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{achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues

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Ambroise Duquesne
MessageSujet: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Jeu 11 Sep - 19:49



191 ans. Cela allait faire bientôt deux siècles que j’errais dans les rues de ce qui fut la ville de lumières. Durant ma jeunesse, mon père m’en avait longuement parlé, me vantant dans des discours passionnés les mérites de Paris la belle. Il m’avait dépeint un chef-d’œuvre d’architecture, une ville d’élégance et de fantaisies, l’emblème même du romantisme. J’ai cherché longtemps cette cité merveilleuse dont me parlait mon père, mais je n’ai trouvé que des ruines. La Tour Eiffel, qui semblait être pour mon père le summum de la perfection, ce que l’homme a construit de plus beau et de plus audacieux, une tour défiant les cieux mêmes par sa hauteur, un édifice majestueux, monumental, s’élevant, trônant au milieu du magnifique champ de Mars. À l’endroit où aurait dû se tenir cette imposante structure, je ne vis qu’un tas de ferraille branlant et rouillé dont le haut avait été arraché sans ménagement et qui ne tenait encore debout que grâce à la magie des miracles et au hasard. Dans le fond, cela représentait bien l’état actuel de la France, et du monde en général. Tous les autres monuments que je tentai d’admirer m’apparurent comme cette vieille Tour Eiffel, délabrée et en train d’être lentement rongée par la pourriture. Je ne sus jamais ce qu’il en était de la cathédrale de Notre-Dame, ne pouvant y entrer de par ma nature de vampire. Ce que j’en vis – des vitraux brisés cachés par des planches de bois, des murs tagués et sales, des sculptures de pierre effritées de toutes parts – cependant, me conforta dans l’idée que Paris n’était plus ce qu’elle était et qu’on pouvait bien la déchoir de son titre de plus belle ville au monde, elle avait perdu toute grâce et toute splendeur. Paris que l’on m’avait tant fait miroiter n’existait donc plus.

Depuis cette fâcheuse découverte, qui ajouta une petite désillusion de plus à la liste de celles que j’avais vécues, je ne dormis plus dans un lit qui m’appartienne. Durant quelques dizaines d’années, j’avais vagabondé nuit et jour dans Paris, visité tous les quartiers, cherchant çà et là quelque ancienne maison épargnée par la guerre et deux siècles de non-soins. Les plus belles et restaurées se trouvaient bien évidemment dans les arrondissements des vampires, que je préférais éviter autant que je le pouvais. La journée, je me trouvais toujours un endroit calme et éloigné de l’agitation humaine ; il m’arrivait, parfois, de loger dans la demeure d’une de mes proies pour un temps de sommeil. Lorsque je fus lassée de ce mode de vie, je m’installai, pour ainsi dire, au café. J’en trouvai un, plutôt glauque, mal éclairé et ayant des fréquentations louches dans les quartiers populaires. Il était parfait. Sans m’en rendre compte, je commençai à y passer le plus clair de mon temps, y entretenant par la même occasion une légère addiction à la boisson. Je continuai à dormir en extérieur ou dans les maisons de mes victimes. Toutefois, cela commençait à devenir lassant aussi. Ceux dont je m’abreuvais me servaient de gagne-pain mais mes maigres larcins sur ces humains pauvres ne pouvaient me permettre d’obtenir, ne serait-ce qu’un simple studio.

Attablée dans un coin sombre de mon café habituel, je réfléchissais donc à ces déplaisants problèmes qu’étaient mon manque d’argent et mon statut de Sans Domicile Fixe. À quelques tables de moi un groupe d’ouvriers bruyant semblait avoir oublié que consommation d’alcool rimait avec modération et non excès, ils chantaient des chansons paillardes du plus mauvais goût, l’un d’entre d’eux lança une blague et tous éclatèrent d’un rire gras, découvrant des dents jaunies par l’abus de cigarette ou des vieux chicots détruits par ce même abus, il émanait d’eux des odeurs fétides de transpiration et des relents de vomi, preuve s’il en fallait que régurgiter leur repas ne les empêchait pas de continuer à boire des bières à foison, vu qu’ils en avaient tous une chope à la main. Presque partout dans la salle, des groupes identiques mais moins bruyants se saoulaient avant de rentrer battre leurs femmes respectives et leurs enfants pour ceux qui en avaient. Au bar, quelques filles à l’accoutrement vulgaire et maquillées à outrance prenaient des poses aguicheuses devant des clients potentiels, leur laissant ostensiblement voir le fond de leur décolleté plongeant et généralement bien fourni. Quelques-uns sortaient pour s’en aller dans un endroit plus confortable afin de conclure leur affaire tandis que d’autres… se dirigeaient d’une manière qui se voulait discrète vers les toilettes. Charmant. Il y avait aussi, bien évidemment, deux hommes qui évitaient de se faire remarquer et qui discutaient à voix basse – donc parfaitement audible pour moi – d’une quelconque transaction secrète, qui incluait des armes, et certainement une ou deux dizaines de grammes d’héroïne, il fallait bien qu’ils aient leur dose, ces deux-là. Des jeunes gens à peine sortis de l’adolescence zigzaguaient avec aisance entre les clients du bar. Les filles, surtout, devaient être vigilante à tout instant pour ne pas se faire attraper la taille ou toucher le postérieur par des clients un peu trop éméchés. De toute manière, les serveurs ne faisaient jamais long feu, soit ils trouvaient un vrai travail, soit ils se faisaient mordre à un coin de rue en rentrant chez eux tard le soir.


L’un d’entre eux passa à quelques mètres de moi et le gérant du bar me jeta un coup d’œil furtif où transparaissait une légère inquiétude. Il s’était rendu compte depuis un certain temps que je n’étais pas humaine mais n’osait pas me jeter dehors, encore moins dire aux autres que j’étais une Immortelle, il savait qu’il risquait d’y perdre la vie. Il rêvait que j’arrête de hanter son établissement. Cet homme stupide était persuadé que je m’offrais ses jeunes employés quand ils étaient à mon goût. En réalité, cela m’arrivait rarement, je préférais tuer des gens ayant un minimum d’esprit critique plutôt que des enfants d’ouvriers qui ne faisaient que meugler comme des vaches jusqu’à-ce que je les égorge.Bref. Je me trouvais donc dans ce bar miteux, à vider un énième verre de Gin lorsqu’un visiteur auquel je ne m’attendais pas entra. Sans même avoir à regarder le nouvel arrivant, je sus qu’il était différent. Rien que son odeur tranchait net avec celle des ouvriers grossiers et crasseux que je voyais habituellement passer la porte du café. Il ne sentait pas la sueur, la terre et le charbon comme les prolétaires. Non, il sentait le vieux parchemin, l’eau de toilette, la cire pour meuble en bois ancien et… le sang. Le vampire paraissait âgé, et quelque chose me soufflait qu’il l’était plus que tous ceux que j’avais croisés jusqu’à lors. Un sourire espiègle étira mes lèvres, cela promettait d’être intéressant. Je tournai la tête dans sa direction, peut-être un peu trop brusquement et commençai à le détailler de la tête aux pieds. La première chose que je remarquai fut sa longue chevelure d’un noir corbeau, qui flottait derrière lui en évoquant irrésistiblement l’aile d’un oiseau prêt à l’envol. Son visage, agréable à regarder et ses épaules larges devaient avoir séduit plus d’une femme, que ce soit du côté humain ou vampire. Il devait également avoir une belle prestance, dans ses vêtements au parfum de neuf et à la coupe recherchée, toutefois, pour l’heure, il semblait d’humeur maussade, voire coléreuse. Il traversa la salle sans que les soudards, les trafiquants ou les prostituées ne lui accordent une attention particulière et alla s’asseoir au comptoir. Il demanda sèchement au barman de lui servir à boire.

Voilà donc ce qui amenait un Immortel aussi vieux que lui dans un bar de seconde zone. Il fallait croire que, dans la haute société vampire, c’était la même chose que chez les humains : si on décidait de se saouler pour cause de déprime aiguë, il valait mieux que ça se fasse là où personne ne risquait de vous reconnaître. Notons qu’un vampire venant se bourrer la gueule dans mon bar, ce n’était pas commun et ça ne risquait pas de re-arriver de sitôt. Je m’assis donc un peu plus confortablement sur ma chaise et levai mon verre vers ce parfait inconnu en me disant « Au plaisir de te voir dans un sale état et avec quelques verres dans le nez à la fin de la soirée, mon loulou. Ça pourrait être amusant. »




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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Ven 12 Sep - 23:11
HRP:
 


Servir d'hôte à cette entité apportait des avantages dont Constantin commençait à prendre la mesure. Même si elle s'était interposée au moment où il avait pensé arracher la tête à Fedor. Même si elle l'avait contraint à transformer cette enfant. Zélie Delhomme, une épine qui s'enfonçait dans son talon à chaque pas depuis qu'il avait dû accepter le partage. Cette "chose" qui le possédait en partie lui permettait de se soustraire aux recherches de la Chasse de Brancia, soumise à Darkan Lupu depuis des siècles, après que celui-ci l'eût enterré vivant. Penser à cela infléchissait toujours l'humeur du Prince Basarab vers la colère et attisait dramatiquement sa soif de sang. Il en avait toujours été ainsi, depuis que leurs destins s'étaient liés, depuis que Lupu était devenu le Sire de Constantin. Chaque fois qu'ils se croisaient à nouveau, l'un comme l'autre se souvenaient de leurs longues chasses dans les forêts des Carpates, du sang qui ruisselait après leur passage dans les ruelles des villages et ce souvenir éveillait en eux la soif, terrible et dévorante de massacres, encore et encore. Mais aujourd'hui Constantin Basarab n'était plus le Prince de Moldavie et de Valachie, Voïvod des Carpates, craint et respecté , d'abord pour ses victoires sur les pays frontaliers qui voulaient annexer ces deux principautés, la pacification de la région et la prospérité qui en avaient découlé, puis ensuite, redouté et maudit lorsqu'il était devenu cet animal mordu par Darkan, Constantin le Sanglant, Seigneur au règne court mais marqué par les massacres que sa nouvelle nature le poussait à faire en compagnie de son créateur.

Non, il était à présent un être conscient de tout ce qu'impliquait sa condition, avantages comme inconvénients, plaisirs comme souffrance. Il savait à présent voir ce qu'il ne voyait pas avant son réveil du long sommeil imposé par son Sire: il voyait avec les yeux des humains et des victimes. Il continuait à chasser, car rien n'aurait pu l'en empêcher et il y prenait toujours autant de plaisir mais depuis qu'il était revenu à sa vie éternelle, affamé dans cette grotte de montagne, obligé après un jeun d'un siècle et demi de vider totalement un village de sa vie pour retrouver sa force, il voyait dans le regard de ses victimes le reflet de son propre destin et souvent ce qu'il avait vu revenait le hanter pendant son repos, non qu'il eût peur de la fin mais plutôt qu'il redoutait ce qui pouvait s'éveiller en lui, qu'il sentait grandir et prendre de plus en plus de place. Il avait encore fallu quelques siècles de plus, cependant, pour que cette chose se manifeste sans ambages et révèle en Constantin une humanité bien plus forte même que lorsqu'il n'était qu'humain.

De cela, cependant, le vampire n'avait pas encore conscience. Il savait juste qu'il éprouvait depuis deux siècles et demi une empathie qu'il n'avait jamais vraiment ressentie avant, pour les plus faibles, les victimes des prédateurs et des maîtres du monde dont il faisait partie. Il apprenait la douleur nouvelle, la souffrance d'avoir mal pour l'autre et comme un animal face à un ennemi nouveau, ou un cri non identifié, il se sentait déstabilisé, dépossédé de son libre arbitre et en même temps fasciné par ces nouveaux sentiments qui se bousculaient en lui. Vibrer, ressentir des émotions, quant bien même il fallait souffrir. Combien de ses congénères bien plus jeunes lui envieraient cette faculté. S'émouvoir encore après 547 ans d'immortalité, et une fréquentation des humains comme des vampires, tenait du miracle, pour le commun des Éternels mais Basarab n'avait jamais suivi, même humain, les règles du jeu. Il s'était forgé lui-même dans l'adversité à chaque époque qu'il avait traversée, s'habillant des costumes successifs et des savoirs qu'il accumulait. En lui se côtoyaient le bien et le mal, à l'image de l'Humain qu'il avait été, Stan, le résistant des F2 sacrifié sur une plage de Normandie, ou Ucigas Lup lorsqu'il ravageait les terres de ce qui serait plus tard la Roumanie. Ni bon, ni mauvais, juste lui. C'est ainsi qu'il s'était toujours considéré. Et voilà qu'il devait compter avec et sur une force qui avait élu domicile en son esprit, et lui dictait d'être tour à tour le mal et le bien. Il n'avait accordé de foi qu'à son épée, son armure et son cheval, puis dans la seconde part de sa vie éternelle, à l'art, à la beauté et aux plaisirs. La religion ne lui semblait, quelle qu'elle soit, qu'un frein aux pouvoirs des hommes et à leur droit à profiter de leur vie éphémère, et lorsqu'il devint immortel, il lui sembla alors superflu et dérisoire d'accorder quelque crédit aux extravagances des mystiques de toute sorte. Qu'on prenne l'état de vampire comme un malédiction ou un don extraordinaire, il ne le voyait que comme un nouvel état auquel il devait faire face. Il avait failli mourir sitôt né, dans les cales d'un navire de guerre. Il avait été le bâtard qu'on cache, celui à qui on jette la terre de la porcherie à la figure.

Et il était devenu Prince par le droit du sang, parce que c'était son destin, et aussi parce qu'il avait su s'imposer. Après avoir hérité du trône, il fallait savoir le conserver. Il ne se liait pas et refusait d'avoir amis et amantes, pour rester libre et lui-même. Aucune confiance, en quiconque. Il se méfiait de ceux qui se disaient ses amis. Il ne voulait pas aimer. On lui conseilla de se marier, mais s'il se prévenait d'aimer ceux qui lui voulaient du bien, comment aurait-il pu savoir que celui qui affichait une haine viscérale pour lui, l'aimait avec passion, d'un amour destructeur qui le tua à 25 ans ? On dit souvent "méfie-toi de tes amis plus que de tes ennemis". Constantin se méfia plus que de raison de ceux qui disaient l'aimer mais ne se méfia point de celui qui disait le haïr et était son otage. Il le paya de sa vie. Ou pas.

Son pragmatisme l'avait d'abord poussé à penser que ce nouvel état n'était qu'une étape dans son évolution sur le chemin du pouvoir. Il s'en grisa après avoir fait taire la douleur qui sourdait de la morsure d'amour et de haine. Mais lorsque cette passion morte avant d'exister le mena à une seconde mort, enterré "vivant" par celui qui l'avait fait immortel, et qu'il s'en réveilla après 250 de sommeil, il pensa, à raison ou pas, que l'Infant avait dépassé le Sire et qu'il n'y avait pas de place pour les deux sur cette Terre. Telle était la règle depuis la nuit des temps. Si l'élève égale le Maître, les deux sont alors deux frères qui s'étreignent. S'il le dépasse en revanche, le Maître cherchera à reprendre son ascendant et un combat serait inévitable. A mort. Cela, Darkan le lui avait bien enseigné lors de leurs chasses. "Ne me dépasse jamais, où je devrais te mettre à mort". Bien évidement, Constantin s'était efforcé de dépasser son Maître, peut être parce qu'il aspirait alors au repos, à la mort pour toujours, à cette époque. Car s'il avait payé de sa vie, l'amour d'un ennemi, il avait, en le perdant, pris conscience que cet amour était partagé, et qu'il le refoulait. Mis à mort par le jumeau de celui qui lui vouait un amour interdit, il revint à la vie, immortel, pour voir celui qui l'avait conduit à sa perte mourir à son tour, mais pour de bon, puisqu'il n'était qu'humain. Constantin avait par la suite maintes fois supplié Darkan de le laisser transformer son jumeau mais le Sire inflexible, le lui avait chaque fois refusé et Stefan était finalement mort, assassiné par des courtisans comploteurs.

Alors c'était ça l'amour ? Un bonheur, une chance de ne plus être seul qui ne vous étaient révélés qu'une fois qu'on en était privé ? Il voua une haine sans faille à Darkan, et ses forces à le détruire. Mais il faillit être détruit lui-même par son Sire, infiniment plus puissant à cette époque. Comme habité par une puissance que rien ne pouvait annihiler. La détermination de Constantin s'y était brisée et il avait été enseveli. Mais tandis que le Maître se penchait sur son Infant supplicié pour lui dire adieu, il avait dû se passer quelque chose. Constantin Basarab s'était réveillé d'un sommeil dont il n'aurait pas dû revenir et il en était revenu changé. A la fois plus fort et plus vulnérable.

L'entité le faisait se déplacer plus vite encore que son ancienneté le lui permettait, plus vite que Darkan Lupu et sa clique. Il leur était devenu indécelable sauf s'il le voulait. Ainsi après avoir failli mourir et tuer son agresseur, avait-il pu fuir et le semer en emportant son Infante à l'abri. Il n'en demeurait pas moins qu'ayant une Chasse entière à ses trousses, sans parler des gardes du Roi Cecil Osbern qui ne tarderaient pas à se mettre en quête de sa personne en investissant le Clisson, Constantin Basarab se trouvait limité dans ses mouvements et sous haute surveillance dans les occupations quotidiennes. La présence activée de l'Entité dans son esprit le tuant à petit feu, il ne pouvait se payer ses services en permanence. L'invité et l'hôte en avaient bien conscience. Restait le problème de Zélie. Elle avait besoin de soins constants dans les premiers jours, comme un oisillon à qui on apporte la becquée, et le père avait les ailes liées. Il lui fallait trouver un moyen ou quelqu'un pour permettre à son Infante de survivre tant qu'elle dépendait de lui pour sa subsistance. Bien sur il chasserait pour elle mais il ne devait en aucun cas mener Lupu jusqu'au lieu où il l'avait cachée. Elle avait bu son sang, elle était sienne, son prolongement. Elle partageait quelques uns de ses souvenirs, ceux qu'elle pouvait pour le moment supporter. Le reste viendrait en son temps. Il devait faire face à ce qu'il lui avait fait et à ses devoirs de Sire. Même si certains vampires s'asseyaient avec insouciance sur leurs devoirs lorsqu'ils transformaient un Humain, le Prince Basarab n'était pas de ceux-là. Peut-être était-ce pour cela qu'il n'avait jamais voulu d'Infant. Parce qu'il n'avait pas voulu cet état, il croyait fermement que chacun doit pouvoir choisir cet état. Zélie n'avait pas choisi. Ceux qui l'aimaient avaient choisi pour elle: son père, son oncle, l'Entité, et peut-être bien aussi Constantin lui-même  bien qu'il n'arrivât pas à voir en ce geste un acte d'amour, même s'il pensait en le faisant, qu'il transmettait une malédiction à une enfant qui n'avait pas eu le temps de vivre. Elle allait revivre et c'était ce qui importait, semblaient penser ces gens qui lui léguaient l'engagement de prendre soin d'elle désormais. Lui qui n'avait jamais pris soin de quiconque, pas même de lui.

La rage se mêlait au sentiment de puissance qui accompagnait toujours la naissance dont on est l'initiateur et dans le coeur  de Constantin la fierté le disputait à la culpabilité. Elle allait le haïr à coup sûr, mais pourquoi se souciait-il de la haine d'une enfant ? Il n'avait jamais crains d'être haï. Il l'avait même souhaité. Pourquoi était-ce si difficile d'accepter la haine de la part de Zélie ? Il trouva une réponse à moitié satisfaisante : parce qu'elle était son Infante, une part de lui-même et se haïr soi-même est très invivable. Après toutes ces émotions trop humaines, il avait besoin de se griser mais il ne pouvait pas regagner son antre avant quelques jours, le temps que tout se tasse. Osbern allait se lasser de mener une enquête sur un crime banal commis par un vampire banal, la fille d'un éditeur imprimeur, mordue par son mécène. La belle affaire ! Le Roi des Vampires avait bien autre chose sur les bras avec les cavaliers de l'est qui avaient investi toutes les artères de la ville. Au début, ils avaient fait figure d'illuminés déguisés, participant à un folklore oublié mais à présent que Lupu avait réuni tous ses bannerets et alliés aux portes de Paris, plus de 300 Chasses ayant convergé de différents pays d'Europe vers la Capitale qui abritait le pouvoir central, le Roi devait prendre la mesure des choses. Il régnait sur un peuple qui avait existé bien avant lui et dont il devait apprendre les règles anciennes pour rester le seul souverain. Cela devrait l'occuper suffisamment pour qu'il oublie Basarab et ses simagrées de harem. Restaient Darkan et son chien Fédor. Constantin devait trouver quelqu'un de confiance, et rapidement, pour veiller sur Zélie. Un vampire ...


Mais pour l'heure et comme souvent, il devait évacuer le stress, se reposer après un voyage long pour mettre sa protégée en sureté. Il voulait oublier ce qu'il était et croire qu'il n'était qu'un homme... libre de tout servage, libéré de sa condition. Juste un homme qui vient s'enivrer en compagnie d'hommes simples qui veulent la même chose: oublier. Ce bar populaire qu'il avait repéré à la périphérie de la ville ferait très bien l'affaire. Personne ne viendrait l'y faire suer même s'ils étaient encore en état de remarquer que son allure détonnait avec l'endroit. De forte méchante humeur, il avait poussé la porte de l'estaminet et avait demandé une consommation au tenancier. Une double vodka et une fois n'était pas coutume, une Eristoff. Il empoigna la bouteille que l'homme tenait et lui lança un regard signifiant qu'il en descendrait d'autres et qu'il allait commencer par celle-ci. Mais comme il n'avait pas encore entamé sa consommation, Constantin possédait toute l'acuité que ses 547 ans d'immortalité lui conféraient. Il avait vu et senti le groupe d'éboueurs à gauche en entrant, les sidérurgistes à la toux rauque, au centre de la salle, toujours fiers de transformer les entrailles de la Terre en métal, les maçons et leurs mains crevassées qui jouaient aux cartes, pour remporter le salaire du copain de chantier, qu'ils dépenseraient en tournées générales. Constantin savait tout cela sans jamais l'avoir vécu et il se demandait comment cela était possible, lorsque son attention avait été happée par la jeune fille au bonnet. La seule à être comme lui. Une gamine aussi, mais pas aussi niaise que Zélie. Elle était transformée depuis plus longtemps, aguerrie, endurcie, blasée, éteinte. Il l'avait captée avant même qu'elle ne se fixe sur le mouvement de son ample manteau, de ses cheveux flottant dans le sillage glacé de son imposante carrure, avant même qu'elle eût croisé les yeux d'acier, avant que le gris ne se perde dans le gris. Il l'avait ignorée sciemment et avait d'abord commandé sa bouteille avant de se retourner lentement vers elle. Il avait répondu à son geste et levé son verre à son tour en ébauchant un demi sourire. S'oublier dans une bouteille c'était bien pour un humain. Pour un vampire il en fallait plusieurs. Mais l'un comme l'autre pouvaient vouloir s'oublier dans les bras d'une femme. Y avait-il une femme sous ces frusques ou juste une enfant mal dégrossie ?


- Apportez un vin chaud à la jeune demoiselle qui est à la table derrière, dans le coin sombre.

Le type s'exécuta et déposa un bol de liquide rouge et fumant devant la gamine tout en marmonnant " C'est pas de ce rouge là qu'elle aime la gosse." Constantin posa son index sur ses lèvres et plongea son regard dans celui du type. Un regard qui disait "je sais mais si tu tiens à la vie, tu la fermes". Et le type la ferma. L'instant d'après, son verre dans une main et sa bouteille dans l'autre, Constantin s'assit en face de la jeune fille et plongea son regard d'orage dans les iris gris clair. Des retrouvailles entre deux tempêtes.

- Bonsoir, Mademoiselle. Accepteriez-vous ma présence pour ce soir ? Je ne vois guère ici avec qui partager ma bouteille en bonne compagnie à part vous .

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Ambroise Duquesne
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Sam 13 Sep - 12:25
- Bonsoir, Mademoiselle. Accepteriez-vous ma présence pour ce soir ? Je ne vois guère ici avec qui partager ma bouteille en bonne compagnie à part vous.

Lorsqu’il prononça ces mots, ma première réaction, l’instinctive, la viscérale, fut de raidir brusquement tous les muscles de mon corps, prête à me défendre, presque à mordre ou à griffer si cela s’avérait nécessaire. Mon cerveau reconnaissait là une phrase de drague de base, uniquement prononcée par des spécimens cherchant à engager la conversation avec vous, et bien entendu, il fallait se douter que ce n’était pas dans le but de discuter politique qu’ils vous abordaient. Évidemment, j’avais déjà repoussé quantité de tentatives de séduction grossières, qui étaient monnaie courante dans ce bar un peu – non, totalement – sordide que je fréquentais régulièrement. Ici, après quelques verres, se demander si vous aviez « l’âge légal » devenait le dernier souci des hommes. Et ne parlons même pas du cas qu’ils faisaient de la galanterie, des bonnes manières et du savoir-vivre, des expressions quasi-inexistantes dans le peu de vocabulaire qu’ils possédaient. Ils ne savaient cependant pas à qui ils s’attaquaient quand ils commençaient à me parler. En effet, depuis près de deux siècles, aucun homme n’avait eu le droit de toucher ne serait-ce qu’un seul de mes cheveux. Je jugeais l’amour physique inutile et dégradant et cet amour « psychique » que certains prétendaient vivre ne m’attirait guère plus, je pouvais même dire qu’il me répugnait. Toutes ces belles paroles, ces mots doux qu’on se murmure d’un ton mielleux, ces regards langoureux que l’on se lance avant de s’embrasser langues à l’air et sans la moindre pudeur, ces humains qui se promettaient l’un à l’autre pour l’éternité alors qu’ils ne se figuraient pas de ce que cela représentait,… Tout cela m’écœurait au même titre que l’acte amoureux. Je ne tenais pas à goûter aux plaisirs de la chair, ni à ces sentiments sucrés et fleur-bleue. Ce vampire n’était au final qu’un prétendant de plus à envoyer sur les roses. Mais, dans l’immédiat, ce n’était pas ce que je comptais faire. Voir quelqu’un ayant un quotient intellectuel supérieur à 70 m’adresser la parole était assez rare pour que je m’autorise à en profiter un peu avant de mettre les choses au clair avec lui.

Ma deuxième réaction, en conséquence, fut donc de sourire. Une moue mi-figue mi-raisin étira mes lèvres rosées, je me détendis. En fait, lui et sa bouteille tombaient à pic, j’aurais même pu dire que c’était providentiel si je n’avais eu les dents longues, car mon dernier verre de Gin touchait à sa fin. Je vidai ce qui y restait d’un trait et sentit avec délice l’alcool descendre le long de mon œsophage, picotant légèrement. Une des seules choses à rendre ma petite vie supportable. Une des rares choses, avec le sang, dont je ne me lassais pas. L’unique chose que j’appréciais réellement alors qu’elle ne m’était pas vitale. Quoique, je doutais parfois qu’elle ne le soit pas. Il m’arrivait de me demander s’il existait d’autres vampires alcooliques tels que moi. Je me plaisais à m’imaginer que non et que mon cas était isolé. Qui n’aime pas s’imaginer qu’il est unique ?

L’inconnu me fixait de son regard gris acier. « Magnétiques », pensai-je en examinant ses yeux plus en profondeur. « Durs », ajoutai-je mentalement. Ses iris étaient d’une beauté troublante et inhabituelle en ce monde. La plupart des gens, moi y compris, avaient des yeux éteints et vides, mornes et sans passion, et dans la majorité des cas, d’une stupidité irrécupérable, leurs couleurs semblaient ternes et délavées, reflet de la société à l’agonie dans laquelle ils croupissaient. Tandis que les siens fourmillaient de pensées et d’émotion, pas forcément bonnes, mais il avait le mérite de ne pas paraître abattu, et c’était déjà un exploit en soi. Peut-être sa force résidait-elle dans le fait qu’il arrivait à se désintéresser des malheurs de l’humanité au bord du gouffre ? Peut-être s’en fichait-il éperdument ? Peut-être avait-il observé et vécu tant d’horreurs lors de sa longue vie que celles qui se déroulaient à l’heure actuelle lui semblaient insignifiante ? Dans tous les cas, il arrivait soit à faire abstraction de la décadence des humains, soit à vivre avec tout en préservant son moral, qualité qui était de nos jours rarement octroyée. Alors que je le détaillais, le vampire semblait attendre une réponse de ma part. C’était assez étonnant, étant donné qu’il s’était déjà installé face à moi, sans savoir si je l’autorisais à s’asseoir ma table. Sa phrase n’était-elle pas qu’une fausse question, servant simplement à signaler qu’il comptait m’imposer sa présence ? Enfin, nous n’allions pas chicaner pour si peu, je prononçai donc mes premiers mots de la soirée.

- Pourquoi pas ? Cela fait bien longtemps que je n’ai pas eu de conversation civilisée.

Effectivement, dans une taverne, il était peu courant que cela arrive, la flore qui l’on y côtoyait se rapprochant plus du babouin que de l’être humain. Et de babouins ayant généralement quelques tonneaux de bière derrière eux. Autant dire que, à côté de ça, n’importe quel vampire faisait figure de bénédiction divine – ou de malédiction satanique selon les points de vue – ayant une qualité de conversation digne de Socrate, Platon et Aristote réunis. Toutefois, un petit détail me chiffonnait :

- Seulement, en règle générale, je préfère savoir à qui j’ai l’honneur.

Aussi incongru que cela puisse paraître, je jugeais que le nom de mon interlocuteur était une information non-négligeable et qu’il était logique de l’avoir en sa possession avant d’entamer un dialogue. Je ne savais pas exactement comment fonctionnaient les relations dans la société vampirique mais je pouvais affirmer avec certitude que certaines usages étaient communs aux deux races et que, lorsque l’on voulait taper la parlote avec une inconnue, décliner son identité était la moindre des choses. Savoir si ce vampire occupait un poste prisé au sein du Cercle, s’il faisait partie d’une Chasse ou bien s’il s’épanouissait auprès des Utopistes – cette dernière option semblait peu probable – m’importait peu, je ne me préoccupais pas de ces histoires politiques où tout n’était que trahison, complots et pots-de-vin d’un côté et rêves de paix et de bonheur dignes des plus grands instants des bisounours de l’autre. Je souhaitais simplement pouvoir mettre un nom sur ce visage qui m’observait d’un air indéchiffrable et mystérieux. Cet air me plaisait d’ailleurs de moins en moins, je n’appréciais pas particulièrement qu’on m’inspecte sous toutes mes coutures, même si je ne me gênais jamais, moi, pour le faire.

En prenant note de ce regard quelque peu déplaisant, j’eus une pensée amusée pour le dernier homme qui m’avait dévisagée, il y a quelques semaines de cela. Ce soir-là, je lui avais expliqué à quel point il était impoli d’examiner une jeune fille d’un regard alléché et de la jauger comme un vulgaire morceau de viande, il avait également appris qu’il s’agissait d’un acte mortel lorsque la jeune fille en question n’était pas tout à fait humaine. Malheureusement pour lui, celui-là n’avait pas pu le raconter à sa femme en rentrant chez lui, ni à ses potes le lendemain soir. Ce fut une grande perte d’enseignement pour ses amis mais je n’allais tout de même pas sacrifier mon repas pour ça, ma grande bonté avait ses limites. Je me souvins aussi que le sang de cet homme avait une saveur particulière, il venait de boire plus que de raison lorsque je l’avais attaqué et ses artères étaient littéralement imbibées d’eau-de-vie. Ce n’était pas mauvais. En plus, ce mode de nutrition réunissait les deux choses que je préférais sur Terre : l’hémoglobine et l’alcool. Néanmoins, après avoir réitéré l’expérience sur plusieurs autres victimes, je commençai à me lasser de devoir traquer des proies spécifiques à chaque fois que mon estomac se creusait. De plus, le goût du sang des gens saouls finissait par m’écœurer. Ce genre de met devint donc plus quelque chose qui aurait pu s’apparenter à un dessert, un petit plaisir que je m’offrais après le dîner si j’avais encore faim. Puis, finalement, rien ne valait un bon verre d’alcool fort accompagné d’une jugulaire fraîche servie séparément.

Une légère augmentation de la température me sortit de mes réflexions culinaires. J’en cherchai la cause mais, ne sentant ni l’odeur du chauffage à pétrole que le tavernier mettait en marche lorsqu’il considérait qu’il faisait trop froid dans la salle, ni une senteur de bois brûlé qui aurait pu traduire la présence d’un feu allumé par quelques fêtards particulièrement abrutis – c’était déjà réellement arrivé à plusieurs reprises, comme quoi, la bêtise humaine n’avait pas de limite – je finis par me dire que j’étais la seule à avoir un petit coup de chaud. Je retirai donc mon bonnet de laine, libérant ainsi mes longs cheveux châtains et les laissant cascader sans aucune contrainte jusqu’au milieu de mon dos. Je me délestai également de ma veste, que je déposai sur le dossier de ma chaise, découvrant un débardeur noir à fines brides qui paraissait aussi léger qu’un voile, sans pour autant être aussi transparent que ce dernier et qui dénudait mes épaules d’apparence frêle. Il s’agissait d’une des acquisitions que j’avais faites chez ma dernière victime, une jeune femme célibataire relativement aisée et ayant un goût certain pour l’habillement – le jackpot, en somme. Chose peu commune chez moi, je m’étais laissée aller dans un élan de coquetterie et avais choisi avec soin ma tenue parmi sa garde-robe bien fournie, avant de m’asperger d’un parfum au bouquet épicé, dans lequel je reconnaissais vaguement des fragrances de cannelle et de musc. Le geste que je fis en étendant ma veste eut pour effet d’en disperser les ultimes effluves dans l’air.

En face de moi, mon nouvel ami d’un soir aux dents longues se servit un verre de vodka. Eristoff. Mon père, en bon polonais respectable appréciait cet alcool qui lui rappelait ses origines – eh oui, les clichés avaient bel et bien un fondement. Il m’avait transmis son attirance pour ce liquide incolore et pourtant bien moins innocent que l’eau. Je baissai les yeux sur ma propre boisson. Du vin chaud. C’était quand même tout autre chose que de la vodka. Peut-être pas moins bon mais nettement moins fort. Autant me mettre au « kidibull » ou au jus d’orange, tant qu’on y était, cela revenait presque au même. Ce vampire pensait-il que j’étais incapable d’ingurgiter une dose d’alcool égale à la sienne ? Je soulevai mon verre, prête à le vider d’un trait pour lui démontrer clairement qu’il se fourvoyait, cependant, quelque chose me retint. D’abord, la constatation que ce que je m’apprêtais à faire était ridicule et que mon action résultait uniquement d’hypothèses que j’avais échafaudées sous l’influence de quelques dizaines de verres de spiritueux en tout genre. Ensuite, il n’y avait probablement aucune arrière-pensée dans le choix de la boisson qu’il m’avait fait apporter, si, bien sûr, on omettait le fait qu’il s’agissait là d’une technique de séduction des plus subtiles. Je me contentai donc d’un laconique :

- À votre santé !

Et je bus une grande gorgée de mon vin, qui était à présent plus tiède que chaud. Je ne savais pas pourquoi, mais j’étais à cran, tendue et mes nerfs étaient à vif, je me sentais prompte à avoir des réactions brusques et irréfléchies. Avais-je trop abusé de l’objet de mon addiction pour ce soir ? Mes humeurs changeantes me jouaient-elles des tours ? Ou bien.. Était-ce cet inconnu qui me perturbait à ce point ?

HRP :
Spoiler:
 
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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Sam 13 Sep - 21:49


Elle avait naturellement pris sa question pour une approche grossière, commune à tous les hommes sans délicatesse qui envisageaient de passer un bon moment en compagnie d'une jeune femme au physique agréable. Ce qui n'était pas entièrement faux. Mais plus que le besoin de la chaleur - toute relative dans son cas, puisqu'elle était morte - d'un corps à serrer contre soi, c'était le poids de la solitude qui pesait sur les épaules de Stan ce matin-là et l'avait poussé à rompre son souhait de tranquillité, son désir de ressasser ses idées sombres avec pour seule compagne une bouteille. La solitude était sa seule véritable compagnie même au milieu d'une foule en délire après un de ses concerts, même au milieu des fans hystériques, même, il y a bien longtemps de cela, à la tête de son armée de cavaliers sanglants. Même parmi des êtres prêts à mourir pour lui, et qui lui vouaient une admiration sans borne, il s'était toujours senti seul. Il était né seul et avait grandi seul, avec lui-même, face à lui-même. Il demeurait son plus terrible juge. Il avait besoin de croiser le regard d'une autre personne, inconnue, et ne le connaissant pas. De se voir à travers un regard neuf.

Ce regard, justement, si changeant lui avait d'abord envoyé un avertissement muet. Qu'il fallait être aveugle comme la majorité des hommes pour persister alors dans une approche ! Il n'était pas humain, cela tombait bien, et il ne courait aucun danger à persister, lui. Elle avait d'ailleurs dû le comprendre assez rapidement car elle avait troqué son air méprisant contre des paroles plus encourageantes et un sourire engageant. Les prunelles grises brillaient d'intelligence et il songea qu'il avait finalement de la chance. Vampire ne signifiait pas toujours être supérieur. Certains Immortels étaient peu regardants sur la qualité des personnes qu'ils transformaient et le monde s'emplissait ainsi de vampires crétins dont il évitait la compagnie comme la peste. Le Sire de cette jeune fille avait bien choisi et il avait du prendre du plaisir à sa transformation...

Peut-être même des plaisirs, songeait Constantin en la regardant ôter sa veste et son bonnet. Un camouflage grossier pour tromper des hommes grossiers, mais qui n'avait pas fonctionné sur lui. La douce courbe du cou sous les cheveux, la soie qui s'étale en longues boucles châtain sur les épaules graciles, la poitrine naissante mais ferme qui pointe sous le petit haut à bretelles et les joues légèrement roses soudain. Elle avait tout d'une jolie fille ... beaucoup plus dangereuse qu'il n'y paraissait, selon l'instinct du vieux vampire. Elle était jeune, beaucoup plus que lui, à tous les sens du terme, mais pourrait devenir redoutable, si elle était bien prise en main. Les fragrances toutes féminines envahirent ses narines et enivrèrent immédiatement ses sens. Un parfum de luxe, qui, si l'on se fiait à son apparence, était bien peu dans ses moyens. Elle savait donc choisir ses victimes selon ses désirs du moment et ne se nourrissait pas bestialement du tout venant. Constantin appréciait ce discernement chez ses congénères. Manger équilibré et bon, était important. Apprécier la saveur de la nourriture et préférer le raffinement, étaient une marque de bon goût qui trahissait un certain amour de l'acte, de la beauté du geste, de la beauté tout court. Il aurait pu se demander pourquoi cette fille ne poussait pas sa recherche de luxe jusque dans sa tenue vestimentaire, mais il avait compris que cet aspect peu raffiné de sa garde robe était un camouflage, une armure contre la licence des hommes.

Elle voulait connaître son nom et il s'en trouvait bien embarrassé. Devait-il lui dire ou se présenter sous une fausse identité ? Elle était sur la défensive et bien qu'il pût le comprendre, il ne savait s'il devait se dévoiler ou pas, alors qu'il était recherché par la police du Cercle, probablement, et par une horde de vampires en chasse. Si ce qu'il voyait devant lui pouvait paraître plaisant et prometteur, il n'oubliait pas ce qu'un aspect agréable peut cacher de traîtrise. Il baissa les yeux sur son verre alors qu'elle buvait son bol de vin chaud en portant un toast à sa santé et répondit dans un petit rictus à demi cynique:


- Disons que pour un soir, l'identité importe peu, ne croyez-vous pas ? Mais je peux du moins vous donner mon prénom, en espérant que vous ferez de même. Mes amis m'appellent Stan... A qui ai-je le plaisir de parler ? Je dois avouer que je souhaiterai connaître, outre votre prénom, la raison qui pousse une jeune femme si charmante à fréquenter un lieu si peu recommandable et apparemment si peu plaisant pour une personne de votre qualité.



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Ambroise Duquesne
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Dim 14 Sep - 11:52
Stan. Je ne savais pas pourquoi mais ce nom trop simple avait un petit quelque chose de décevant. Son allure – il avait tout de même une certaine prestance – et ses airs de vampire millénaire laissaient présager que la personne à laquelle je m’adressais portait un prénom noble d’un autre âge, digne d’un prince antique. « Stan » semblait un peu court, et il me fallut bien avouer que je trouvai cela légèrement… frustrant. Je m’intéressais peu à l’histoire de l’humanité et en savais très peu à ce sujet mais je doutais cependant que l’on attribue ce genre de nomination à consonance moderne plusieurs centaines d’années avant ma naissance. L’aura que dégageait Stan, pourtant, ne pouvait induire en erreur ; j’aurais mis ma main à couper que la somme des existences de toutes les personnes présentes dans ce bar devait à peine égaler sa longue vie. Était-ce alors un diminutif ? Cela paraissait plus probable, et plus logique. Et m’imaginer que c’était le cas me confortait dans l’idée que toute personne issue d’une autre époque se devait d’être détentrice d’un prénom distingué et classe.

« Je peux du moins vous donner mon prénom, espérant que vous ferez de même. » Ces quelques mots réussirent à me tirer un sourire. Contrairement à Stan, je ne ressentais aucunement le besoin de cacher mon identité. À quoi bon, étant donné que j’étais une illustre inconnue, tant dans le monde vampirique que dans la société humaine ? Je ne faisais pas de vagues, me contentant de vivre d’hémoglobine en grande quantité et de boisson fraîche – la combinaison fonctionnait également dans l’autre sens. J’enviais un peu les gens qui avaient trouvé comment occuper leurs nuits car les miennes me semblaient interminables. Mon interlocuteur était certainement de ceux qui avaient une passion. Lui venait se saouler occasionnellement pour oublier les problèmes qui survenaient de temps à autre dans son quotidien, je m’enivrais régulièrement car je n’avais rien de plus intéressant à faire, pas d’endroit où aller ni de maison qui m’attendais quelque part dans un quartier riche.

- On m’appelle Ambroise. Ambroise Duquesne, pour être plus précise.

Du fait de ma perpétuelle solitude, peu de personnes connaissaient mon prénom. Le tavernier avait fini par se l’approprier au fil des années - je fréquentais son établissement depuis un moment déjà - et une poignée d’habitués du bar l’avaient également perçu un jour ou l’autre. Savoir s’ils l’avaient retenu était évidemment une autre affaire et là n’était pas la question. J’étais un tantinet troublée par la mention de mon nom de famille. Cela faisait plus d’un siècle que je n’avais pas donné mon patronyme ni ne m’étais présentée en bonne et due forme à qui que ce soit. L’entendre prononcé, même de ma bouche, me faisait un effet étrange. De plus, « Duquesne » était le nom de ma mère, j’avais en quelque sorte l’impression de réveiller les morts en l’énonçant à voix haute. Sa douce image s’imposa à mon esprit. Je repoussai la mélancolie qui menaçait de s’emparer de moi en prenant la parole.

- Concernant les raisons qui me poussent à fréquenter ce lieu, disons que… L’endroit n’est certes pas raffiné mais il a la qualité d’être discret. Et c’est l’un des seuls cafés de la ville à être ouvert de manière quasi-permanente.

Cela avait en effet ses avantages, je pouvais rester assise ici tout le temps que durait le jour et m’en aller à la fermeture à la recherche d’une victime susceptible de satisfaire mon estomac et mes papilles gustatives. Le « Bon Buveur » était également situé à bonne distance de mon ancien domicile, dont j’évitais les environs, les mauvais souvenirs que je ressassais sans cesse me suffisaient amplement, je ne ressentais ni l’envie ni le besoin de retourner en plus vers la maison qui avait vu ma mort. Même l’alcool n’aurait pas réussi à chasser les réminiscences douloureuses qui se seraient emparées de moi si j’avais visité cette demeure qui fut mienne durant ma vie humaine. Par ailleurs, que venait oublier Stan dans cette buvette miteuse ? Quel problème souhaitait-il noyer dans sa bouteille de vodka ?

- Je me demande également ce qui peut bien motiver un vampire de si haut rang à…

Je n’eus pas l’opportunité de terminer ma phrase. Un sidérurgiste bien portant et de haute stature s’écrasa sur la table sans même un avertissement, une clameur de ses compagnons le suivant. Une bagarre. « Je savais que j’aurais dû faire attention aux bruits de verres brisés et aux insultes qui allaient croissant... » pensai-je. Ici, querelles et empoignades étaient monnaie courante et je m’arrangeais habituellement pour m’éclipser avant que les ridicules disputes des ouvriers ne dégénèrent en véritables batailles rangées, je ne tenais pas particulièrement à me mêler de leurs conflits, ni à devoir me battre pour qu’ils me laissent en paix. Je jugeais cela indigne d’un vampire. Toutefois, en cet instant, il était trop tard pour partir. La rixe ayant déjà éclaté, il nous aurait été difficile de sortir sans avoir à distribuer un ou deux coups. La meilleure chose à faire restait encore attendre tranquillement que les pulsions belliqueuses des humains soient assouvies. Le plus ennuyeux dans toute cette histoire n’était pas qu’un homme fusse négligemment affalé entre Stan et moi mais surtout que l’homme en question ait renversé nos boissons respectives. Je repoussai le corps inanimé du bout des doigts et il alla lentement s’étaler au sol. Le choc sembla faire revenir l’ouvrier à lui, qui se releva, grommelant, une lueur mauvaise dans les yeux. « Cette situation commence à devenir dérangeante », me dis-je en soupirant.
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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Dim 14 Sep - 20:51


Elle accepta de bonne grâce de révéler son identité et parut sincère, ce qui laissait supposer qu'elle n'avait pas à se cacher. Constantin lui enviait cette insouciance relative, lui qui avait passé la moitié de sa vie sous des noms d'emprunt à fuir les innombrables ennemis qu'il s'était lui-même forgé. Demeurer insaisissable tout en étant célèbre, quelle gageure ! Elle ne paraissait pas connaître cet autre Stan qui déchainait naguère les foules de fans ayant sensiblement sa jeunesse. Ce n'était pas plus mal. Il n'avait aucune envie de signer des autographes et il avait un peu mis en stand by les activités artistiques, remisant Zagiel dans les préoccupations secondaires de sa vie. Cela s'était fait insensiblement, il en prenait conscience, seulement maintenant, attablé avec cette jolie fille qui aurait pu être au rang de ses admiratrices. Encore qu'il songeât qu'elle n'avait pas un caractère propice au fanatisme quel qu'il soit. Peut-être même se serait-elle moqué de ces hystériques énamourées qui se pâmaient sur le passage du musicien. Il en aurait sans doute ri avec elle car il n'était pas le dernier à donner dans l'auto dérision. Ambroise aimait plutôt la discrétion comme elle l'avouait elle-même et il dût reconnaître que l'endroit offrait un refuge appréciable après les dernières heures tumultueuses qu'il venait de traverser. Il allait pourtant lui demander pourquoi elle appréciait que le Bon Buveur soit ouvert toute la journée et une partie de la nuit. N'était-elle pas attendue quelque part ? Il eut un geste vaguement désabusé lorsqu'elle s'enquit à son tour de ce qu'un vampire de son envergure faisait lui-même en un tel lieu. Elle l'avait donc bien plus ou moins cerné concernant son statut.

Il allait répondre à sa question d'une manière qui serait satisfaisante pour lui comme pour elle lorsqu'un homme vint s'affaler sur leur table en renversant leurs verres. Il était habitué aux excès des humains comme à ceux des vampires et pourtant il en fut contrarié. Il n'aimait guère qu'on vienne le déranger lorsqu'il était dans cet état d'esprit et essayait de se changer les idées. Il avait eu son saoul de conflits pour aujourd'hui. Il leva les yeux vers le plafond d'un air excédé et retint un soupir blasé. La médiocrité et la laideur du monde étaient partout et il s'efforçait toujours de les repousser ou de les mettre en échec en traquant la beauté et l'excellence au détour de sa route. Il avait trouvé un moment de trêve aux côtés d'une belle créature et on venait le lui gâcher. La réaction d'Ambroise lui plût et le prit de cours alors qu'il s'apprêtait à repousser l'importun. Elle n'était pas du genre à s'abriter derrière un homme au moindre désagrément et cela lui plût aussi.

- Ce que je viens faire ici ? Me faire oublier ... Mais on dirait que j'ai trop présagé ... Les ennuis m'aiment en ce moment. Encore que vous ayez écarté celui-là promptement...

Mais le regain de vitalité du fâcheux laissait augurer que les désagréments allaient prendre de l'ampleur, surtout pour lui. Constantin se leva tranquillement et s'approcha de l'homme aviné tandis que d'autres agités s'empoignaient sans doute pour déterminer si leur camarade avait tort. Tout laisser penser qu'on s'acheminait vers une bagarre généralisée. Le patron des lieux avait sorti une batte de derrière son comptoir et exhortait ses clients à se calmer.

- Je crois que vous avez renversé le verre de la demoiselle...Dit Constantin affichant un calme apparent tandis qu'il empoignait l'ivrogne par le col de sa chemise. Je crois que vous et vos compagnons devriez lui présenter des excuses, ainsi qu'à moi-même.

L'autre protesta, tandis qu'instantanément les belligérants oubliaient leurs griefs pour faire bloc contre celui qui n'était pas des leurs.

- On va te casser ta belle gueule mon gaillard ! T'es pas chez toi ici! On t'a jamais vu! Tu arrives et tu t’assois  avec la plus jolie fille du bar ? Tu te prends pour qui ?

Constantin se tourna vers Ambroise et lui adressa un sourire faussement désolé puis s'inclina avec emphase en poursuivant:

- Il parait que je vous prive de la compagnie de vos amis en m'accaparant votre personne, Mademoiselle!  Je vous prie d'accepter mes excuses.

La foule des consommateurs laborieux se pressait à présent autour de la table des deux vampires et les injures continuaient à fuser. Constantin assura sa prise autour du cou du malheureux et le souleva sans mal d'un seul bras, les pieds de l'homme s'agitant dans le vide. Il adressa un sourire charmeur à sa semblable et ajouta:

- Croyez bien que je suis désolé si ma présence vous importune mais ... Il inclina lentement la tête...Je crois deviner que vous aimez prendre des repas bien arrosés.

Puis il se tourna lentement vers la clientèle qui attendait, debout comme un seul homme, suspendue aux lèvres de la jeune femme et il eut alors un tout autre sourire qui glaça d'effroi toute l'assemblée et fit battre le patron en retraite derrière son bar.

- Aussi je pense que le mieux est d'oublier cet incident fâcheux et j'offre les consommations à toute l'assemblée pour le reste de la soirée.

Il reposa posément l'homme dont le visage était déjà bleu et conseilla à ses compagnons de "veiller sur lui", fit un signe de tête au tenancier qui acquiesça et invita tout le monde à regagner sa place avant d'aligner des bouteilles sur le comptoir et d'entreprendre de les déboucher. L'homme, plus qu'éméché, battit en retraite et les autres ne demandèrent pas leur reste, oubliant la promesse de casser la gueule à leur rival. Constantin soupira légèrement et eut un petit rictus à l'attention du barman.

- Vous viendrez éponger les dégâts et prendre la commande de la demoiselle avant de les servir.

Après que l'homme, blanc comme son torchon, se fût activé à nettoyer la table et la chaise, le vampire reprit place devant Ambroise. Il s'était recomposé un visage plus "humain" afin de ne pas l'effrayer, ne sachant pas de quelle façon elle vivait son état personnel ni estimait ses semblables.

- N'êtes-vous pas un peu mouillée après ce contretemps ? Murmura-t-il en la fixant dans les yeux. Il risquait bien qu'elle ne goute point son allusion à double sens et lui donne une gifle mais la perspective même de ce risque lui plaisait.

Il sortit de sa poche un paquet de cigarettes fort heureusement épargné par la vodka renversée et en alluma une.

- Tout cela m'a un peu tendu, je dois bien l'avouer. Cela ne vous dérange pas si j'étale un autre de mes vices sous vos yeux ? Nous pouvons aussi aller ailleurs si vous le souhaitez...
Ajouta-t-il en lançant un regard interrogateur à Ambroise tandis que le type attendait pour prendre leur commande.

Tout s'était déroulé très vite et il sentait vaguement que la façon dont il avait réglé la situation pouvait déplaire tout aussi bien à la jeune femme qui n'avait guère eu le temps de réagir.

- Encore désolé pour cet éclat, mais il faut parfois savoir sortir de sa réserve ... Où en étions-nous ? Poursuivit-il un air mi angélique, mi provocateur sur le visage. Suffit !! s'interrompit-il brusquement en tendant son bras en arrière pour claquer la porte au nez d'un des hommes qui tentait de sortir. J'ai dit que vous étiez tous mes invités ! Personne ne quitte ce lieu sans que je l'ai décidé... ou que Mademoiselle l'ait décidé !

Puis se penchant vers Ambroise, il murmura:

- Le Cercle a des agents partout! j'ai envie de finir la soirée tranquille sans qu'ils soient informés que j'ai fait un esclandre dans un tripot mal famé.

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Ambroise Duquesne
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Lun 15 Sep - 7:58
Durant les événements qui suivirent, je ne bougeai pas d’un cil mais passai par une succession d’émotions plus différentes les unes des autres. Et toutes des plus inhabituelles pour moi, qui passais la plupart de mon temps à broyer du noir en ressassant de vieux souvenirs. Je fus, au départ, amusée par la réflexion de Stan face à mon stoïcisme. C’était une qualité que tout client régulier du bar se devait de posséder s’il ne souhaitait pas se faire remarquer. Après quelques escarmouches en commençant à fréquenter le « Bon Buveur », j’avais fini par le comprendre et j’avais dû acquérir cette capacité. Je me demandai ensuite s’il fallait que je rie ou que je soupire, lorsque mon ami d’un soir empoigna l’ivrogne qui avait interrompu notre conversation et lui demanda de présenter ses excuses. Son attitude était certes chevaleresque et tout à fait louable et il fallait bien admettre que voir l’homme, les pieds à deux doigts de pendre dans le vide, les yeux exorbités, les bras ballants ainsi qu’un air de colère pathétique sur le visage avait quelque chose de comique. Toutefois, provoquer cette bande de primates restait, à mes yeux, une action quelque peu stupide et irréfléchie. L’ouvrier cracha une phrase belliqueuse à l’encontre de Stan, qui y répondit par une boutade.

Cela trancha net mon hésitation : j’éclatai de rire. Un son cristallin et mélodieux s’échappa de mes lèvres et retentit dans la salle. J’en fus la première surprise et l’appréciai d’autant plus. Je n’avais plus ri depuis ma transformation. Depuis 191 ans. Et mon rire n’en était pas moins savoureux, au contraire, il semblait avoir attendu impatiemment cet instant où il sortirait de ma bouche, sauvage et beau. Incontrôlé. Mon éclat s’éteignit au bout d’un moment qui sembla durer une éternité, mais son écho resta longtemps, très longtemps présent dans la salle. Une chose qui avait été enfouie depuis près de deux siècles et qui était libéré en quelques secondes ne s’évaporait pas si facilement dans l’air.

Stan, après avoir fait comprendre à l’assemblée que nous importuner entraînerait, pour eux, des risques de blessure grave et de mort sanglante, se rassit et recommença la conversation comme si nous étions de vieilles connaissances amicales. Même si je l’avais voulu, je pense que j’aurais été incapable de grommeler autre chose que des réponses inintelligibles à ses questions, que je n’écoutais que d’une oreille. J’étais perturbée par ce qui venait de se produire, non pas le fait que mon semblable ait visiblement décidé de prendre la taverne en otage jusqu’à-ce qu’il s’en lasse et rentre chez lui, mais par ma propre hilarité face à la situation. Il avait suffi à ce vampire de débarquer pour que ressurgisse en moi un vieux sentiment que je croyais disparu. Je ne jetai pas un regard vers le tenancier qui attendait, tremblotant et plus pâle qu’un cadavre, que nous lui faisions notre commande. Au bout d’un instant, je m’extirpai de ma rêverie, juste à temps pour entendre Stan parler d’agents du Cercle qui surveillaient manifestement jusqu’au plus anodin de ses gestes. « Il ne fait donc pas partie de cette bande de fous qui s’imaginent pouvoir dominer le monde ? Considérons cela comme une bonne nouvelle. » Je me résolus à l’aider un peu. Rien qu’un tout petit peu.

- Vous ne risquez pas de rencontrer beaucoup d’espions dans le coin, croyez-moi, je connais bien les consommateurs et aucun d’entre eux n’a assez de jugeote pour être un collaborateur. S’il y a un agent du Cercle ici, il vous a suivi et est entré après vous. C’est donc, soit lui, annonçai-je en pointant discrètement un homme assis au comptoir du doigt, soit lui, continuai-je en montrant quelqu’un d’autre, à l’opposé de la pièce.

Je n’eus pas besoin d’en dire d’avantage pour lui démontrer que les deux ouvriers que je lui avais indiqués n’avaient strictement aucun contact avec des vampires, cela sautait aux yeux. De plus, je les connaissais tous les deux. Le premier venait parler avec le patron du bistrot, Thierry, tous les soirs depuis 20 ans et le second était un travailleur acharné qui peinait généralement à joindre les deux bouts à la fin du mois et entrait boire un verre lorsque sa paie le lui permettait. Je les côtoyais, si on pouvait dire, depuis assez longtemps pour avoir la certitude qu’ils ne manigançaient pas avec les dents longues.

- Ensuite, nous avons plusieurs suspects. D’abord, les trafiquants de drogue, juste derrière notre table, qui sont susceptibles de s’associer avec n’importe qui. Cependant, mais ce n’est que mon avis personnel, je doute qu’ils soient en relation avec le Cercle. Comme suspect principal, il nous reste donc… Je fis une courte pause afin de créer un certain suspens. Lui, dis-je en adressant à Thierry, qui était toujours tétanisé à côté de nous, un sourire carnassier à faire frémir le plus aguerri des mortels.

Dès que je levai un doigt accusateur vers lui, de blanc à la base, il devint translucide. Je vis nettement une goutte de transpiration se former en haut de son front et descendre avec une lenteur exagérée le long de son visage taillé à la hache. Ses battements de cœur produisaient un vacarme détonnant au milieu du silence qui régnait dans l’établissement. En réalité, je n’étais pas certaine que le tenancier soit de mèche avec le gouvernement vampire, mais cela ne m’aurait point étonnée. Et c’était de bonne guerre que je le « dénonçais ». Lui, passait bien son temps à mettre ses clients – qui étaient aussi mes repas potentiels – en garde contre mes canines acérées.

- Ce ne sont bien entendu que des suppositions, il est tout à fait possible que le Cercle n’ait aucun agent ici.

J’oubliai Thierry, qui tentait vainement de juguler son appréhension, pour me concentrer sur les humains qui peuplaient le bar. Leurs regards étaient fuyants et la liesse qui régnait dans la salle il y avait quelques minutes à peine avait totalement disparu, remplacée par des murmures qui se voulaient discrets et inaudibles. L’atmosphère était lourde et désagréable, je ne respirais pas mais sentais quand même l’air, qui s’apparentait à présent plus à du plomb qu’au gaz léger qu’il était censé être. Tous ces détails ne m’auraient pas dérangée s’il n’y avait eu le dernier et plus important : tous les yeux étaient braqués sur Stan et moi. Je les sentais tendus et toute leur attention portée dans notre direction, étudiant chacun de nos comportements, certains peut-être prêts à nous bondir dessus à la plus petite occasion pour défendre chèrement leur vie qu’ils croyaient menacée. J’en vis même un qui essayait de nous observer via un des miroirs qui étaient accrochés aux murs. Quel imbécile.

Voir Stan aspirant nonchalamment une bouffée de nicotine, sans se soucier de ce qui se passait autour de lui fut la goutte qui fit déborder le vase. « Et m**de. »

- Et si nous sortions ? Ce serait plus correct de fumer à l’extérieur.

Je n’avais évidemment que faire des règles de politesse et il ne s’agissait là que d’un prétexte pour sortir du « Bon Buveur », dont l’ambiance étouffante m’insupportait. Je ne vérifiai pas que mon nouvel ami me suivait ou non et me dirigeai vers la sortie. Dehors, l’air était frais et apaisant. Une brise glacée vint caresser ma peau et je fermai les yeux tout en prenant une grande inspiration. Si je cherchais la tranquillité, ce bar ne correspondrait désormais plus à mes attentes. Tous y connaissaient ma nature et je savais que je ne pourrais plus m’asseoir dans un coin et faire partie du décor, sans que personne ne se soucie de ma présence. Cela faisait plus d’un demi-siècle que je fréquentais l’établissement et, en un soir, un vampire noble et inconnu débarquait pour m’en fermer définitivement les portes. J’entendis des charnières grincer et se refermer après mon passage et en conclut donc que Stan m’avait rejointe. Je me retournai vers lui et débitai ma tirade, avec une pointe d’irritation dans la voix, et ce sans même lui laisser le temps de dire quoi que ce soit :

- C’est malin ! Maintenant, je ne pourrai plus jamais remettre les pieds là-bas sans que l’on me fusille du regard pour me faire comprendre que je ne suis pas la bienvenue. Bonne chance pour retrouver un café où le patron m’ignorera et me servira comme une cliente ordinaire sans faire d’histoires, ce genre d’endroit ne court pas les rues. Cela faisait des années que j’étais installée ici !


HRP :
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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Lun 15 Sep - 22:11
Il avait vu juste en pensant que son éclat n'était pas tout à fait du goût de la demoiselle. Pas tout à fait, mais tout de même un peu, puisqu'elle avait ri à gorge déployée de la terreur qu'il avait instillé dans l'assemblée des habitués et qu'elle avait tenté de le rassurer au sujet de sa suspicion d'espionnage. Il avait écouté son argumentation d'une oreille distraite ses sens étant plutôt aux aguets des réactions de la faune locale. Il comprenait néanmoins qu'elle doutât, à la vue de leurs mines abruties d'alcool, que l'un d'eux fut à la solde du Cercle. Elle ignorait, qui plus est, tout du caractère dissident de Constantin qui refusait obstinément d'adhérer à quelque ordre vampirique que ce fussent les Chasses conservatrices ou le Cercle moderniste. Conserver son indépendance était déjà compliqué pour un vampire de seconde zone mais encore plus suspect lorsqu'on affichait quelques siècles et de multiples identités au compteur. Elle était par ailleurs à des lieues de s'imaginer les manifestations dont le coeur de Paris avait été le théâtre au début de cette nuit. La mémoire de Constantin était multiple et distorsionnée par la duplicité qui l'habitait mais il avait pourtant souvenir des cavaliers galopant sur les quais et de la présence incongrue d'un membre des chasses dans sa demeure. Sans en avoir cerné toutes les implications, il sentait l'étau se resserrer sur lui et le résistant qu'il avait été savait instinctivement qu'un espion n'a jamais l'air d'en être un.

Il s'était pourtant amusé de la mine du patron lorsqu'elle l'avait désignée comme le plus probable suspect et avait émis un rire discret ben vite éteint par la contrariété qui se peignait sur le visage de sa compagne d'un soir. Malaise qu'il partageait partiellement. Le plaisir de boire un verre et d'autres pour s'oublier avant le lever du jour était bel et bien gâché par ces fâcheux et l'air lui paraissait aussi insalubre que celui d'une église. Il ne fût pas surpris qu'elle exprime le désir de prendre l'air sous prétexte de fumer à l'extérieur mais ne put résister à la tentation de la suivre pour la taquiner sur cette débauche de civisme. Sous le regard peu amène des buveurs, bons ou mauvais, il s'était levé dans son sillage et avait laissé une liasse de billets sur le comptoir sans même prélever une bouteille au passage. Il n'avait pas eu besoin de sourire à nouveau de ses crocs pour intimer l'immobilité aux clients du bar. Un regard avait suffi. Il marchait dans le sillage d'Ambroise qui lui claqua presque la porte au nez, porte qu'il eut vite fait de faire osciller sur ses gonds à nouveau pour ...

... Se prendre une semonce poivrée de rancoeur. Le ton et la motivation lui furent familiers. Ceux d'un vampire qui vient de voir compromis la sureté de son refuge mais surtout qui se trouve privé de ce dont il dépend. La seule différence avec cette fille était qu'elle n'était pas seulement en manque de sang, comme tout vampire qui se respecte. Il prit la tempête en pleine face, sans sourciller et se campa sur ses jambes, les mains sur les hanches, la cigarette au coin des lèvres, un sourire narquois en prime.

- Elle a bientôt fini de faire son caprice, la fillette ? Tu crois peut-être que passer une éternité dans ce bouge est une option durable ?

Il acheva sa cigarette et l'envoya dans le caniveau d'une chiquenaude. Puis ses yeux s'étrécirent et jaugèrent Ambroise. Il pencha la tête et réfléchit un court instant avant de lancer comme un défi.

- Et si tu jouais un peu dans la cour des grands, et si tu acceptais de ressentir des frissons et de te demander de quoi demain sera fait au lieu de te complaire dans cette routine digne des condamnés?

Il sortit de sa poche un téléphone portable qui valait son poids en or par ces temps voués à l'archaïsme puis se ravisa. Le réseau était surveillé par Osbern.

- Je ne peux appeler mon taxi habituel. Il va falloir prendre le métro, jeune fille. Es-tu prête à voyager en première classe dans le jet de Stan ? Il nous attend au Bourget, prêt à décoller pour mon repaire secret. Je ne peux pas rentrer dans mes appartements parisiens. La police gouvernementale m'y attend certainement. En revanche si tu acceptes cette destination secrète, un refuge, un emploi et ... une bonne cave t'y attendent. Trois mois à l'essai tous frais payés, logée, nourrie, cela te tente ?

En disant cela, il espérait fortement que ni Osbern ni Lupu n'eussent l'idée de lui couper cette retraite. Le transfert de Zélie Delhomme s'était effectué sans encombre mais rien ne pouvait garantir qu'un second vol serait possible si le Cercle ou les Chasses avaient localisé sa retraite clandestine. Si c'était le cas, il lui faudrait alors arracher à leurs griffes son infante et entamer une nouvelle fois une vie d'errance encore plus clandestine que celle qu'il envisageait à Minerve. Il n'était pas plus certain de la réaction et de la réponse d'Ambroise. Mais cette solution s'était pourtant imposée instinctivement en une fraction de seconde dans son esprit intuitif. Qui plus est, il avait hâte de retrouver la tranquillité de sa retraite et dans un premier temps, le confort luxueux de son avion privé. Il crut bon d'ajouter.

- Nous trouverons une meilleure vodka et une compagnie plus agréable dans mon avion qu'ici ... Il suffit d'arriver jusqu'à l'aéroport. Tu ne saurais pas, par hasard, voyager sous une autre forme ?
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Ambroise Duquesne
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Mar 16 Sep - 8:53
La tirade de Stan me fit l’effet d’une gifle monumentale. Pendant une courte seconde, mon aplomb habituel sembla se démonter et je restai là, le regard quelque peu ébahi, surprise que Stan s’adresse à moi de cette manière. Je me repris aussi vite que possible. « Caprice », « fillette », « Tu te complais dans cette routine digne des condamnés. » Ces mots résonnèrent en moi tels des coups de gongs. Ma première réaction fut la colère. L’indignation de me faire insulter de la sorte. L’énervement causé par l’intonation provocatrice de ses phrases et son sourire narquois. De quel droit osait-il me parler comme à une enfant, lui qui ne savait pas ce que j’avais enduré avant de décider de finir mes jours dans ce bar en piteux état, au milieu de ces misérables humains ?

Puis, le ton de mon interlocuteur changea et, au fur et à mesure que sa voix se faisait plus amène, mon coup de sang se dissipa pour laisser place à une résignation pénible et une constatation désagréable : il avait raison sur toute la ligne. Du haut de mes deux ridicules petits siècles, je n’étais qu’une gamine qui s’enfermait dans l’abus de boisson pour ne pas avoir à se frotter au monde réel. Je n’étais qu’un être effrayé qui refusait d’affronter la dure vie de l’extérieur et préférait passer le restant de ses jours tapie dans l’ombre de tavernes plus malpropres et sordides les unes que les autres. Au final, je n’étais pas grand-chose, et j’en étais parfaitement consciente.

Je prêtai une oreille attentive à la proposition de Stan. Un nouvel endroit énigmatique où vivre, nourrie, logée, blanchie. Était-ce une nouvelle vie qu’il m’offrait-là ? Cela m’en avait tout l’air. Et une vie incertaine et loin d’être de tout repos, même, à entendre ses dires. Une voix, cachée quelque part en moi, me souffla doucement que trois mois, cela ne représentait rien, juste une goutte d’eau dans l’océan d’immortalité auquel j’étais vouée. Qu’avais-je à perdre en suivant cet inconnu ? Je ne possédais rien. Mais, et si c’était une escroquerie ? Et si, en réalité, Stan se fichait de moi ? Si tout cela n’était que le délire d’un vampire un peu trop saoul ? Qu’est-ce que cela me coûtait d’essayer ? me contra simplement la mystérieuse voix.

Tout se mit à se mélanger en moi : ce besoin confus d’avoir un chez-moi qui m’avait traversée au début de la soirée, il y a une éternité ; l’éclat de rire qui s’était échappé de mes lèvres quelques minutes auparavant ; l’idée que, en quelque sorte, c’était la promesse d’une renaissance qui m’était offerte si je partais avec lui… ainsi que l’intonation que mon ami aux longues dents donnait à sa phrase, qui la faisait ressembler à s’y méprendre à un défi qu’il me lancerait. Je relevai les yeux vers lui au moment où il m’annonçait qu’un bon verre nous attendait dans son jet privé. Essayer de me convaincre en jouant sur mon addiction, c’était bas et cela aurait pu me faire changer d’avis. Cependant, et heureusement pour lui, j’avais déjà pris ma décision. Ce soir-là, contre toute logique et tout bon sens, qui m’intimaient de retourner à mon quotidien gris et morne sans me soucier d’autre chose que d’assouvir mes besoins primaires, je choisis d’accepter suivre de cet homme.

- C’est d’accord. Je pars avec toi.

Le tutoiement avait jailli d’instinct. Peut-être parce que Stan s’était aussi adressé à moi en utilisant la deuxième personne. Peut-être était-ce parce que, à présent, une barrière était tombée, nous n’étions plus vraiment des inconnus même si nous ne savions rien l’un de l’autre. Néanmoins, honnêtement, en ce moment, l’emploi du « tu » avec mon congénère était le cadet de mes soucis.

- Quant à voyager sous une autre forme… Je suis capable d’emprunter la voie des airs.

Je faillis sourire en me remémorant la première fois que je m’étais métamorphosée en animal. Cela remontait à longtemps, à l’aube de ma transformation. C’était à l’époque où je visitais Paris en quête de sa splendeur disparue, au temps où je réalisais lentement que rien ne subsistait, dans cette capitale en ruine, pour témoigner de ce que fut l’âge d’or de la France. Cette nuit-là, la lune et les étoiles m’étaient dissimulées par d’épais et lourds nuages qui recouvraient le ciel, signe évident qu’un orage allait bientôt éclater. Et pourtant, je m’étais mis en tête de rejoindre les astres, étant donné qu’eux ne semblaient pas enclins à venir à moi. J’avais jaugé tous les bâtiments à la ronde, cherchant celui qui me permettrait de m’élever plus haut que le mauvais temps et mon choix s’était imposé comme une évidence : même décapitée, la Tour Eiffel restait le seul monument des alentours à tutoyer la voûte céleste. L’ascenseur bloqué et les escaliers hors d’usage ne me découragèrent pas, moi qui me pensais invincible de par ma nature vampirique, j’étais déterminée à monter pour savoir si je serais capable de voir le firmament, de tout là-haut. Je fis alors la chose la plus idiote, insensée et périlleuse qui soit : j’entamai l’escalade de la tour. Et ce qui devait arriver arriva. La pluie se déchaîna alors que mon ascension touchait à son terme, mon pied ripa contre le métal glissant. Je tombai. Toutefois, alors que je me rendais compte de la stupidité de mon acte et que je voyais le sol se rapprocher avec une rapidité dangereuse, je sentis un changement s’opérer en moi. Soudain, ma chute se stoppa net. Et je compris que j’étais en train de voler. Je ne savais par quel miracle, j’étais devenue un oiseau. Un minuscule colibri à la gorge pourpre et au long bec recourbé.

Depuis cette mésaventure, je n’étais plus jamais montée sur le toit d’un quelconque édifice mais je ne m’étais au contraire pas privée de me transformer en colibri pour traquer discrètement mes proies, c’était tellement plus pratique d’être un oiseau ne pesant que quelques grammes lorsque je voulais passer inaperçue.

Je laissai mon souvenir de côté pour m’intéresser à l’expression de Stan. Tout dans son attitude clamait que notre départ était imminent. Je savais que nous n’aurions pas l’occasion d’avoir à nouveau une conversation correcte avant plusieurs heures. Je profitai donc de ces derniers instants pour lui lancer quelques mots qui me tenaient à cœur :

- Au fait, ne t’avise plus jamais de m’appeler fillette.
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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Mar 16 Sep - 18:51



Elle s'était décidée rapidement, ce qui plaisait à Stan mais l'arrangeait aussi fortement. Aussi paradoxal que cela puisse paraître pour un Vampire, il n'avait pas de temps à perdre. A la réflexion, en avait-il jamais eu ? Malgré sa longévité exceptionnelle même comparée à ses congénères, il avait passé sa vie à courir. Courir après le pouvoir, la gloire, le succès, les femmes et aussi après et loin de ses ennemis. Et la course se poursuivait encore ...Il fut aussi agréablement surpris qu'Ambroise puisse voler.Cela allait simplifier leur déplacement jusqu'à l'aéroport. Il aurait pu rallier Minerve sous sa forme volatile mais au prix d'une grande fatigue qui lui aurait demandé du repos après une si longue distance. S'il l'avait déjà fait quand les circonstances le lui permettaient, il n'avait guère de temps pour le repos actuellement. Ils utiliseraient donc l'avion pour le vol  vers le sud. De plus, il ne savait rien de l'endurance de sa nouvelle recrue et il était trop hasardeux d'entamer un si long périple avec la "fillette" qui clamait d'ailleurs son déplaisir d'être ainsi nommée. Il hocha la tête en signe d'assentiment.

- Parfait, nous allons donc voler jusqu'au Bourget. Si tu veux être traitée en adulte, comporte toi en conséquence.

La voix grave de Basarab se perdit dans un cri rauque tandis qu'il semblait se ramasser sur lui-même.
La transformation, maîtrisée depuis des siècles, fut très rapide et sous les yeux ébahis de la jeune femme, un corbeau au plumage d'un noir de jais s'élança dans les airs. Il se posa sur le bord du toit du Bon Buveur et assista à la métamorphose fascinante d'Ambroise. Ce n'était pas la première fois qu'il assistait à une transformation. Ses maîtresses immortelles aimaient à jouer de leur autre apparence. Mais il n'avait jamais vu la transformation d'un congénère en volatile. Il eut ainsi un aperçu de ce que pouvait donner la sienne. C'était bien plus choquant que le passage d'une forme bipède à celle d'un quadrupède. Leurs mains transformées, ils étaient des arpenteurs de ciel, glissant entre les nappes d'air invisibles. Ils embrassaient l'infini de leurs ailes. Le colibri voleta à sa hauteur et tous deux s'élancèrent dans un duo de cris rauques et suraigus. Bientôt il volèrent côte à côte, lui mesurant les battements de ses ailes avec lenteur afin de ne pas distancer le petit oiseau si léger. Parfois son aile noire s'étendait juste au dessus du plumage multicolore pour lui indiquer quel couloir d'air prendre pour ne pas être trop bousculé. Ils survolèrent le Sacré-cœur qui avait été reconverti en complexe sportif pour Vampires après une séance de désacralisation mouvementée et en passant au dessus, Constantin lâcha un cri rauque de provocation avant de larguer une fiente. Pile à l'emplacement où la croix faîtière trônait jadis. Il n'approuvait pas ce que le Cercle avait fait d'un chef d’œuvre architectural mais il avait aussi un lourd contentieux avec l’Église, comme la plupart des Basarab qui n'avaient accepté d'être inféodés à l'Orthodoxie puis à Rome qu'à contre cœur et pour assurer la défense de leur principauté. Ambroise n'en était qu'au début de la découverte. Elle n'avait pas fini d'être témoin des extravagances de ce Prince d'un autre temps qui ne laisserait pas de l'étonner chaque jour davantage. Constantin était un excentrique, trop irrévérencieux ou fantaisiste pour trouver son contentement dans les rangs des dissidents organisés en bandes. Habitué à mener ses troupes au combat durant plusieurs décennies, il ne pouvait se résoudre à se perdre dans la masse d'une troupe quelconque fût-elle menée par un homme digne de respect. Il avait la sienne, mais son Sire en avait usurpé le commandement. Un jour, il lui arracherait de haute lutte ce qui lui revenait de droit les trônes de Valachie et de Moldavie. Mais pour l'heure, il devait éviter de croiser Darkan Lupu. Le temps n'était pas encore venu mais il rêvait souvent du moment où il éviscérerait son ennemi avant de lui arracher le cœur et de lui couper la tête. Et il savait que Darkan rêvait de la même chose à son sujet. Longtemps, Constantin avait enfoui cette profonde rancœur envers un Sire qui ne lui avait jamais accordé l'attention attendue mais plutôt la rudesse et le sadisme, un Vampire cruel qui l'avait transformé mais dont l'intention première était de le punir de l'amour qu'il suscitait chez son jumeau Stefan Lupu. Un Sire qui l'avait condamné ensuite à mort sans chercher à comprendre les raisons de son comportement, l'avait fait enterrer et emmurer vivant. La simple rivalité  dans le cœur de Stefan s'était muée en inimitié puis en haine farouche. Comme si le Monde n'était pas assez vaste pour porter le Sire et l'Infant. La mort de Stefan n'avait fait que renforcer cette haine acharnée, les deux Vampires se tenant  réciproquement pour responsable de cette mort. Aucune trêve, aucun pardon n'était possible, seule la mort les réunirait ... Un jour.


Ils survolèrent Paris encore quelques temps. Cette ville qu'il trouvait belle malgré les stigmates laissées par la lutte sanglante dont elle avait été le théâtre deux siècles auparavant. Belle comme un amante meurtrie qu'il aimait encore malgré les outrages du temps. Elle lui manquerait dans son exil et il ressassa de sombres pensées envers celui qui le poussait à cet exil. Bientôt les champs marqués par les rubans d'asphalte des grandes voies d'accès qui menaient à la banlieue se déroulèrent sous leurs yeux et l'horizon se dessina à la faveur d'une aube naissante. Un long fil de rose moiré s'étirait vers l'est, augurant un nouveau jour chargé en obligations qui l'attendaient à Minerve. Ils devaient gagner l'aéroport avant que les rayons du soleil ne les aveuglent et ne mettent à l'épreuve leur métabolisme peu adapté à la vie diurne. Il songea à Zélie qui l'attendait dans la forteresse minervoise et le sentiment de gâchis vint le hanter à nouveau. Il s'efforcerait de lui rendre l'éternité acceptable et l'idée de lui donner pour compagne une jeune Infante  de son âge lui avait paru bonne. Ambroise avait l'avantage d'une expérience plus ancienne même s'il ignorait tout de celui qui l'avait faite et des conditions de sa transformation. Il devinait cependant aux paroles qu'elle avait distillé que cela n'avait rien d'idyllique ni d'acceptable. D'ailleurs cela était dans l'ordre des choses. Comment trouver acceptable une telle damnation qui vous prive des êtres aimés et fait de vous un monstre ? Seuls des Humains déviants ou aveuglés par la folie pouvaient y trouver une quelconque satisfaction. Certes on pouvait s'en accommoder et apprendre à y trouver du plaisir mais désirer cet état entre la vie et la mort, dépendant d'une barbarie permanente ne pouvait résulter que d'un déséquilibre mental. Sa vie de vampire ne lui était supportable que parce que sa vie humaine et le statut, l'éducation qu'elle lui conférait étaient plus que satisfaisantes. Etre un vampire issu de la populace devait être proprement invivable à moins d'être doté d'une intelligence hors du commun qui permette de supporter cet état et d'en faire un atout pour une ascension sociale. Peut-être qu'Ambroise et Zélie étaient de cette trempe. Il le saurait en soumettant la première à un entretien d'embauche  et la seconde à une éducation sans faille.

Les pistes du Bourget  s'étalaient à présent à leurs pieds et Stan reconnut l'avion qui lui appartenait, garé au bout de l'une d'elle, tout près d'un hangar. Il distança alors Ambroise sans raison apparente et atterrit sans encombre par une des portes ouvertes de celui-ci, non sans avoir frôlé de ses ailes un jeune homme en uniforme de steward. Celui-ci se précipita à la suite de l'oiseau, portant sur chaque bras une house à vêtements. Constantin se mua à nouveau en un homme ... entièrement nu. Ses longs cheveux défaits battant ses épaules et son dos ne dissimulèrent pas totalement les multiples cicatrises qui marquaient son torse. Il remercia d'un sourire le jeune serviteur qui lui tendait de nouveaux effets. Lorsque le colibri atterrit à son tour tout près de son nouveau patron, celui-ci avait déjà enfilé un pantalon, dissimulant ainsi la blessure encore fraiche de la nuit qu'il avait au mollet mais pas encore la chemise que Sean lui tendait. Constantin s'en saisit et tourna le dos à Ambroise afin de lui épargner la gêne d'exposer sa nudité à son employeur.


- Quelques petits soucis avec votre bras et votre épaule, votre Altesse? Risqua le jeune irlandais.

- J'ai croisé les hommes de mon Sire cette nuit. Comme tu peux le voir, il m'aime toujours autant. Mais  dans quelques jours il n'y paraîtra plus, tu le sais bien. La cicatrisation a déjà commencé. Merci de t'en inquiéter Sean mais occupe toi plutôt de cette jeune demoiselle. Assura Stan sans se retourner. Et je t'ai déjà dit de ne pas me donner de l'Altesse. Je ne suis pas Roi mais Voïvod ce qui équivaut à Prince chez vous. Ajouta-t-il en enfilant des bottes de cavalier.

- Bien Maître, je saurai m'en souvenir cette fois. J'ai apporté à mademoiselle de quoi se vêtir en respectant les goûts que vous m'aviez décrits.  Répondit Sean en rougissant jusqu'à la racine des cheveux devant le spectacle d'Ambroise dans le plus simple appareil.

- Remets-toi mon petit. Tu as déjà vu des jolies filles à mon service. Dépêche-toi plutôt d'aller voir si le commandant Wilson est prêt à décoller. J'aurai bien piloté moi-même, mais j'ai un entretien d'embauche à faire en vol. Continua -t-il en gratifiant Sean d'un clin d’œil. Et Maître, ce n'est pas mieux. Depuis quand je te traite en esclave? Monsieur Basarab ou  Sire, cela me convient mieux ... Surtout maintenant Finit-il en soupirant.

Ayant fini de s'habiller, Stan traversa le tarmac en grandes enjambées, non sans avoir lancé à Ambroise qui était en train de se vêtir:

- Quand vous aurez fini d'entrer dans votre corset vos atours généreux, rejoignez-moi à bord !

Il gravit la passerelle et serra la main du commandant de bord qui était au garde à vous, un blond d'une quarantaine d'années qui avait tout du Prince charmant, lui. Il força un peu la voix pour se faire entendre dans le vacarme des deux réacteurs vrombissant.

- Bonjour Patrick, pas trop fatigué ? La nuit a été courte je suppose. Désolé de vous imposer deux vols si rapprochés.

Il s’engouffra dans l'avion, ouvrit la porte du compartiment suite et s'installa dans un des fauteuils de la partie salon puis enclencha le lecteur cd qui diffusa un des titres de Zagiel, servit deux verres de Zubrowska à l'herbe de bison et entreprit de feuilleter le dernier numéro de Metal Hammer en attendant sa nouvelle employée. Ahhh les femmes ...


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Ambroise Duquesne
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Mer 17 Sep - 7:45
J'assistai avec un certain étonnement à la transformation de Stan, mes connaissances en matière de métamorphose vampirique étant maigres. Et pour cause, je n'avais jamais pris la peine de m'intéresser à ce sujet pourtant crucial. Malgré la noirceur environnante et la rue mal éclairée du fait de sa localisation dans les quartiers populaires, je vis clairement les bras de l'homme qui était face à moi se muer en longues ailes sombres et sa bouche s'allonger pour devenir un bec acéré. Stan laissa place à un corbeau aux plumes aussi noires que la voûte céleste en cette nuit où lune n'était qu'un fin croissant de lumière. Je le fixai une seconde, impressionnée par l'aura de puissante indépendance qu'il dégageait, fut-ce sous sa forme animale puis, sous son regard indéchiffrable, je me changeai également en volatile. Le colibri, lui, était loin d'être un oiseau majestueux, pas le genre d'être ailé que l'on remarquait dans la rue au point de lever vers lui des yeux à la fois émerveillés et envieux ou qui avait une présence indéniable dans le ciel. Non, ce n'était qu'un discret oiseau-mouche, rapide et passe-partout, invisible s'il le voulait. Libre et indépendant aussi, mais sans le clamer au monde entier à la manière des plus grands rapaces. Une rareté que seul l’œil attentif pouvait déceler.

Au final, ma métamorphose et moi étions peut-être plus similaires que je ne voulais l'admettre.

Je n'eus pas le temps de méditer à propos de cette phrase car, dès que je me fus élevée à la hauteur du corbeau, Stan et moi nous envolâmes à l'unisson. Un rayon lunaire éclaira faiblement mes vêtements volés quelques jours auparavant, le vieux bonnet de laine qui ne me quittait plus depuis des années et l'enseigne du « Bon Buveur », que j'abandonnais derrière moi. Je ne me retournai pas pour les voir une dernière fois. Rien dans cet endroit sordide ne me manquerait.

Nous volâmes longtemps dans l'obscurité de la nuit, avec pour seules compagnes les étoiles lointaines, le sifflement des courants d'air et la fraîcheur de la nuit avancée. Le corbeau planait à un rythme lent et mesuré dans le but de ne pas me distancer et moi, j'évoluais avec cette légèreté et cette fluidité qui étaient propres à mon espèce. Toutefois, battre en permanence des ailes à raison d'une cinquantaine de battements par seconde était harassant et je restais consciente que, au terme de ce voyage, il me faudrait me restaurer dans les plus brefs délais, sous peine que ma soif de sang ne me rende incontrôlable. Mes premières transformations avaient été porteuses d'expériences sanglantes que je ne souhaitais pas réitérer. Non pas que la vie des humains m'importe spécialement mais pour rien au monde je ne me serais à nouveau soumise à cet état de fureur rageuse que causait une faim trop longtemps ignorée et insatisfaite. Tout vampire se devait de savoir garder le contrôle de lui-même, et connaître ses limites. Pour l'heure, et heureusement, les miennes étaient loin d'être atteintes mais il me fallait garder à l'esprit qu'un vol de plusieurs kilomètres ne serait pas sans conséquences sur mon appétit.

C'est à cela que je songeais lorsque je vis mon compagnon baptiser de ses déjections d'anciens lieux saints dont les vampires avaient pris possession. « Très distingué », pensai-je ironiquement. Si les colibris avaient possédé une paire de sourcils, j'en aurais haussé un, interrogateur. Comme toutes les créatures aux dents longues, je n'appréciais que peu l'Église et l'idée de me retrouver à l'intérieur d'un de ces bâtiments, qui semblaient aussi vieux que le monde et aussi indestructibles que la foi qui animait les fidèles, me hérissait les poils. Cependant je ne ressentais aucune animosité particulière envers le clergé. Après tout, si j'étais restée humaine, j'aurais très bien pu me retourner vers la religion un jour ou l'autre, en pensant naïvement qu'elle me protégerait de la folie meurtrière du monde et des canines dangereuses qui rodaient au dehors. On ne pouvait en vouloir aux humains d'avoir un peu d'espoir. Même si espérer quoi que ce soit de bon en ces temps funestes était un acte des plus stupides.

Mon regard divagua un long moment vers la succession de ruelles lugubres qui s'étendaient en dessous de nous. Mon terrain de chasse habituel. Malpropres mais ayant l'incontestable avantage d'être du quartier prolétaire. Ce qui signifiait beaucoup d'hypothétiques victimes, peu de lampadaires en état de fonctionnement pour les laisser vous discerner et jamais d'enquête ou de tentative de vengeance, quelle que soit la personne que vous assassiniez. « Dans ce genre d'endroit, personne n'ose. Ils savent tous qu'ils ne font pas le poids face aux vampires. » C'en était même presque décevant, la chasse manquait parfois de piment. L'humanité n'était plus qu'un troupeau de bétail qui se laissait docilement mener à l'abattoir sans réagir, le peuple s'abrutissant de plus en plus au fil des années. Assise dans ma taverne, j'avais observé leur pénible décadence. Aucune révolte n'était venue soulever ces masses informes d'humains hébétés, aucune résistance n'avait tenté de mettre une fin à leur avilissement, le Comité de la Libération lui-même semblait se lasser de cette guerre sans fin. Jour après jour, les humains n'avaient fait que sombrer davantage sans chercher à se débattre, attendant simplement de toucher le fond afin de savoir s'il y avait moyen de choir encore plus bas. J'aurais continué à suivre le mouvement général, m'enfonçant avec eux dans le gouffre du déclin si je n'étais pas partie ce soir. Nous dépassâmes la ville et je cessai alors de me préoccuper du sort de la race humaine. De toute façon, elle était condamnée quoi qu'il arrive.

Les zones urbaines laissèrent place à des champs s'étendant au-delà de la ligne d'horizon et de ce que mes capacités visuelles me permettaient de percevoir. Nous nous dirigions à pleine vitesse en direction de l'aube naissante. Le spectacle était saisissant pour quelqu'un qui n'y était pas habitué et, en l’occurrence, je n'avais vu ni lever de soleil ni verdure depuis... au moins une vie. J'observai avec intérêt la terre meuble recouverte de feuilles d'un émeraude éclatant, elles-mêmes garnies de milliers de gouttelettes de rosée du matin, les portions entières de sol colonisées par de longues tiges de blé doré et les nuages auxquels l'astre du jour donnait petit à petit une teinte orangée. La présence de ces derniers m'était pour le moins ennuyeuse, étant par nature peu friande des expositions à la lumière du jour. Et il y avait fort à parier que Stan partageait mes goûts sur ce point. Les dernières minutes de vol se jouèrent sur le fil du rasoir, cependant, nous arrivâmes avant l'astre éclatant à Bourget.

Je me transformai à nouveau et atterrit tout en souplesse sur le goudron lisse et froid du hangar. M'ayant devancée peu avant notre arrivée, mon nouvel employeur – il me fallait bien m'habituer à le nommer ainsi – était en pleine discussion avec un jeune homme qui lui tendait une chemise propre et neuve, certainement en vue de cacher les multiples cicatrices qui constellaient son torse. Ces traces d'anciennes blessures me confirmèrent que la vie d'Immortelle avec lui ne risquait pas être de tout repos. Je grimaçai en notant que le steward sentait la chair fraîche et le sang bouillonnant. Un humain. Stan avait des humains à son service et il faudrait bien que je les supporte, au moins le temps du trajet en avion. Cette situation ne m'enchantait guère. La faim me tenaillait le ventre depuis que j'étais à nouveau vampire et j'aurais volontiers croqué dans la gorge d'une jeune personne pour la faire taire. De plus, je n'appréciais pas la façon dont ce Sean me reluquait, les joues empourprées et le regard faussement fuyant, s'attardant plus que de raison sur mes courbes dénudées. Je doutais cependant que Stan approuve un choix de repas parmi ses employés et me contins, non sans un léger regret, croisant les bras en maudissant l'anatomie humaine qui faisait en sorte que, dans cette position, mes avant-bras se plaçaient juste en-dessous de ma poitrine et non devant.

J'écoutai distraitement l'échange des deux hommes, prenant ainsi connaissance des origines princières de mon employeur. À vrai dire, l'information ne m'étonnait qu'à moitié, son allure et sa manière d'être évoquaient déjà à elles seules la souveraineté et la grandeur d'un seigneur antique. À présent, j'étais seulement curieuse de connaître les circonstances ayant mené un prince d'un autre âge à se faire transformer en vampire. Je vis Sean me tendre quelques vêtements que je lui pris d'un mouvement sec. Bien qu'il soit plus grand que moi, je le toisai d'un air hautain avant d'enfiler le pantalon moulant qu'il m'avait apportée. J'étais en train de serrer mon corset quand Stan me lança d'un ton amusé de venir le rejoindre lorsque j'y aurai entré mes atours généreux, ce qui eut pour effet immédiat de me faire baisser les yeux vers lesdits atours, lesquels étaient selon moi loin de pouvoir être qualifiés de « généreux », « plantureux » ou quelque autre adjectif faisant référence à de l'abondance. Je choisis de ne pas prendre en compte sa remarque, tirai sur les lacets de mon haut, pris la veste que Sean me tendait en grommelant un vague mot de remerciement et me dirigeai à mon tour vers le jet privé situé en bout de piste.

Au moment où je pénétrai dans l'avion, une nouvelle grimace déforma mon visage. Premièrement car il y avait un second humain à bord, selon toute logique le pilote que Stan avait évoqué quelques minutes auparavant et deuxièmement, à cause des goûts musicaux déplorables de mon nouveau patron, qui m'attendait, confortablement installé dans un fauteuil de son salon luxueux, deux verres d'une vodka polonaise servis devant lui et un morceau que je jugeai dès la première seconde brutal et cacophonique se diffusant dans la pièce.

- Je ne pensais pas avoir affaire à un mélomane, dis-je en guise d'entrée en matière.

Lors de ma vie humaine, j'étais tombée amoureuse de la musique... mais pas de n'importe laquelle. Pour moi, seule la musique classique valait la peine d'être jouée et écoutée, rien n'avait plus de grâces à mes yeux qu'une mélodie pure et sans paroles. J'avais dans l'idée que les chanteurs dénaturaient l'harmonie des instruments par leurs voix, les rimes qu'ils récitaient ne faisant que l'enlaidir de la plus prosaïque des manières. Par mon opinion, je rejetais tous les styles musicaux modernes. En deux siècles, mon avis à propos de la musique était une des rares choses qui n'avait pas changé chez moi. Mon observation n'avait rien d'anodin, ni de positif. Je m'assis face à Stan, prenant soin de ne pas toucher à la boisson qui était posée face à moi. Il y avait des instants où il fallait savoir rester sobre et raisonnable, surtout lorsqu'une fringale menaçait de vous faire sauter sur le premier humain venu qui aurait l'imprudence de se tenir trop près de vous.

- Maintenant que nous nous envolons vers une destination secrète et que j'ai accepté le contrat tête baissée sans même savoir de quoi il en ressortait, puis-je en connaître les modalités ? Savoir dans quoi je m'engage m'intéresse au plus haut point.

Je ne demandai pas où nous nous rendions, sachant que j'aurais bien assez tôt la réponse à cette question, espérant que le vol ne dure pas plus d'une petite heure, voire deux. Au-delà de ce laps de temps, je ne répondais plus de rien et il faudrait probablement m'enfermer pour la sécurité des gens aux alentours. Je n'envisageai pas l'option de quémander quelque chose à manger à Stan. Être une jeune vampire effrontée ne m'empêchait pas de conserver une certaine dose d'amour-propre.
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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Jeu 18 Sep - 17:57



Il leva les yeux à l'arrivée d'Ambroise dont il pouvait sentir toute la tension bien qu'elle eût choisi de la masquer sous les sarcasmes, puis posa son magazine et se redressa dans son fauteuil, tout en la détaillant sans vergogne, un sourire au coin des lèvres. Joli brin de fille, vraiment. Sean avait bien choisi la tenue. Le pantalon moulant et le corset tout aussi prêt du corps mettaient en valeur des formes moins juvéniles qu'il ne l'aurait cru lorsque le corps de la jeune fille était encore caché sous des vêtements plus décontractés. Menue mais bien proportionnée, ses courbes étaient soulignées par les atours qu'elle portait à présent. Il se serait peut-être laissé tenter en d'autres circonstances mais il n'avait guère le loisir d'entreprendre une campagne de séduction qui serait certainement compliquée par la défiance émanant de sa nouvelle employée. Il aimait la difficulté en matière de séduction et ne subornait jamais les femmes faciles pour des victoires qu'il jugeait sans saveur parce que trop facilement acquises, mais pour l'heure, il avait plus urgent à envisager. Tandis que les moteurs vrombissaient et que l'avion entamait son décollage, il ouvrit un compartiment bagage à côté de son fauteuil et en extirpa un ordinateur portable, bijou de technologie ancienne mais bien pratique que seuls les nantis de ce monde pouvaient s'offrir. Il l'ouvrit et le démarra après l'avoir connecté à un vidéo projecteur qui envoya une image sur la cloison blanche séparant le cockpit du salon. Un homme blond et barbu apparu , vêtu d'un costume de guerrier d'un autre temps.

- Je vous présente Darkan Lupu, mon Sire. Voïvod de Moldavie et de Valachie, chef de guerre de la Chasse de Brancia, titres qu'il a usurpés après avoir tenté de m'éliminer. Il me croyait mort et enterré, mais il avait omis un détail. Un vampire dont on n'arrache pas le coeur ne fait que dormir en attendant son heure. Quand la mienne est venue, les temps avaient changé et j'ai ... traversé les âges et les pays en prenant diverses identités. Sana jamais pouvoir lui reprendre ce qui me revient de droit.

Il tendit un dossier à Ambroise tout en plongeant son regard dans le sien.

- Voici le résumé de ma vie. De mes vies, devrais-je dire. En vous le communiquant, je vous donne la mesure de la confiance que je vous accorde. Peu de personnes savent certaines choses qui y sont relatées. Je ne prends pas de risque majeur en vous les révélant. Le passé ne peut être réécrit, mais je suis assez discret sur le mien pour ne pas vouloir qu'il soit divulgué. Évitez donc de parler de votre employeur à vos amants de passage sinon je vous étoufferai moi même avec votre oreiller. Officiellement, je suis à présent un chanteur, un artiste un peu décadent, en vogue dans le mouvement musical appelé metal symphonique. Je suis bien aise que vous ne goûtiez pas à ma musique. Recruter une fan aurait compliqué les choses.

Il cliqua sur le powerpoint et continua.

- Revenons-en à Darkan. Il est actuellement à Paris et si j'ignore en partie les raisons de sa présence, je suis certaine de l'une d'entre elle. Il veut en finir avec moi. Pour cela, il ne s'épargnera aucun mal et ne se souciera pas des dommages collatéraux engendrés. Il est irrémédiablement fou. C'est un vampire d'une puissance extrême mû par la haine qu'il me voue. Il a à son service une puissante armée, la mienne, en l’occurrence. Mais cela changera le jour où nous seront à nouveau confrontés. Ajouta-t-il en faisant apparaitre la photo de Fédor Illytch.

- Son acolyte, son âme damnée, Fédor Illytch. Bien que moins puissant, il est tout à fait redoutable et surtout d'une extrême barbarie. Sa cruauté n'a d'égal que la mégalomanie de Darkan qu'il sert comme un chien fidèle. Son moteur est la vengeance. Il voue une haine sans égal à la race humaine et à la différence de Darkan qui sait que nous sommes condamnés si les hommes disparaissent totalement, Fédor se moque bien de mourir. Rien ne le tient en vie que sa vengeance.

Constantin but une gorgée de vodka et haussa les sourcils en esquissant un sourire ironique.

- Elle n'est pas à votre goût ? Ou avez-vous peur que je vous berne sur les termes du contrat ? A moins que vous ne pensiez que je suis le genre d'employeur à ne pas permettre la moindre récréation à ses collaborateurs ?

Il fronça les sourcils en remarquant l'extrême pâleur, le tremblement de la main d'Ambroise et rapprocha son visage du sien.

- Mais vous mourrez de faim, comment n'y ai-je pas pensé plus tôt ?

Il actionna l'intercom et la voix de Sean se fit entendre.

- Maître ... Monsieur ...Qu'y a-t-il pour votre service ?

- Apportez une carafe de sang frais dans le salon. Nous avons une petite soif autre que d'alcool.

Sean marqua un temps avant de répondre, étonné de la requête de son maître qui goûtait peu au sang dans un verre mais préférait la chasse. Il eut toutefois la délicatesse et la présence d'esprit de ne pas en faire état et apparut promptement avec un plateau chargé d'une carafe en cristal de Bohême et de deux verres à pied assortis. Il les remplit sans se troubler, ni trembler. Après tout, il était au service d'un vampire, certes, mais qui aidait bien plus des siens qu'il n'en assassinait. Sean songea à sa mère et à ses jeunes frères et sœurs, à l'abri au Château de Minerve, au service de Basarab, mais respectés et bien traités, hors des dangers de la capitale et de la convoitise des vampires de tout crin. Il devait cela à ce vampire. Alors, il voulait bien fermer les yeux sur les chasses nocturnes et solitaires du Prince, sur ses frasques décadents en compagnie de demoiselles ou celles du passé qui lui avaient été contées comme des légendes par les habitants du village, avec de jeunes hommes, sur ses bizarreries, à s'enfermer des jours et des nuits entières en refusant de voir quiconque, même un domestique, sur ses sautes d'humeur impressionnantes et aussi sur le profond désespoir qui semblait s'abattre parfois sur son Prince. Lui, Sean, avait encore une famille, et grâce à lui. Constantin Basarab, à l'inverse, semblait seul au monde, sans attaches, seul survivant d'un passé révolu et à qui la course du temps avait arraché l'un après l'autre les êtres aimés. Respectueux envers celui qu'il servait, Sean plaignait l'homme en secret tout en craignant le vampire. Une fois qu'il eut accompli sa tâche envers son patron et sa nouvelle employée, non sans avoir remarqué l'hostilité et la convoitise qu'elle lui portait, ni le regard insistant qu'elle posait sur son cou, il se retira discrètement.

Constantin leva le verre rempli de liquide carmin bien qu'il n'en éprouvât pas réel besoin et encore moins d'envie, afin d'encourager Ambroise à faire de même.

- Reprenez des forces. La journée va être longue et même si elle ne nous est pas fatale, comme le disent certaines légendes, la lumière du jour nous éprouve durement.

Tremper ses lèvres dans ce verre plein de mort lui provoqua un déplaisir qu'il pensait avoir oublié et il reposa le verre promptement.

- Désolé, je crains d'être trop vieux pour m'accoutumer à la consommation du sang de cette manière sans en avoir réelle nécessité, mais que cela ne vous prive pas de votre plaisir.

Il poursuivit ensuite son exposé et fit apparaître la photo de Zélie extraite d'un article de presse dans lequel on la voyait chanter accompagnée de camarades du Conservatoire.

- Vous devez vous douter que je ne vous ai pas engagée pour me servir de garde du corps personnel. Mentionna-t-il en arborant un sourire narquois... Encore que dans le cadre de mon activité artistique, ce ne soit pas complètement inutile, mais, comme vous ne supportez pas la musique de Zagiel. Enfin trêve de plaisanterie, il s'agit de protéger mon Infante, cette jeune fille, qui est vraisemblablement en danger à cause de ces deux individus. Et, point plus délicat, de la protéger d'elle-même lors de son réveil, qui ne devrait tarder. Je l'ai transformée et transportée en lieu sûr cette nuit. Votre tâche sera de l'éduquer et de la guider dans sa nouvelle vie. Je pourvoirai à ses besoins mais n'aurai guère le temps de lui apprendre tout ce qu'elle doit savoir dans l'immédiat. Enfin, pas le temps que j'aurai voulu y accorder. Cela ne veut pas dire que je vais vous laisser vous débrouiller totalement avec ce nouveau-né. Je reste son Sire et je ne suis pas homme à fuir mes responsabilités, mais vous serez en quelque sorte son garde du corps, son précepteur, sa gouvernante. Je me chargerai moi-même de son éducation martiale et historique concernant les nôtres ... vous en bénéficierez par la même occasion si vous le souhaitez.

Il coupa l'image et tendit un autre dossier à Ambroise.

- Voici des informations concernant Zélie Delhomme et sa famille. Vous devrez en prendre connaissance avec la plus grande attention. Je suis loin d'avoir fini de vous exposer la situation et autres dangers qui nous guettent mais je suis prêt à répondre déjà aux questions qui vous viennent déjà à l'esprit.

Puis il ajouta en la scrutant de son regard d'orage :

- Vous sentez-vous mieux ? Ce nouveau breuvage vous convient-il ?


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Ambroise Duquesne
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Ven 19 Sep - 12:39
Je sirotai lentement la boisson que mon employeur avait fait apporter dès l'instant où il avait remarqué que je ne me trouvais pas dans un état normal. C'était la première fois que je buvais du sang ne provenant pas directement d'une jugulaire mise à nue par mes soins, ayant toujours préféré la chasse à tout autre mode de nutrition. Ce serait par ailleurs la première et la dernière fois. Ce breuvage avait un goût infect. J'avais la sensation désagréable d'avaler de longues gorgées de cendre, de sentir ces cellules mortes et se dégradant lentement s'aventurer sur mes papilles, y répandant leur saveur amère. On ne devrait consommer cela qu'en cas de nécessité absolue, pensai-je, tentant d'oublier qu'il me faudrait vraisemblablement me contenter de cette boisson peu alléchante, au moins pour la journée.

- Je me sens mieux, oui. Articulai-je en me forçant à déglutir afin de chasser l'amertume du sang de ma langue. Je n'avais jamais expérimenté le sang en carafe auparavant et... Pour être tout à fait honnête, au risque de paraître discourtoise, je trouve que rien ne vaut un humain vivant. Ici, le breuvage a comme un goût de... mort. Quoi qu'il en soit, merci, j'étais effectivement affamée.

Un silence dont je ne pus évaluer la durée exacte s'installa, uniquement rythmé par le son de la musique d'ambiance, selon toute probabilité encore un des titres du groupe de Stan, Zagiel. Sereine, maintenant que la faim ne me tenaillait plus, je réfléchissais aux premières questions que j'allais lui poser, il me fallait faire le tri dans la foule d'interrogations qui se pressaient dans mon esprit. Éliminer celles qui trouveraient certainement réponse à la lecture des dossiers que mon nouveau patron m'avaient tendus et, surtout, faire fi de celles qui ne relevaient que d'une simple curiosité, qui serait de toute manière satisfaite à un moment ou à un autre. J'avais toujours été trop curieuse, appréciant plus que de raison fouiner dans le passé des autres, avide de découvrir ces secrets inavouables que l'on cache soigneusement au fond de ses placards, l'oreille souvent aux aguets, en quête d'une confidence à recevoir ou d'une conversation privée à épier. Cette fâcheuse manie de me mêler sans cesse des affaires d'autrui m'avait à de nombreuses reprises attiré de légers ennuis, voire des représailles mais n'avait jamais disparu malgré tous les efforts que fournissaient mon père dans le but de me soulager de cette tares des plus dangereuses dans la société où nous vivions. Encore à l'heure actuelle, j'aurais adoré connaître, par exemple, les raisons qui poussaient Darkan Lupu à haïr ainsi Stan, au point de braver le Cercle en venant à Paris accompagné de son armée afin d'en finir avec lui. Je doutais que ce genre d'information soit stipulé dans les dossiers qui étaient à présent en ma possession cependant, je savais que le temps, mieux qu'une question qui paraîtrait déplacée et indiscrète, m'apprendrait ce que je souhaitais savoir. Au fil des jours, j'apprendrais la cause de cette haine, grâce à une allusion ou l'autre de mon employeur à propos de son passé. Je me contentai donc de demander des éclaircissements quant à un sujet qui me semblaient essentiel.

- Plusieurs questions me taraudent mais une, en particulier, me vient à l'esprit : pourquoi choisir une personne aussi peu recommandable que moi ? Surtout pour garder et éduquer une Infante à peine transformée, une alcoolique un peu louche croisée dans un bar n'est-il pas contre-indiqué ? Paris ne manque pourtant pas de vampires autrement plus fiables que moi.

La description que je fis de ma propre personne m'amusa. En réalité, j'aurais pu être n'importe qui, une toxicomane dangereuse et instable ou bien, pourquoi pas, une espionne qui serait à la solde du Cercle ou de son ennemi juré. Et même si ce n'était pas le cas, je restais une inconnue dont Stan ne savait rien et n'avait entraperçu que quelques défauts. J'appréciais la confiance qu'il m'accordait d'emblée mais m'en méfiais tout autant.

- Ensuite, j'en viens à me demander si notre rencontre ainsi que les événements qui en ont découlé étaient réellement fortuits ? Un majordome nous attendait à notre atterrissage à Bourget tout à l'heure avec deux tenues en main, dont une m'était destinée, comment a-t-il été prévenu de notre arrivée alors qu'aucun coup de fil, à ma connaissance, n'a été passé durant la soirée ? À moins qu'engager une jeune femme de mon gabarit ait été prévu à l'avance ?

Je terminai ma coupe de sang telle une enfant à qui l'on ordonne de boire un médicament peu appétissant et la reposai sur la table avec la ferme intention de ne plus y toucher. J'attendrai le nuit pour chasser, tant pis.

- En dehors de cela, je pense que tous les éclaircissements dont j'ai besoin se trouvent inscrits ici, dis-je en indiquant les documents posés devant moi.

Celui qui relatait la vie de Stan était pour ainsi dire énorme, en comparaison avec celui de Zélie Delhomme, son Infante. Combien de vies étaient contées sur ces pages blanches, ces dizaines de dizaines de feuilles noircies par l'encre ? Je le pris et voulus commencer à le feuilleter mais me ravisai, mieux valait prendre connaissance en premier lieu des informations qui concernaient cette demoiselle Delhomme dont j'allais en quelque sorte devenir la nourrice d'ici quelques heures. Son dossier, maigre du peu d'années qu'elle avait vécues, serait beaucoup moins long à parcourir que celui de mon employeur, qui me promettait de nombreuses heures de lecture pour le moins intéressantes.

- Combien de minutes de vol nous séparent encore de notre destination ? Demandais-je à Stan en relevant la tête des manuscrits dans lesquels j'étais déjà prête à me plonger.

C'est alors que mon regard dévia vers le hublot qui se trouvait juste à côté de mon siège. Je n'avais pas remarqué que nous avions dépassé le plafond des nuages, pensai-je avec surprise. Prendre l'avion, à l'instar de l'expérience du sang mort, était une première pour moi et, si les changements de pression ne m'avaient visiblement pas affectée, la vision du ciel sous cette perspective était tout à fait nouvelle pour moi. J'eus un peu de mal à admettre que les formes moutonneuses que nous survolions et qui ressemblaient à s'y méprendre à une immense boule de laine pelucheuse correspondaient à ces mêmes nuées grisonnantes qui flottaient si souvent au-dessus de la capitale française, apportant bourrasques et précipitations diverses avec elles. J'avais une irrésistible envie de les toucher pour vérifier que leur consistance était bel et bien vaporeuse, comme ce que mes professeurs m'avaient affirmé lorsque j'étais sur les bancs de l'école à l'époque de ma vie humaine. Soudain, un faisceau lumineux passa à travers la vitre, me procurant au passage une vive sensation de brûlure au niveau de la joue. Je refermai aussitôt le store occultant de ma fenêtre et posai ma main fraîche sur ma peau peu accoutumée aux contacts si directs avec les rayons solaires. C'est probablement le pire défaut de la race vampire, me dis-je, passant en une fraction de seconde d'un état proche de l'émerveillement face à la beauté de la voûte céleste à une humeur quelque peu bougonne, au bord du renfrognement. Et, mes yeux gris d'acier plantés dans les yeux de mon employeur, en attente de ses réponses à mes multiples questions, je décidai que je ne toucherais plus non plus à mon hublot tant que la nuit ne se serait pas à nouveau abattue sur la France.
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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Ven 19 Sep - 20:03



Encore une fois, la réaction d'Ambroise le surprit agréablement lorsqu'elle goûta au sang mort. Le déplaisir de la jeune femme était évident et au moins égal au sien et elle le manifesta avec franchise mais tout en acceptant le breuvage devenu nécessaire pour étancher sa faim. Elle avait le goût des bonnes choses mais savait s'adapter aux circonstances lorsqu'il était question de sa survie. Preuve de sagesse minimale s'il en était. Combien de jeunes vampires refusaient de se sustenter avec du sang conservé et préféraient attaquer une victime dans des circonstances périlleuses qui leur coûtaient la vie. Son regard avide sur Sean n'avait pas échappé à l'ancien qu'il était mais elle s'était retenue de tout acte irréparable qui eût marqué son arrêt de mort. On n'attaquait pas un employé de Constantin Basarab impunément qu'il soit humain ou pas. Lui seul avait droit de vie et de mort sur ses serviteurs. Elle l'avait compris instinctivement.

- Je ne peux que comprendre votre aversion pour ce breuvage en décomposition. Il est parfois des circonstances qui nous obligent à en faire usage ou à nous nourrir d'animaux. Cela m'est arrivé plus d'une fois. Le Destin est capricieux qu'on soit immortel n'y change rien malgré ce que peuvent penser quelques naïfs et je n'ai pas connu que des heures fastes pour traverser le temps. Cependant, rassurez-vous, vous aurez prochainement l'occasion de chasser en ma compagnie. Je pense ne pas me tromper en disant que vous préférez les chasses solitaires mais votre nouvelle fonction va vous contraindre à les partager quelques fois, avec moi ... ou Zélie. Je vais devoir vous montrer où il vous est permis de chasser et qui. Il est hors de question que vous décimiez, vous et mon Infante, mes métayers et leurs familles. Vous verrez toutefois que les possessions du domaine s'étendent sur le Minervois et que nous avons à disposition un vaste territoire de chasse. La chasse en campagne est très différente de celle que vous connaissez, mais, c'est mon avis personnel, bien plus grisante, proche de notre instinct premier, plus ardue mais plus excitante. A Paris vous étiez habituée à trouver des proies dociles à tous les coins de rue. A Minerve, il faut les traquer, les débusquer et elles défendent âprement leur vie. Il semblerait que les humains soient moins dégénérés dans la nature et moins enclins à se faire égorger comme des moutons à l'abattoir. Une vie nouvelle et riches en sensations va débuter pour vous Ambroise...

Il marqua un temps d'arrêt pour boire une gorgée de vodka qui estomperait le goût âcre du sang.

- Revenez donc à la vodka si vous souhaitez vous rincer le gosier... Une vie nouvelle mais pas exempte de dangers. On meurt beaucoup autour de moi, et ce depuis toujours. Faites mentir la fatalité qui pèse sur moi. Restez en vie. Ajouta-t-il en souriant. Pourquoi vous ? Et bien précisément parce que vous êtes assez louche et maligne pour avoir survécu dans ce trou à rat qu'est la ville grise, parce que vous ne cherchiez pas à attirer l'attention sur vous et que j'apprécie la discrétion. Enfin, je dois l'avouer, parce que le temps presse. Pour moi, mais aussi plus généralement. Il y a des signes qui ne trompent pas un œil averti. Si le loup sort de sa tanière c'est qu'il a senti un danger. Je ne suis pas assez mégalomane pour croire que Lupu ne s'est déplacé que pour moi et avec une armada. S'il voulait uniquement me défier et m'éliminer, il serait venu seul ou avec une poignée d'hommes.

Il jeta un regard perplexe et se tourna vers le hublot qui demeurait non oblitéré et se perdit dans la contemplation du lever de soleil. La lumière du jour gênait considérablement Ambroise, marque de sa jeunesse. Avec les siècles venait l'adaptation et l'endurance à la luminosité, plus le sang d'un vampire était ancien, mieux il supportait les rayons du soleil. Puis venait le déclin, car le vieillissement, même s'il était imperceptible chez les Immortels, était l'apanage de toute forme organique et les vampires demeuraient des enveloppes organiques, mortes certes mais sensibles à l'usure du temps... à quelques exceptions près... Le Premier, lui sans doute... Et ses Infants...disséminés à la surface de la Terre vivant retranchés du monde, eux échappaient, selon la légende à cette lente déchéance plus morale que réellement physique. Un vampire, un simple vampire, finissait toujours par sombrer dans cette sorte de mélancolie, de lassitude, proche du Zal des peuples slaves et son envie de perdurer s'effritait comme le Sphinx de Gizeh au vent du désert. Il devenait alors plus vulnérable à toute agression et à la tentation d'en finir. Mais peu, très peu d'anciens arrivaient à cet âge vénérable. La plupart quittaient leur seconde vie dans des circonstances violentes et non désirées. Que voulait-il, lui Constantin ? Comment envisageait-il l'avenir ? Il était bien incapable de répondre à cette question. La seule certitude qu'il avait c'est qu'il se battrait jusqu'au bout pour rester libre, comme il l'avait toujours fait.

- J'ai le sentiment, Ambroise, que de grands changements vont survenir et que seuls les mieux préparés y survivront... Vous avez survécu dans le chaos, vous serez un bon professeur pour Zélie qui ne sait rien de ce qui l'attend. Je n'ai jamais engagé mon personnel sur recommandation mais toujours en me fiant à mon instinct. Je ne l'ai jamais regretté. Peut-être devriez-vous vous accorder à vous même un peu plus de crédit ? En outre, sachez que qui me trahit ne survit jamais pour s'en vanter...

Il se sentit troublé lorsqu'elle évoqua la possibilité que leur rencontre ne fût pas fortuite et la sensation qui l'avait envahi lorsque cette force l'avait poussé à transformer Zélie lui revint soudainement. Il détourna les yeux de la lumière et se passa une main lasse sur le front. Cette impression de perdre tout contrôle ... Et si Ambroise avait raison ? Si c'était cette même force qui l'avait guidé jusqu'à elle ? Il noya partiellement le poisson en répondant.

- Mon avion privé est toujours prêt à décoller, caprice de star si vous voulez. Mes employés étaient avertis que j'allais m'envoler à nouveau pour Minerve, tel est le nom de ma résidence secondaire, puisque je les en avais informé lors du premier vol de la nuit destiné à mettre Zélie en sécurité. Quant aux vêtements à votre taille, je ne voudrais pas paraître arrogant mais Sean a l'habitude de me voir m'envoler en compagnie de jeunes femmes et nous disposons d'une garde robe féminine à bord. Disons qu'il a le compas dans l’œil pour jauger les silhouettes des belles demoiselles. Acheva-t-il sur un ton qu'il voulait humoristique. Ou bien alors, peut-être que des forces qui nous dépassent tous sont à l’œuvre... Murmura-t-il d'un air pensif.

Il fut tiré de sa perplexité par une question très pragmatique de sa nouvelle employée et il lui répondit avec le même pragmatisme.

- Il vous reste exactement cinq minutes pour signer le contrat que voici. Nous allons bientôt atterrir. Si vous êtes toujours prête à faire trois mois à l'essai, vous entrerez en fonction dans environ trente minutes, le temps pour nous de voler de l'aéroport au village. Nous mettrons à profit la journée pour vous faire visiter le château et vous préparer à rencontrer Zélie. Il nous faudra partir en chasse à la tombée de la nuit pour lui rapporter son premier repas ... Vivant...


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Ambroise Duquesne
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Ven 19 Sep - 22:21
Je pris le verre d'alcool qui m'avait été servi au décollage de l'appareil et auquel je n'avais pas encore touché et en bus une petite gorgée, appréciant la saveur de la vodka sur mes papilles, qui estompait lentement celle du sang et souriant à l'habituelle sensation de chaleur qui m'envahit par la suite. J'écoutai Constantin discourir des dangers que représentait Darkan Lupu, arrivé dans la nuit à Paris accompagné de sa Chasse et animé d'intentions qui semblaient des plus belliqueuses, expliquer qu'il sentait que notre monde était sur le point de plonger dans une nouvelle période sombre, simplement dire qu'il se fiait toujours à son instinct lorsqu'il s'agissait de choisir ses employés ou encore parler de son domaine à Minerve et des habitudes de chasse qu'il y avait. Et ce faisant, je me rendis compte à quel point je m'étais isolée du monde depuis ma transformation. Qu'aurais-je eu à raconter, ne serait-ce que s'il avait fallu que je décrive mes deux siècles d'existence ? La réponse tenait en un seul mot : décadence. Et si j'avais eu un souci de précision, il m'aurait été possible d'en donner deux : boisson et dépression. Tout autre dénomination aurait été de trop. Je n'avais vu aucun de ces signes de mauvaise augure que Stan avait observé, je n'avais même pas entendu le grondement des sabots des chevaux de ces vampires conquérants foulant les rues pavées de la capitale française. La Terre devait avoir bien changé depuis 2022, l'année de ma transformation, et je réalisai qu'il était grand temps que je sorte de mon apathie, que cela aurait dû être fait depuis un long moment.

- Un travail dangereux, une guerre qui se prépare et un patron directement lié à l'instigateur du conflit, c'est à se demander pourquoi je suis dans cet avion au lieu de m'enfuir le plus loin possible de Paris comme le bon sens le recommande, dis-je en esquissant un sourire mi-figue, mi-raisin. Mais je ne suis pas personne à changer d'avis pour si peu et cela ne m'effraie pas, je dois sûrement cette aptitude à la rue qui m'a endurcie, c'est une des rares choses positives qu'elle m'ait apportée. Je ne pense pas avoir survécu dans le chaos, comme vous le dites. Non, le chaos, c'est visiblement ce qui se prépare pour l'instant dans la capitale depuis l'arrivée de votre Sire. Je crois simplement avoir survécu et, à défaut d'avoir accompli quelque chose de bien, je peux dire que c'est déjà pas mal en soi d'avoir subsisté au milieu de cette misère. Quoi qu'il en soit, je suis toujours partante pour ces trois mois à l'essai dans une « nouvelle existence ». L'avenir nous dira si ce nouveau mode de vie convient, tant à vous qu'à moi, ou s'il me faudra m'en retourner dans ma taverne. J'admets également être curieuse de rencontrer Zélie. Voir une Infante à peine transformée m'intrigue un peu, n'ayant personnellement gardé que quelques vagues souvenirs de mes premières journées de vie en tant que vampire.

En serait-il de même pour la jeune Zélie Delhomme ? J'en doutais sincèrement. Cette période était floue et indistincte dans ma mémoire en raison du choc que les événements précédant ma transformation avaient occasionné et certainement de la douleur, tant physique que morale, qui m'avait assaillie après l'assassinat de mon père et de mon frère. Un médecin n'aurait pas manqué l'occasion de donner un nom scientifique à ce phénomène, il aurait cité le terme un trouble psycho-traumatique, amnésie partielle ou quelque autre locution médicale dont lui seul aurait réellement appréhendé le sens. Toutefois, l'Infante de Constantin ne courait pas un tel risque, elle serait bien prise en charge par son Stan à son réveil, contrairement à mes propres Sires qui m'avaient laissée pour morte après s'être assurés que j'étais totalement brisée, elle bénéficierait d'une éducation et ne connaîtrait pas l'errance de la rue. J'avais à peine eu le temps de jeter un coup d'un rapide à son dossier mais ces quelques secondes m'avaient suffi pour retenir un ou deux mot-clés et me faire une idée, même si elle restait simpliste de ce qu'avait été l'existence de cette jeune femme jusqu'à-ce que son Sire lui prenne la vie et fasse d'elle une suceuse de sang, une nouvelle paire de canines en circulation. Comme si nous étions pas assez nombreux. Nos parcours, à Zélie et à moi, étaient d'ailleurs fortement similaires, c'en était presque troublant. Très tôt, elle avait dû faire face à l'absence brutale et définitive d'une figure maternelle et, je ne l'avais pas encore lu pourtant j'étais déjà persuadée que les causes de son décès ne relevaient pas du naturel, mais plus probablement d'un meurtre perpétré par un vampire en manque d'hémoglobine. Malheureusement pour les humains, il s'agissait de la première cause de mortalité en 2213. Son père était un collaborateur, à la solde de ces vils assassins responsables de la disparition de sa mère. L'avait-elle détesté autant que j'avais haï le mien de trahir ainsi la mémoire d'une défunte en acceptant de s'associer aux dents longues ? De toute manière, quel que soient les sentiments qu'elle avaient nourri à son égard, elle regretterait son vieux père une fois sa transformation achevée et il y avait fort à parier que Zélie donnerait ses biens les plus chers afin de retrouver son humanité perdue et sa vie d'antan. Elle avait au moins eu le loisir d'entreprendre des études avant d'être mordue et avait choisi les arts, comme je l'avais également fait des années plus tôt. Et soit cette branche était un exutoire commun pour les enfants de collaborateurs, soit je venais de nous trouver, à l'Infante et à moi, une nouvelle similitude. Stan avait évoqué à voix basse la possibilité que des forces supérieures soient à l'œuvre en ce moment, j'étais profondément réaliste et athée, convaincue que nous étions seuls maîtres de notre destin, il en aurait fallu bien plus pour faire fléchir mes convictions. Toutefois il n'empêchait que ces coïncidences en série étaient déconcertantes.

- Je vous conterai probablement les événements qui ont entouré ma transformation un jour ou l'autre si le sujet vous intéresse ou bien si nous nous ennuyons lors d'une soirée au coin du feu. En tout cas, je pense que ce ne sera pas pour aujourd'hui, j'ai comme le pressentiment que cette journée ne nous laissera pas le temps de souffler et toute histoire mérite d'être narrée lentement et dans le calme.

Mon ton se fit un peu plus sérieux et pressant lorsque je me rendis compte qu'il ne nous restait que très peu de temps avant l'atterrissage à Minerve et que j'avais encore une foule de choses à dire à Constantin.

- Pour en revenir à Zélie, il est toujours malheureux de se faire transformer en vampire mais, en un sens, elle a plus de chance que la plupart de ses congénères. Je ne pense pas que beaucoup d'Infants aient droit à un premier repas servi sur un plateau d'argent comme ce sera son cas. Et c'est justement à cause de cela que je souhaite vous dire que je n'ai aucun intention d'être tendre ou trop protectrice avec elle, cela irait à l'encontre de ma nature. Les seules choses que je suis à même de lui enseigner sont comment se débrouiller en milieu hostile et comment vivre lorsqu'on possède peu, voire rien du tout. Mais vous en êtes déjà conscient, sans quoi je ne serais pas assise ici. Je voulais tout de même éclaircir ce point avant d'apposer ma signature au bas de ce contrat.

Je pris le fin paquet de feuilles et le stylo que mon employeur me tendait et fis mine de le parcourir sans pour autant le lire. Finalement, je trouvai ce que je cherchais sur la dernière page du contrat - un grand espace vide de texte – et entrepris de le découper consciencieusement. Puis, tentant de ne pas faire baver l'encre de mon stylo, j'y inscrivis quelques phrases d'une écriture ronde et régulière, encore identique à celle que j'utilisais à l'époque lointaine où j'étais sur les bancs de l'école. Au début, ma main était hésitante et ma plume engourdie par trop de temps passé sans rien avoir couché sur le papier puis, avec lenteur, elle se fit plus fluide. Le pilote amorça sa descente vers la terre ferme au moment précis où je notais mes derniers mots et je signai sous mon billet ainsi qu'à la fin du contrat de Constantin sans prendre la peine de le consulter. Souriant en remarquant mes doigts bleuis par l'encre que je n'avais pu empêcher de tâcher mes doigts, je pliai mon papier en quatre et le déposai sur la table qui me séparait de mon employeur. C'est cet instant que choisit le jet pour toucher le tarmac, me forçant le temps d'une minute à rester assisse sur mon siège, les mains légèrement crispées sur les accoudoirs. L'appareil immobilisé, je me levai – non sans un certain soulagement que le vol soit achevé - et déclarai d'un ton amusé :

- Chacun son tour, Stan. Ceci est votre propre contrat. Il n'est pas daté, libre à vous de le signer dans l'immédiat ou non, ou même jamais, après tout, c'est vous qui décidez d'en accepter les modalités ou pas. Vous constaterez que mes exigences ne sont pas nombreuses... À vrai dire, je n'en ai qu'une seule. Je vous laisse vérifier que la paperasse est en ordre et en prendre connaissance, cela durera moins d'une minute, le texte est court. Et pendant ce temps, je sors habituer mes yeux à la lumière du jour avant notre départ pour le village. Espérons que le ciel soit couvert...

Je sortis d'un pas décidé de l'avion et inspirai un grande bouffée d'air pur de la campagne.

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Constantin Basarab
MessageSujet: Re: {achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues Sam 20 Sep - 14:52


Constantin fut rassuré par les propos d'Ambroise et mesura à quel point cette fille serait une aide précieuse dans la nouvelle charge qui lui était échu. Une charge qu'il n'avait pas voulu, qui lui avait été imposée par Darkan et s'ajoutait à la longue liste de griefs qu'il accumulait contre lui. Sa nouvelle employée avait une intelligence vive et beaucoup de perspicacité, comme l'éclat de ses yeux le lui avait laissé soupçonner lorsqu'elle sortait de cet espèce d'abattement derrière lequel elle se cachait. Un esprit sagace en sommeil, aiguisé par les aléas d'une vie qu'elle lui promit de dévoiler au fil d'une conversation entre employé et employeur, lorsqu'ils en auraient le temps. Ce n'était certes pas pour tout de suite. Pour l'heure il se félicitait d'avoir trouvé rapidement la femme de la situation pour la tâche délicate qui s'annonçait. Toutefois, il crut bon d'apporter quelques précisions au sujet de Zélie.


-Tout ne s'est pas passé de la façon que vous envisagez, pour Zélie Delhomme. Si je suis bien son Sire, je ne suis pas celui qui l'a mordue. Elle a été agressée par Fédor Illytch, certainement sur ordre de Darkan, qui sait depuis toujours que je répugne à avoir des Infants. C'est encore une façon de plus de me provoquer pour rendre inévitable l'affrontement final qui nous départagera. J'aurai pu choisir de la laisser mourir, affaiblie par la morsure qui l'avait vidée d'une partie de son sang, mais quelque chose d'inexplicable m'en a empêché. En outre, alors que j'hésitais encore sur la conduite à tenir, les cavaliers de Darkan se sont présentés à la porte de son domicile. Il était hors de question que je la laisse tomber entre leurs mains et se faire transformer par l'un d'eux. J'aurai pu soustraire son corps à leur vindicte et la laisser s'éteindre alors que je l'emportais mais son oncle m'avait supplié de la rendre immortelle plutôt que de la laisser mourir. Il faut que vous sachiez que pour le père de Zélie, et son oncle, je suis celui qui l'a agressée. Ils m'ont surpris agenouillé auprès du corps de leur Zélie chérie, alors que je venais la secourir, informé par Fédor lui-même de son dernier acte de barbarie, et pour eux tout était évident. Rien de ce que j'ai pu essayer de leur faire entendre n'aurait pu changer leur conviction. J'ai donc cédé à la requête de l'oncle, poussé par je ne sais quelle folie, et accepté d'"assumer jusqu'au bout", comme il dit, un acte dont je ne suis pas l'auteur.

Il passa sous silence le malaise dont il avait été victime lors de cette confrontation et le profond désespoir qui s'était abattu sur lui au point de vouloir en finir avec lui-même, mais son regard s'assombrit brutalement et il serra imperceptiblement les mâchoires. Darkan avait bien des raisons, à ses yeux, de passer de vie à trépas et celle-ci n'était pas la moindre.

- Zélie aura sans doute des pulsions meurtrières à mon égard, car il ne fait nul doute dans mon esprit, qu'elle ne souhaitait pas devenir une non morte. Pour elle, non seulement j'aurai failli à la protection de sa famille que je m'étais engagé à assurer mais je serai l'unique responsable de son nouvel état. Un monstre à l'état pur. Je crains que vous ne soyez dans une position très délicate entre elle et moi. Aussi il vous faudra être vigilante afin que ses accès de colère, et Ses crises de folie -comment ne pas sombrer, même momentanément, dans la folie lorsqu'on se réveille vampire ? Je suppose que vous avez aussi traversé cette période délicate- ne fasse pas une victime innocente parmi mon personnel, à commencer par vous.

Il se pencha pour prendre son verre à moitié rempli et le finit cul sec, remué par l'évocation de ces pénibles événements.

- Vous avez parfaitement cerné ce que j'attends de vous concernant son éducation. Il ne faudra pas la ménager, mais pas lui faire grief de l'inimitié qu'elle pourra manifester à mon égard et par conséquent peut-être envers vous. Toutefois, avec le temps, je compte bien qu'elle fera la part des choses vous concernant, et développera des sentiments plus positifs.

Il soupira et son regard pensif fixa un long moment le visage d'Ambroise. Deux gamines cueillies dans la fleur de l'âge. Il fût un temps ou cela l'aurait laissé indifférent ou pire, l'aurait enchanté. Cette perspective de la beauté immortalisée dans l'éclat de sa jeunesse. C'était ce qui l'avait longtemps grisé lorsqu'il contemplait ses maîtresses immortelles. Elles ne subiraient jamais les outrages du temps. Il pouvait les conserver, telles des œuvres d'art vivantes. Mais c'était bien avant que l'esthète en quête de beauté ne prenne conscience que derrière ces magnifiques manifestation de la beauté, vibraient autrefois un cœur et une âme qui avaient été souillés, corrompus, plongés dans les ténèbres. Le prix de l'éternelle beauté lui paraissait à présent bien lourd et amer. Même s'il se connaissait trop pour savoir qu'il retomberait un jour dans ses excès et dans sa quête incessante de la perfection, il aurait à vivre avec l'image immuable de Zélie cueillie à l'aube de sa vie, fixée dans toute la grâce de sa jeunesse et la pensée qu'il en était le Sire. Il se prit à espérer que les deux jeunes filles trouvent l'une en l'autre le moyen de repousser l'insondable solitude qui s'abat sur les Immortels. Il est très rare qu'un vampire ait des amis, encore plus lorsqu'il assume un rang haut placé, et encore davantage lorsqu'il avance en âge. Peut-être qu'elles auraient la chance de porter leur fardeau dans la complicité. Ses sombres pensées furent interrompues par le bruit d'un feuillet qu'on déchire et il leva un sourcil étonné en voyant Ambroise rédiger un petit avenant au contrat. Ahh les femmes... Il fallait toujours qu'elles aient le dernier mot, songea-t-il un brin amusé. Mais l’atterrissage ne lui laissa pas le loisir de lire immédiatement le petit bout de papier plié qu'elle avait fait glisser sur la table à son intention. Sitôt l'avion immobilisé, sa nouvelle recrue se leva et se précipita vers la porte que Sean avait pris soin de faire basculer afin de libérer l'accès à la passerelle. Il se saisit du contrat et vérifia qu'elle l'avait signé, ajouta sa propre signature et déplia avec curiosité le papier pur prendre connaissance de la clause supplémentaire. Le contenu lui tira un sourire et il apposa son nom au bas de la feuille. Rassemblant ses affaires, il les glissa dans une serviette et suivit le même chemin que la jeune femme. Il la rejoignit en bas de la passerelle où il remit la serviette à Sean après avoir remercié le commandant Wilson.

- Prenez quelques jours de repos, Commandant. Vous les avez bien mérités. Sean, vous nous rejoindrez au château avec la Bentley. Veilliez à faire des photocopies du contrat pour Mademoiselle Duquesne et préparez nous des vêtements. J'ai envie de survoler le Domaine, cela fait longtemps que je ne l'ai pas fait.

Puis il se tourna vers Ambroise et lui adressa un sourire de défi.

- J'ai remarqué que tu supportes mal la lumière du soleil mais as-tu déjà volé de jour ? Me fais-tu confiance si je te dis que sous notre forme animale, nous sommes invulnérables aux rayons solaires ? Tu peux aussi choisir de voyager en voiture avec Sean mais tu te priveras d'un spectacle peu commun, le survol des gorges de la Cesse, du pont de Minerve et de la forteresse où tu vas désormais habiter.



HRP :
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{achevé} L'alcool aidant, on peut faire des rencontres incongrues

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