattue sur notre famille. Je savais que mes jambes ne me porteraient pas mais je n’aurais pas cru qu’elles me trahiraient à ce point. Je m’affalai à nouveau comme une poupée désarticulée et jetai un regard mauvais, noir, lourd, animal en direction de celui que je n’avais encore pas identifié comme un vampire et lâchai en un murmure accusateur :

- Où est ma famille ? Qu’avez-vous fait de ma famille ?

« Et pourquoi je rêve d’écharper une armée de corps ? » A bien y réfléchir, je devais être la proie d’une maladie grave. Je perdais l’esprit, je m’inventais des voyages par exemple, je voyais du sang, j’avais faim, soif comme jamais... J’aurais tout à fait pu ajouter les éléments les uns avec les autres pour comprendre ce qu’il était advenu de Zélie Delhomme mais je ne devais pas être en capacité de le faire.
Ce qui m’irritait au plus haut point était son absence de réaction. Je savais qu’il n’y avait personne d’autre que nous dans cette pièce et je pensais qu’il y avait au moins une heure que je lui avais posé ma première question, il s’agissait en réalité d’une ou deux minutes. Il paraissait hésitant, honteux, frappé d’une autre forme de peine que celle que je ressentais. Une peine ancienne. Luisait toutefois au fond de son regard une lueur que j’eus bien du mal à qualifier. Elle me dérangeait.


- Qui êtes-vous donc ? Et qu’est-ce que ? Qu’est-ce que cette…

Un regard circulaire me permit d’admirer les lieux mais une certaine défiance s’était emparée de moi à cause de son silence.


…cabane ?

HRP
Spoiler:
 


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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {achevé}Du haut de cette tour des millénaires vous contemplent Ven 12 Sep - 23:05




Lui qui n'avait jamais assisté qu'à l'éveil des nombreux Infants de son propre Sire, se souvenait pourtant de la violence et la souffrance qui présidaient. Certains étant immédiatement conquis par leur nouvelle condition, endossaient très vite le costume de l'égorgeur patenté dont la cruauté n'avait d'égal que la faim. D'autres, au contraire étaient en révolte totale avec l'indécence de leur état qu'ils jugeaient contre nature, et imploraient qu'on mette fin à leurs souffrances en leur plantant un pieu dans le cœur. Alors qu'il se demandait vers quelle tendance irait son Infante, il avait une seule certitude: Rien ne serait simple entre eux... Et comme il l'avait remise pour la petite mijaurée croisée quelques semaines plus tôt dans le parc, il savait qu'elle ne l'aimait déjà pas beaucoup avant et que maintenant, elle le haïrait. La force de son sang était telle que la fille serait rapidement dangereuse, mais il était trop tôt encore pour l'abreuver de sang humain qu'elle ne saurait assimiler convenablement. Il devait la nourrir à la source qui l'avait faite, même si pour cela, il fallait la laisser entrevoir l'envergure des ailes qui l'avaient enlevée à la mort, même si elle devait savoir les fracas des batailles, les boucheries des embuscades, les explosions des attentats, les spasmes du plaisir et le souffre des nuits qu'avait traversé son Sire. Il savait qu'elle pouvait en perdre la raison. Un vampire de son envergure choisissait en général son Infant avec soin, l'étudiant de longs mois durant, avant de jeter définitivement son dévolu sur lui, pour s'assurer que la maturité de l'esprit puisse supporter le poids d'un héritage si ancien, le regard chargé de millénaires. Constantin, lui, n'avait eu que quelques minutes pour appréhender la situation et quelques secondes pour prendre la décision qui allait changer son destin et celui de Zélie Delhomme. Frêle était l'esquif qui devait accueillir autant de vies accumulées en une seule et tant de souvenirs douloureux et si âprement vécus. Et il suffirait d'un écueil pour qu'il sombre dans un océan de folie. Alors Constantin supporta tout en silence et avec calme, pour ne pas ajouter aux tumultes d'une âme malmenée par ses propres peurs. Il demeurait immobile et silencieux lorsqu'elle n'était que fureur. Il restait la douceur, là où elle répandait ses cris et il la nourrissait alors qu'elle rêvait déjà de l'écharper.


- Je suis le Prince Constantin Basarab et vous êtes chez moi, dans un de mes domaine de campagne.

Elle se débattait avec elle-même pour se dégager de ce qu'elle sentait l'enserrer. La mort, le froid, la perte, la peur, le sang. Mais elle avait la faiblesse du nouveau-né qui a juste la force de boire au sein et de vagir, sans pour autant reconnaître les lieux et les personnes qui l'entourent. Lorsqu'elle tenta de se lever, il n'essaya pas de l'en empêcher. Si elle devait tomber, comme un voile sur le carrelage de la chambre, il ne ferait rien pour amortir le choc. Les Infants étaient comme de jeunes chiens fous qui apprennent les limites par l'expérimentation de la douleur. C'était souvent un des moments préférés de bien des Sires: confronter leur disciple à l'expérimentation de la douleur et à leurs propres limites. Cela avait toujours rebuté le Roumain même à ses heures les plus cruelles, alors qu'il était le Sanglant, ou Ucigas Lup. Voir cette lueur malsaine dans le regard de Darkan lui rappelait trop à quoi il avait lui-même été soumis et le plaisir indécent qu'il avait pris à ramper au pied de celui qui l'avait fait pour l'implorer de le nourrir avant de rêver de l'égorger de ses propres crocs. Ainsi était le lien qui attachait un Sire à son Infant. Même lorsqu'il était tissé de conscience et de sollicitude, elles s'exprimaient dans la débauche et l'art consommé du drame que les vampires maîtrisaient comme aucune autre créature. Pourquoi faire sobre quand on pouvait faire démesuré ? Il trouva plus approprié de feindre la froideur et le détachement et la regarda sans sourciller s'abîmer à nouveau dans les oreillers.

- Je n'ai rien fait à votre famille, si ce n'est la protéger depuis plusieurs décennies. En revanche votre famille m'a fait Sire par un fatal coup du sort. Ils vous ont préférée mon Infante que morte. Ainsi nous voilà en position d'avoir exaucé les vœux et de mon Sire et de vos père et oncle que j'espère en sûreté à la Nonciature de Paris.

Il se redressa un peu au dessus d'elle et la prit par les épaules pour la calmer, lui parlant comme un père apaiserait son enfant.

- La nuit apporte silence et paix. Il convient d'achever celle-ci pour voir demain sous un jour moins funeste. Je dois m'occuper de votre installation dans cette cabane qui se nomme fief de Minerve. Ce soir nous chasserons avec votre précepteur que je dois quérir. Je reviendrai vous nourrir avant de m'envoler à sa recherche. Nous pourrons parler et je commencerai à répondre à vos questions.

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Zélie Delhomme
MessageSujet: Re: {achevé}Du haut de cette tour des millénaires vous contemplent Sam 13 Sep - 12:21

Oh j’aurais pu me pincer à l’écoute de son titre si peu pompeux mais j’avais déjà les chairs qui brûlaient et une indisposition dans mon corps qui me donnait envie de me jeter tête la première contre l’un des murs en pierre. Je devais d’ailleurs me trémousser, d’une certaine façon, telle une poupée désarticulée qu’un esprit supérieur a choisie pour pantin comme si un certain salut me serait accordé si j’expulsais ce sang dont il m’abreuvait depuis quelques heures. Contrairement à ce qu’il pensait, je n’avais toujours pas cherché à qui ces cheveux bruns et ce teint pâle me faisaient penser, j’étais à des années lumières du beau jardin du Luxembourg et de cette petite agression qui m’avait causé tant de peurs. Non ! Je me concentrais au contraire très nettement sur de toutes petites veines que je voyais apparaître à peu près de partout sur son corps. Mes yeux semblaient avoir leur volonté propre et être prolongés par une loupe car si le sang ne pulsait pas, je le voyais presque miroiter à la surface des vaisseaux. Je sautais d’une pensée à une autre et j’avais d’ores et déjà oublié mon inquiétude à propos de ma famille, totalement absorbée que j’étais dans la contemplation de la plaie sur son bras dont mes dents étaient responsables. Je ne l’avais pas quitté des yeux et elle s’était déjà refermée ! Extraordinaire ! Encore plus étrange était mon envie de la rouvrir, de l’écarter, d’y étancher ma soif insatiable et de la…Je me redressai à l’idée qui venait de me traverser l’esprit. J’étais pourtant la proie de nombre de bizarreries, ces scènes de supplice, cette attraction pour le liquide vital, ces envies meurtrières…Toutefois, je me choquais plus d’une idée presque…érotique que de répandre la mort autour de moi…Qu’étais-je devenue ?
Ce fut la première fois que je me posais réellement la question mais ça ne serait certainement pas la dernière. Je n’étais pas plus capable d’y répondre que de la laisser flotter dans mon esprit…

Avec un geste d’agacement, je revins à cet homme qui se faisait appeler Prince et qui me parlait d’une voix égale. Eh bien j’allais l’écouter puisqu’il semblait accepter de me donner des réponses. Il n’avait pas l’air pressé alors que je rêvais de sortir, de me lever, de reprendre ma vie, de comprendre…j’étais pleine d’envies même si une douleur bien différente des peines physiques que je ressentais sans discontinuer, entrait en contradiction avec cette impression d’éveil. Du plus loin que je me souvienne, j’avais toujours été quelqu’un de raisonnable, qui vivait selon quelques bons principes et n’avait d’autre ambition que de se tenir éloignée du danger afin de voir se réaliser quelques désirs très simples. Mais tout à coup, j’étais partagée. Partagée entre des envies de découvertes, d’expérimentation, des idées que je ne narrerai pas en public et ce retour chez moi. Mais l’idée associée à ce dernier souhait sentait le roussi. Bien malgré moi j’avais encore éloigné le regard de Constantin Basarab, puisque tel était son nom et sa voix résonna à nouveau comme une surprise. Sa profondeur me plongeait dans des abîmes très divers. A nouveau je me dis qu’il émanait de lui une souffrance très ancienne, des luttes aussi vieilles que mortelles et une gêne qui ne se dissipait pas. Ma douleur était-elle liée à lui ? Je n’avais bien sûr pas de prise sur mes questions ni la moindre idée de leur probité. Pourtant, il répondit en partie à cette dernière.
Sire..Infante…mes parents…Ces mots prenaient un sens bien tragique lorsqu’il les prononçait à voix haute et grave. C’était grave. Qu’était-il en train de me dire ? Les seuls sires qui avaient des infantes étaient des vampires et je n’étais certainement pas le fruit de cette graine !! Et il osait mêler mon oncle et mon père à cette ignoble idée, à cette ignominie ? Mes oreilles saignaient ironiquement
.

- Taisez-vous ! Taisez-vous par pitié, vous dites des horreurs !


J’avais en plus sélectionné une seule partie de son explication et laissé de côté l’aspect beaucoup plus ancien de notre « alliance » et le risque que couraient Max et Papa. C’était un peu trop d’informations à la fois au milieu des cris qui peuplaient mon cerveau et que je retenais à grand peine. Ne pouvais-je m’arracher la peau et ses yeux en même temps ? Arracher ma chevelure à laquelle je tiens comme à l’une de mes parures les plus précieuses aurait aussi été un exutoire charmant.
Il réussit tout de même à atteindre le comble de mon agacement à l’aide de son ton paternaliste, qui me conseillait le repos alors que je bouillais de…de rage, de haine, de peur, de froid, de chaud, de faim, de sommeil, de courses…un brasier, je devenais un brasier aux variations de températures inquiétantes. Alors comme ça il fallait que j’encaisse une nouvelle partiellement dévoilée ? Le déchiffrage complet était laissé à mes bons soins ? Mon calme habituel avait fondu comme neige au soleil et je n’avais AUCUNE envie de dormir un peu plus, d’être raisonnable ou de me contenter de cette fausse douceur.


- Vous vous foutez de moi ! Il était évident que j’avais quitté toute réserve. Vous me prenez pour un oisillon qu'on vient rassasier ? Vous voulez que je m’enfonce dans un sommeil pour vous laisser le loisir d’oublier mes questions ? Eh bien prenez note que je n’ai pas sommeil et que j’attends de vous la vérité pas des périphrases bienveillantes.

Etais-je réellement capable d’encaisser la réalité qui était mienne ou n’avais-je pour seul but que de le provoquer afin de fixer mes penser sur autre chose que ce besoin de me faire du mal ?
Il n’avait pas cillé, j’aurais pu hurler à fendre les miroirs qu’il n’aurait pas perdu son calme. Ah ben…en parlant de miroirs ! Je cherchai des yeux quelque chose d’un peu lourd. La lampe de chevet attira mon regard. Elle devait être belle, avec un abat-jour bordeaux et un pied d’orfèvre. Elle ne serait plus longtemps grand-chose…
Je m’écartai de sa présence dérangeante à bien des titres et sortis du lit en tanguant. A bien scruter son regard, rien de ce que je fis ne semblât l’étonner et je montai d’un cran dans les hauteurs de l’énervement.

- Vous voulez que je dorme ? Soit…éteignons la lumière alors !

Je me saisis de la lampe telle une adolescente hystérique ou une femme désaimée et la jetai de toute mes forces contre une armoire de facture. Je n'avais pas idée de quelles forces il était question...En écho à ma propre envie, le miroir qui ornait le meuble ancien vola en éclat mais, la puissance qui commençait à être mienne ne m’était pas venu à l’idée et je réussis à percer l’armoire de part en part, entendant ce qu’il restait de la lampe mourir contre le mur brut. Je me figeai un long moment, en proie à une véritable terreur que je devais atténuer par la fascination. Lentement, autant que mon état le permettait je lui fis face et dis, sentencieuse :

- Qu’avez-vous fait de moi ?

J'avais extrêmement mal, j'étais au bout de mes facultés et je retenais les sanglots qui montaient dans ma gorge.
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Date d'inscription : 23/08/2014
Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {achevé}Du haut de cette tour des millénaires vous contemplent Sam 13 Sep - 21:46
Tout ce qui se déroulait à présent, Constantin l'avait prévu et en même temps redouté. Sa difficulté à mettre des mots directs sur ce qu'il avait fait d'elle cette nuit, les réactions viscérales qu'elle manifestait devant des demi révélations. Il essuya sans broncher les cris, la révolte, la violence qui sortaient d'elle. C'était un exutoire nécessaire pour supporter la douleur qui lui vrillait le corps et l'esprit. Il se souvint avec une acuité cruelle de son propre éveil. La mémoire des Vampires était redoutable et à double tranchant. Il se revit gisant sur son lit princier dans la forteresse de Brancia, le corps en proie à une fièvre inextinguible, contorsionné de douleurs qui le jetaient au sol, le forçaient à ramper jusqu'à la porte verrouillée, à en griffer le bois jusqu'à s'arracher les ongles. Il revit le visage de Darkan penché au dessus de lui, son bras tendu au dessus du lit, entaillé et dégoulinant du sang qui ruisselait dans la bouche de l'Infant insatiable qu'il était. Il entendit l'écho rugissant de sa propre voix déformée par la souffrance " encore, encore ! Donne m'en plus ! Laisse- moi boire encore".  Et il détourna son visage de Zélie pour lui cacher sa douleur et ses yeux trop brillants. Le bruit de la lampe s'écrasant contre l'armoire n'était rien face à tous ces souvenirs qui l'assaillaient venant en pénitence lui rappeler ce qu'il avait accompli cette nuit. Elle se tenait debout au centre de la pièce, chancelante et elle posa la question dont elle connaissait déjà la réponse tout en refusant de l'accepter. Il devait lui répondre  et ajourner le moment ne ferait qu'amplifier la souffrance. Il se leva et s'approcha d'elle juste à temps pour la rattraper alors qu'elle défaillait. Il la souleva dans ses bras, sourd à toute protestation et l'allongea à nouveau sur le lit. Sans lâcher sa main aux doigts fins qu'il avait saisie dans la sienne, il entama une longue confession.

- Lorsque votre père et votre oncle sont venus me demander de les prendre sous ma protection, après le décès de votre maman, j'ignorais que mon propre Sire se vengerait de moi de cette façon. De complices, nous sommes devenus ennemis à mort, c'est une histoire longue et ancienne, compliquée. En acceptant de vous placer sous ma protection en échange de quelques livres de bonne facture, je pensais aider la sauvegarde d'un savoir faire en même temps que la vie de gens honnêtes. Mais j'ai scellé votre destin. Darkan Lupu, mon Sire, m'a retrouvé et si je n'ai jamais douté que nous serions un jour face à face, je pensais que ce serait à mon initiative, pas à la sienne. Quel vent funeste l'a poussé à venir à Paris, je l'ignore mais je sais que son âme damnée Fedor Illytch a pénétré chez vous, pour vous mordre, buvant votre sang jusqu'au seuil fatal où ne reste qu'une alternative. Il est venu m'en informer chez moi et m'a placé devant ce choix cruel.

Hanté par des visions de cauchemar, le regard du vampire se fixa sur le miroir au tain désormais brisé qui laissait voir les pierres massives et jointées de la forteresse. Il soupira et poursuivit.

- C'est dans l'espoir ténu de vous sauver et pour vous protéger d'être transformée par un vampire brutal que je me suis précipité chez vous. Mais je dus me rendre à l'évidence. Vous étiez perdue. Au seuil de la mort. Je vous tenais dans mes bras quand votre père et votre oncle ont fait irruption dans votre chambre. Vous imaginez bien sûr quelle conclusion hâtive et trompeuse s'imposa à eux à la vue d'une telle scène. J'ai essuyé leur haine et leurs reproches, compris et accepté leur profond chagrin et je n'ai pas nié les responsabilités dont ils m'accablaient pour la bonne raison que je me sens aussi responsable de votre état que celui qui vous a mordue. J'ai d'abord refusé de vous faire mon Infante, leur exposant ce à quoi cela vous condamnait et j'étais déterminé à tenir ma résolution après leur départ. Mais la perspective que Darkan, qui arrivait au pied de votre immeuble, vous transforme à ma place me fit changer d'avis.

Il s'interrompit un court instant, la voix brisée par l'émotion.

- J'aurais pu soustraire à son emprise votre corps inerte et vous laisser mourir mais j'ignore quelle force en moi s'y est soudain opposée. Je vous ai donc fait goûter mon sang, exauçant ainsi le souhait de vos deux parents. Vous avez le droit de me haïr, de me mépriser pour cela. Être ce que nous sommes n'est pas un don, ni une bénédiction, bien au contraire. Vous aurez toute l'éternité pour me haïr mais avant, il vous faut reprendre des forces et apprendre à vivre selon les règles de votre nouvel état. Nous allons devoir nous supporter au moins quelques années. Cela dépendra de la bonne volonté et de l'application que vous mettez dans vos apprentissages. Pour adoucir votre tourment, je m'efforcerai de vous trouver un précepteur qui vous enseignera tout ce qui peut l'être par un autre que moi. Ainsi je vous imposerai le moins possible ma présence.

Il se leva et s'inclina après avoir tiré sur elle les draps et la courtepointe.

- Je dois aller chercher cette personne à présent. Marisa viendra nettoyer les débris avec un menuisier. Avez-vous encore faim, avant que je m'absente? Murmura-t-il pour finir en remontant sa manche de chemise.
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Zélie Delhomme
MessageSujet: Re: {achevé}Du haut de cette tour des millénaires vous contemplent Dim 14 Sep - 11:55
Cet espèce de volcan qui avait pris possession de moi faisait couler sa lave de pore en pore et de part en part tandis que je m'efforçais de percer les secrets de mon hôte. Chaque fibre de ses vêtements, chaque millimètre de son épaisse chevelure m'apparaissaient comme si j'avais une longue vue à la place des yeux et pourtant, je clignai régulièrement des paupières. J'essayais, à travers mes rétines, de voir plus loin, de sonder cet âme dont le calme discret s'opposait à ma fureur. En opposition à la puissance manifeste dont je disposais à présent, j'avais toute conscience de la faiblesse qui régnait encore sur mes facultés physiques. J'avais bien saisi que malgré moi je partageais des images du passé de cet homme et je me dis qu'en me concentrant je pourrais peut-être remonter le temps, ce temps que nous avions en commun. Je m'y appliquais depuis plusieurs minutes, ayant absolument oublié que j'avais pris plaisir à massacrer un meuble séduisant. Mais mes jambes me trahirent.
J'aurais pu m'écraser lourdement sur les dalles et jurer un peu plus contre mon corps meurtri. Au lieu de cela, telle une plume, Constantin me souleva et me recoucha, acceptant bon gré, mal gré mes reproches quant à sa posture maternelle, mes coups de poing qui résonnaient contre une roche sans faille. Je n'avais pas encore appris qu'il ne serait jamais blessé de cette façon et que ma seule position d'attaque serait dans un premier temps psychologique.
Je soupirai en remontant les couvertures sur moi comme une vierge effarouchée. Je faillis faire de même avec ma main qu'il avait conservée dans l'étau glacé de la sienne mais une intuition me retint. Il était sur le point de faire des révélations importantes et j'aurais tout mon temps après pour hurler, me débattre ou jouer à l'enfant.

Il maintenait un lien visuel mais j'avais plus l'impression que les souvenirs dont il me faisait part l'intimaient de regarder dans le vide. Le début de son récit qui m'informait de vérités qu'on avait toujours tenues éloignées de moi avait un goût de déjà vu. Il répondait à plusieurs questions que je m'étais posées à maintes reprises : pourquoi ne vivions nous pas dans la même misère qu'une grande quantité d'humains ? Pire comment mon père finançait-il une école aussi chère ? Comment pouvions-nous nous protéger autant de la menace des longues dents ?
Si je comprenais mieux que ni Max, ni mon père n'avaient totalement collaboré à l'emprise des vampires sur les Hommes et cautionné les pertes innombrables pour tarir la soif, la haine, la cruauté des non-morts, une vague de colère m'envahit à nouveau. Jamais on ne m'avait demandé mon avis, convaincus que ma survie était ma première préoccupation bien plus que mes idéaux. Je me savais égoïste et naïve mais c'était moi bordel qui étais dans ce lit, entre vie et trépas à écouter l'histoire de mes jeunes années, comme je ne l'avais jamais entendue et à espérer quelques gouttes encore de ce liquide visqueux pour lequel j'aurais déchiré des chairs et réduit des coeurs en miettes.

J'arrivais presque à revivre les scènes qu'il narrait mais à travers ses propres souvenirs. Je voyais Papa le conjurer de m'offrir cette opportunité et je ressentis une haine farouche contre celui qui avait toujours eu la primeur dans mon cœur. J'avais vite perçu que m'expliquer par le menu les dernières heures était une forme d'expiation et si un certain pincement me clouait la bouche à l'idée de ce qu'ils avaient tous traversé, de la part non négligeable qui avait incombé à Constantin, je ne voulais ni ne pouvais montrer aucune commisération pas même une once de compassion. Il s'agissait de ma vie et de l'emprise qu'ils avaient tous eu sur elle. Je décidais intérieurement que dès lors, si je survivais à cet état infernal, ça en serait fini de la Zélie qui s'oublie tout le temps. Après avoir pris un temps pour retenir le flot d'émotions contraires qui m'emportait, je lui dis :


- Vous avez bien mesuré monsieur le Prince que malgré vos explications et votre tentative d'assumer vos actes, votre décision dont vous ne connaissez pas le motif n'est en effet pas un cadeau.
Je suis très lasse mais pas seulement de ce corps qui se disloque, ni de ne savoir où je suis, ni de savoir pourquoi j'y suis exactement. Je suis lasse de ne jamais avoir été maîtresse de ma vie.


Ce constat amer eut raison du peu de calme que j'avais conservé pendant une longue minute...De rage, de frustration, de colère, je rejetai les couvertures et m'assis, les larmes aux yeux. Un froid s'était abattu dans la chambre, une mer de glace, un océan en forme de banquise et je refusais de voir la douleur dans ses yeux. Je détournai volontairement la tête pour bredouiller un nouveau crachat de protestations, remettant à plus tard le nombre important de réflexions que j'aurais avec moi-même pour tout analyser, tout digérer si cela était possible...

- Je ne suis plus une enfant au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, je n'ai aucun besoin d'un précepteur.

J'avais une image très ancienne d'un homme sinistre, surmonté d'un binocle qui ne me quitterait pas d'une semelle et voudrait refaire mon éducation. Ce nouvel asservissement était hors de propos et quoi qu'il advienne, il devrait m'écouter, entendre raison ! Pour la première fois de ma vie, j'eus une pensée fielleuse, presque machiavélique.

- Vous ne savez pas et moi non plus quel a été le déclencheur de vos crocs soi-disant salvateurs...
J'avais enfin assimilé que j'étais un vampire, du moins ça restait présent dans un coin de mon esprit... Aussi, si vous ne passez pas tout votre temps avec moi, je vous demande, non, je vous oblige à être aussi souvent près de moi que possible afin que nous découvrions ensemble quelle idée stupide a pu vous pousser à une telle extrémité et faire de moi un être monstrueux.

J'avais déversé mon fiel sans pudeur, sans crainte, dans une réalité autre. Je voulais continuer à entailler cette cicatrice que ma famille lui faisait porter, à tort ou à raison. Ca resterait à découvrir. Mais soudain, une onde beaucoup plus violente que mon mérpis me parcourut lorsqu'il mit à nu sa peau et la promesse de ce qu'elle recelait... Je m'humectais les lèvres le plus timidement possible.
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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {achevé}Du haut de cette tour des millénaires vous contemplent Dim 14 Sep - 20:39



Constantin commençait à regarder d'un œil différent le petit animal capricieux qui se révélait en son Infante. Était-ce l'effet d'avoir été mordue et transformée ou bien avait-elle toujours été une enfant gâtée par un oncle et un père surprotecteurs qui se saignaient les veines pour lui assurer un confort et une vie loin des dures règles de la société néo-féodale dans laquelle elle semblait avoir évolué en marge, n'en voyant peut-être que la surface mais sans se douter du trouble qui caractérisait les profondeurs. Alors même qu'il pouvait lui trouver toutes les excuses d'être odieuse avec lui, il sût d'emblée qu'il ne lui permettrait pas de l'être avec tout le monde. Il lui interdirait de devenir un monstre grotesque et théâtral comme le devenaient certains vampires frôlant le ridicule par les propos et les attitudes grandiloquentes qu'ils affichaient. Le Prince avait toujours affectionné la sobriété  et la pudeur dans les manifestations affectives, qu'elles soient positives ou négatives. En cela, il s'opposait à son Sire, qui aimait se donner en spectacle. S'il comprenait la souffrance et les larmes que son état pouvait provoquer chez Zélie Delhomme, il avait un peu du mal avec ses mises en scènes dignes d'une Diva. Il était bien temps de remonter le drap en prenant des airs de bigote offusquée après avoir vociféré et brisé des meubles dans une chemise de nuit totalement débraillée qui ne dissimulait pas grand chose de ses courbes dans le contre-jour des lumières de chevets allumées, du moins celles qui avaient survécu à la furie.

Alors qu'il l'avait écoutée fulminer dans un monologue démentiel, il avait senti une forme de colère monter lentement en lui et faire écho à celle qu'il recevait de plein fouet depuis de longues minutes. Un pli barrait le front désormais assombri et les sourcils se arquaient dangereusement annonciateurs de la tempête qui se levait dans le regard gris d'orage. Un pli amer marquant un demi sourire, il répondit d'une voix sourde, plongeant ses yeux dans ceux de Zélie qui s'éclairaient de la convoitise du sang.

- Pensez-vous être la seule à avoir fait ce constat ? Croyez-vous que j'ai contrôlé la mienne ? Qu'il existe quelqu'un qui puisse se vanter d'avoir le contrôle sur tout dans sa vie ? Je vais finir par penser que vous êtes stupide ou dotée d'une vanité difficilement mesurable si vous penser sérieusement contrôler quoique ce soit dans cette étrange pièce de théâtre qu'est la vie. S'il y a un scénariste, ce n'est certainement ni moi ni vous. En revanche, nous pouvons choisir la façon dont nous endossons le rôle qu'on nous a attribué. J'ai tendance à croire que la dignité est un ressort puissant pour traverser une telle épreuve. Et si ne pouvoir retenir des cris de souffrance n'est en rien indigne, geindre d'un état de fait auquel personne ne peut rien changer et forcer le trait sont des comportements qui ne vous aideront en rien à avancer. Pour avoir vu bien des corps se disloquer véritablement, je peux vous assurer que vous choisissez bien mal vos mots pour décrire la souffrance intérieure que vous éprouvez. C'est au pire, manquer de respect à ceux de vos semblables qui se sont véritablement vus dépecer par les miens ou d'autres créatures, et au mieux, vous attirer mon courroux, car si je ne défausse pas de mes responsabilités, c'est bel et bien à une véritable dislocation que je vous aurais exposée en vous  abandonnant pour morte dans les bras de Darkan.

Il se leva et retira sa main de celle de Zélie qui avait déjà dans le geste cette volonté de se repaître, sans brutalité mais avec fermeté. Il soupira et alla jeter un œil entre les lamelles des persiennes intérieures puis se retourna pour regarder la jeune fille en larmes assise sur le lit.

- Vous vous trompez Zélie, vous n’étiez encore qu'une enfant quand j'ai fait de vous une immortelle et vous l'êtes doublement désormais car vous venez de naître à une nouvelle existence dans laquelle vos parents ne vous seront d'aucun secours. Ils avaient fait de vous la jeune femme que vous étiez. Je ferai de vous l'Immortelle qui sera digne de cette jeune femme et de ces deux hommes, de moi enfin, car je n'ai pas choisi à la légère d'accomplir un acte auquel je me refusais depuis plus de cinq cents ans. Je l'ai fait parce que j'ai espéré que d'une âme humaine assez lumineuse, ne pourrait renaître une totale monstruosité. Je sais à présent ce qui a guidé mon geste...

Il stoppa net, un peu essoufflé par sa tirade. Les côtes comme bloquées par cette force qui l'avait poussée à donner son sang... Interdit d'avoir seulement pu prononcer de tels mots, lui le Prince maudit, Constantin le Sanglant, Bessarab le Rouge, le monstre que son propre Sire avait dû enterrer vivant pour endiguer la montée d'une terreur qui n'avait plus de fin, d'un Léviathan innommable qui faisait pâlir jusqu'aux plus aguerris des siens. Comment pouvait-il parler de lumière et d'âme à cette fille, lui qui avait perdu les siennes depuis une Éternité. Radouci, il revint près du lit et poursuivit tout en tendant finalement son poignet dénudé vers elle:

- Je ferai en sorte de choisir votre professeur de façon à ce que votre nouvel apprentissage soit des plus passionnants et variés. Je n'ai nulle intention de me décharger totalement de ma responsabilité envers vous mais il est toujours bon d'apprendre en confrontant les points de vue. Ni vous ni moi n'avons voulu cette situation Zélie, mais nous allons devoir nous y confronter durant une éternité et, croyez-moi, cela peut être très long. Nous avons tout intérêt à faire en sorte que cela se passe le mieux possible, ne pensez-vous pas ?  A ce sujet, je vais devoir vous laisser car l'avion doit m'attendre  pour aller à sa rencontre. J'espère pouvoir trouver rapidement la personne adéquate car je n'avais absolument pas prévu d'avoir besoin de ses services un jour et je n'ai pas de percepteur pour jeune vampire enragée sous la main....

Il se dirigea vers la porte et se retourna avant de sortir.

- A bientôt Zélie. Ce que vous devez encore apprendre, vous le saurez une autre fois. Essayez de dormir et de récupérer à présent que votre appétit est calmé pour quelques heures. Le prochain repas que vous prendrez risque de se faire attendre puisque vous devrez le chasser vous-même...

Il se hâta de refermer à clef derrière lui et de s'éloigner pour ne pas entendre les cris sauvages qui ne manqueraient pas de se faire entendre et de le hanter jusqu'aux portes de l'Enfer.



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{achevé}Du haut de cette tour des millénaires vous contemplent

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