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{Achevé} Pour enfourgonner des p'tits humains, il faut une fourgonnette ...

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Baxter Finnes
MessageSujet: {Achevé} Pour enfourgonner des p'tits humains, il faut une fourgonnette ... Jeu 18 Sep - 18:04




Après ma prise de contact avec un nouveau fournisseur en argent, il me fallait songer à motoriser convenablement mes affaires. La moto, certes très classe, que je chevauchais actuellement pour pallier au sacrifice bien nécessaire de ma vielle Névada n'était pas très pratique pour enlever des humains discrètement, bien que quelques jolies filles inconscientes n'eussent pas mieux demandé que de monter derrière moi de leur plein gré. Ahh les femmes ... C'est donc avec un exemplaire du parisien plié dans la poche de mon blouson que je me présentai aux Imprimeries Destienne qui avaient publié une annonce pour la vente d'une fourgonnette ancien modèle mais en parfait état de fonctionnement, disait l'annonce. Les établissements Destienne fleuraient bon, outre l'encre et le papier, l'organisation et la méthode. Malgré une abondance de ramettes de différente nature, la profusion de plusieurs modèles de presses allant de la plus ancienne à la plus moderne dotée de processeurs numériques qu'une entreprise humaine pût s'offrir, les ateliers étaient parfaitement ordonnés et le bourdonnement des machines, régulier et répétitif, avaient quelque chose de plaisant et de bon aloi concernant une éventuelle transaction. Décidément, je trouvais en ce moment des interlocuteurs propices à ma satisfaction.

Je cherchais précisément à rencontrer le propriétaire de la fourgonnette, donc certainement le patron de cette imprimerie. Les machines semblaient néanmoins tourner seules mais je me doutais bien qu'une fois mises en route, elles ne nécessitaient qu'une surveillance régulière mais pas constante. Je me mis donc en quête des bureaux, traversant des ateliers déserts. Un porte vitrée, ouvrant sur un espace lui aussi vitré sans doute pour faciliter la dite surveillance, m'apparut bientôt. Je toquai discrètement avant d'entrer, car maman m'avait bien élevé. Toutefois je poussai la porte sans attendre de réponse, ne sachant si le bruit des machine couvrait ou non mes coups. Un homme dans la trentaine, un bonnet vissé sur le crâne, leva les yeux de registres qu'il consultait. J'inclinai la tête en signe de salut.

- Bonjour, excusez-moi de vous déranger. J'espère ne pas vous avoir effrayé. Je viens pour l'annonce au sujet de la fourgonnette. Serait-il possible de la voir ? Est-ce bien à vous que je dois m'adresser ? Désolé de n'avoir pas appelé avant de passer, mais vous savez ... Le téléphone fonctionne quand il veut ...


L'homme me détaillait sans hostilité mais avec tout de même une acuité gênante. J'avais l'impression de passer une sorte de scanner. Je poursuivis néanmoins, assez pressé d'en venir à l'objet de mon déplacement :

- Si elle me convient, je la prends sur l'heure. J'ai apporté l'argent. Je voudrais juste l'essayer pour voir si elle a encore un peu de reprise et aussi voir l'aménagement de l'arrière. Il me faudrait un maximum d'espace.

L'homme referma le registre d'un geste lent puis me regarda à nouveau avec un air plutôt aimable. Il m'aurait paru plutôt sympathique en d'autres temps. Il rangeait bien son atelier, semblait méthodique, organisé, réfléchi. Tout ce qui me paraissait vertueux pour un humain. Mais c'était un humain. Il avait certainement des failles qui lui vaudraient un jours d'être victime de son ancienne camionnette.

- Mais je manque à toutes les politesses! Je ne me suis pas présenté. Horace Plantif, horticulteur funéraire. Je livre des plantes, des compositions de ma facture aux familles des défunts dans les funérariums ou les cimetières, c'est selon. Ma voiture commerciale vient de rendre l'âme et les affaires étant ... florissantes, je dois la remplacer au pied levé. Votre fourgonnette pourrait me convenir, pour peu qu'elle ne soit pas trop souillée d'encre et de produits toxiques pour les plantes...

Je lui tendis la main, arborant un sourire amical et bon enfant, comme je l'avais si bien appris. Ce qu'il ne fallait pas faire pour réussir dans les affaires ... mortuaires! Après je pourrai peut-être réfléchir à une association entre ce monsieur et un vampire, dans une danse macabre. Il avait une bonne tête cet humain. Il ferait un beau macchabée.

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MessageSujet: Re: {Achevé} Pour enfourgonner des p'tits humains, il faut une fourgonnette ... Jeu 18 Sep - 19:50
Roch, déjà habillé pour sortir, scella la dernière livraison marquée du tampon-sigle destiné au Cercle : un C entouré de sept étoiles. C'était des brochures à destination des Mairies et Commissariats rappelant les conduites d'hygiène à tenir en cas de soupçon d'épidémie et les procédures d'alerte à observer en cas de conduites suspectes d'individus non répertoriés. Camille, le père de Roch et son patron, avait dû en pousser des soupirs devant ce genre de travail sans noblesse.Selon lui, l'Imprimerie Destienne n'était pas et ne serait jamais une usine à fabriquer de l'imprimé, mais un atelier à l'ancienne, produisant ouvrages d'art pour amateurs éclairés et rééditions demandées par Messieurs les vampires, voulant par exemple retrouver l'édition des Fables de La Fontaine dans laquelle ils avaient appris à lire en 1825 et qui malheureusement avait mal vieilli.
De même Camille Destienne refusait-il avec horreur de contribuer à l'abrutissement du peuple en publiant, comme ses confrères, des collections populaires comme cette "Série Rouge",  dont le dernier titre," les Horreurs de Paris", avait été épuisé en une seule semaine. Il est vrai qu'on ne tirait plus guère au-dessus de 10.000 exemplaires.  Les livres et journaux faisaient partie des objets de luxe hypertaxés, ce qui écartait les trois-quarts des humains des rares librairies proposant des nouveautés.
Camille avait cependant cédé pour les publications officielles du Cercle, une proposition qui ne se refusait pas, et accepté de faire entrer une splendide presse numérique - restée propriété du gouvernement d'ailleurs - au milieu de ses presses typographiques, rotatives et offset. On n'était plus depuis longtemps à l'ère de la grande consommation et des progrès techniques incessants mis à la disposition du plus grand nombre. A part le Cercle et ses satellites, qui pouvait s'offrir de pareilles technologies? Et bien, pourquoi pas bientôt le Comité, vu que Roch avait reprographié les plans de la merveille pour les ingénieurs de son organisation ? Un petit sourire plissa  une seconde les yeux gris bleu foncé qui paraissaient presque noirs sous le rebord du bonnet
Il finissait de pointer les bordereaux et allait installer les caisses sur un diable pour les porter à la nouvelle camionnette quand on frappa  au vitrage du côté atelier. Roch releva la tête et vit un inconnu qui poussant la porte, entrait déjà dans le bureau. Il était donc entré par la cour  au lieu de se présenter par la boutique, l'espace-client, comme disait Paméla qui se chargeait des commandes de travail personnalisé.
L'homme aurait dû au moins rencontrer  l'ouvrier chargé de surveiller l'atelier pendant l'heure du déjeuner pris en commun dans le local du personnel. Roch Destienne n'en était pas vraiment surpris. Les ouvriers fêtaient un anniversaire,  et sachant que le fils du patron resterait encore un temps au bureau, ils avaient dû appeler l'homme de garde pour qu'il participe au dessert. Rien que de normal. Mais  enfin, c'était une entorse aux règles de sécurité et son instinct de clandestin confortait la méfiance générale devant l'insécurité ambiante. Il faudrait en toucher un mot au chef d'atelier .
L'inconnu n'avait d'ailleurs rien d'inquiétant  et expliqua le motif de sa visite. Ah! la fourgonnette...
Roch avait complètement oublié le sujet. Mais c'était bon, son père serait content de se débarrasser de la berlingo, maintenant qu'on avait une Peugeot boxer plus spacieuse et quasiment neuve.
L'individu était assez curieux, non pas physiquement mais il avait une sorte d'assurance, de facilité d'élocution, de tendance à occuper tout l'espace de parole, ce qui s'opposait totalement à la taciturnité habituelle de Roch. D'où sortait ce garçon pressé, pressé d'acheter, pressé d'essayer, de payer et puis soudain, parlant de lui, donnant son nom, un nom improbable avec un prénom inusité et une profession... heu..rare ? Plantif ? Pour un bonhomme qui travaille dans les plantes pour cimetière ?  Un planteur d'ifs peut-être, un nom prédestinant, comme un prof qui s'appellerait monsieur Genseigne ou un kiné, Docteur Lumbago. Roch le regardait calmement, sans insistance, à sa manière tranquille qu'on prenait tantôt pour de la lenteur d'esprit, tantôt pour une rassurante pondération.
Horace Plantif avait un  visage régulier et un beau regard, un peu surprenant, mêlant une sorte d'étonnement triste et une lueur de malice. Exactement comme ses paroles qui accumulaient avec complaisance un vocabulaire ...funèbre et soudain un jeu de mot teinté d'humour noir. Personne ne lui en demandait tant. On pouvait croire à une sorte de provocation dans cette insistance sur sa profession. Fleuriste de deuil...  bon, c'était une spécialité comme une autre. Il n'avait pas à se justifier.
Mais il y avait aussi à prendre en compte cette amabilité presque joviale, une main tendue, un sourire... Roch savait qu'il n'était pas bon commerçant. Son père lui reprochait d'accueillir les clients avec froideur et sans marquer aucun plaisir particulier en découvrant leur existence. " Tu ne sais pas te vendre !" disait-il, péremptoire. Horace Plantif,  lui, se vendait très bien et  Roch lui aurait presque passé les clés de la fourgonnette sans rien demander en échange, comme si, depuis toujours, le véhicule était destiné à transporter des couronnes marquées Regrets Eternels.

Roch sentit qu'il ne pouvait rester là, comme fasciné par le bagout du planteur d'ifs, et il serra la main tendue, se dit qu'il fallait sourire, sourit, et articula enfin :


-En fait, je ne suis pas le patron mais son fils, Roch Destienne, et j'ai la signature. Mon père sera trop heureux de ne pas avoir à s'en occuper. Je connais bien la voiture en question ; j'aide beaucoup à la livraison... elle n'a pas de problème mais elle est devenue un peu juste en taille
C'est évidemment le modèle simple, construit sur les anciens plans de la berlingo II.  Portes coulissantes, très pratiques pour le déchargement...  mais bien sûr, modèle actuel, sans tous les équipements de base d'origine -pas d'airbag, pas d'ordinateur de bord.  mais quand même vitres électriques, direction assistée, autoradio et lecteur CD .


Puisque l'autre était d'humeur souriante, il fallait peut-être une petite touche amusante ? Roch ne trouve que:

-Et ne craignez rien pour vos plantes. L'encre est trop rare et chère pour en répandre dans les voitures et on ne fabrique plus de livres empoisonnés depuis les Borgia. Mais j'y pense, il n'y a pas de clim. C'est peut-être gênant pour conserver vos fleurs ?

En fait, Roch se méfie toujours des inconnus qui n'entrent pas exactement dans les modèles courants. Il pense qu'un jour peut-être, un espion du Cercle viendra l'observer et que lui, il oubliera un détail, commettra une faute et confirmera les soupçons. Un bon moyen de ne pas se trahir, c'est de ne jamais changer quoi que ce soit à sa routine de brave employé. Et par contre, quand il passe du côté de l'ombre, de ne jamais prendre  le risque de se faire reconnaître deux fois au même endroit. Il  ajoute

-La voiture est dans la cour et justement j'allais m'y rendre pour ranger ces colis dans notre nouvelle Peugeot. Voulez-vous venir voir la berlingo? Si vous voulez l'essayer, ce peut être une occasion... je dois absolument  déposer ces colis à l'Hôtel de ville et au ministère de l'Intérieur avant une heure. Je peux utiliser la Citroën encore une fois, vous passer le volant et vous verrez ainsi si elle vous convient. Qu'en dites-vous ?
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Baxter Finnes
MessageSujet: Re: {Achevé} Pour enfourgonner des p'tits humains, il faut une fourgonnette ... Ven 19 Sep - 19:57



L'homme sembla se décoincer de ses registres un peu à regrets et répondit par un sourire aimable et commerçant un peu forcé à ma main tendue qu'il accepta de serrer. Une poignée de main toutefois marquée par la franchise et qui était en accord avec l'organisation efficace des lieux. Je notai toutefois que les mains n'étaient pas celles d'un imprimeur mais avaient plutôt la vigueur d'un manutentionnaire et d'un homme aimant l'action, nerveuses et musclées. Oui des mains pouvaient être musclées, à force de monter et démonter des choses. Peut-être cet homme, qui se présenta comme le fils du patron, était aussi celui qui entretenait les mécanismes impressionnants mais sensibles des rotatives ? J'écoutais patiemment ledit Roch Destienne m'expliquer la répartition des tâches dans la maison. C'était un trait commun aux commerçants de tout poil que d'exposer le fonctionnement de leur échoppe et je n'avais pas échappé à cela lorsque j'avais été embauché par mon ancien patron dont j'avais pris la succession. Le commerce des Destienne avait cette différence par rapport au mien de faire affaire directement avec les immortels, comme en témoignaient les piles d'imprimés estampillés du sceau reconnaissable du Cercle. Mon commerce à moi ne tournait que grâce à la mort des humains et aux bonnes faveurs que les vampires accordaient à ceux-ci. Un croqué par-ci, un vidé par-là et un déchiqueté de temps à autre. Je ne manquais pas de labeur et ce en partie par l'entremise indirecte des longues dents. Les victimes des vampires composaient la moitié de mon ouvrage, le reste était imputable aux épidémies mais rarement à la vieillesse. Je me concentrais sur le descriptif que l'homme faisait du véhicule.

- Je cherche un modèle simple et facile d'entretien. Le moins sophistiqué est le plus simple à réparer. Je m’accommoderai de l'absence de climatisation. Je fais des livraisons dans un rayon restreint et les plantes n'ont pas le temps de faner. Vous savez, elle sont traitées elles aussi pour tenir le coup pendant le transport, au même titre que ... enfin que leur destinataire . Vous voyez ce que je veux dire...

J'acquiesçai à la précision des options de base.

- C'est pratique, les lève vitres électriques ... pour les odeurs. Les fleurs des morts ... sentent la mort. Et pour la musique , c'est une bonne chose aussi: ça change les idées...

Je tiquai néanmoins à la proposition d'essayage, non que l'idée de conduire pour juger la marchandise me parût une mauvaise idée mais l'itinéraire me sembla quelque peu risqué: l'Hôtel de Ville, le Ministère de l'Intérieur ? Et pourquoi pas le palais Bourbon ? Je m'accordais le temps de la réflexion tout en regardant Monsieur Destienne junior batailler avec le diable sur lequel il avait empilé les imprimés. Avais-je le choix ? Si je refusais, cela éveillerait peut-être ses soupçons. Qui sait s'il n'allait pas courir signaler la nervosité d'un individu ayant décliné son offre lors de son passage au ministère ? Il avait vu mon visage et à la façon dont il m'avait regardé, je savais qu'il était le genre d'homme à graver des détails dans sa mémoire. Je reniflais discrètement l'odeur du danger et, comme souvent, cela provoqua en moi une poussée d'adrénaline. Finalement, ce qui ne devait être qu'une transaction banale à pleurer se transformait en une sorte d'épreuve inattendue. J'allais parader au nez et à la barbe des gens du gouvernement dont une partie était sur les dents, engagée dans ma recherche. Je tranchai pour l'adrénaline de l'action contre celle du retrait et de l'attente angoissée d'être signalé comme suspect ou pas et j'ouvris les bras en signe d'acquiescement.

- Mais avec le plus grand plaisir Monsieur Destienne. Vous êtes trop aimable ! Je vous aiderai même volontiers à faire vos livraisons dans ces deux illustres maisons !

Ce disant, je m'effaçai pour le laisser franchir le seuil et lui emboîtai le pas, tel un parfait commis livreur adjoint.

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MessageSujet: Re: {Achevé} Pour enfourgonner des p'tits humains, il faut une fourgonnette ... Ven 19 Sep - 22:02

Des Voitures et des Hommes

Roch n'était pas un passionné d'automobile. Vendre la fourgonnette paternelle le barbait considérablement. Dans l'entreprise, il était vu comme un intello consulté pour l'orthographe et la mise en page, mais certainement pas pour changer la courroie d'un alternateur. A l'atelier,  il cachait qu'il savait dépanner les voitures bas de gamme pour le populo, en particulier les Gazogènes, véhicules sans électronique ni essence récemment lancés par la Régie des Transports. Les gars du Comité utilisaient eux-mêmes les gazo dans les petites villes où  ils étaient très fréquents en raison de la facilité pour se procurer individuellement du combustible. Dans la capitale et ses environs on trouvait davantage des Deuches, copiées sur la célèbre 2cv du XX°siècle, primitive  certes, mais solide et facilement entretenue. Cependant celles-ci étaient réservées de facto à ceux qui pouvaient obtenir des bons d'essence, par faveur ou en raison d'une profession nécessitant des déplacements. Ces bons étaient l'objet de toutes les convoitises et donc de tous les trafics et falsifications possibles. Les imprimeries était très surveillées évidemment et  Roch, comme son père, ne tolérait aucune faiblesse sur ce point.
Le Cercle s'était décidé à la fabrication de voitures populaires pour, motif officiel, aider à la mobilité des mortels aux modestes revenus, en particulier dans la recherche ou  l'exercice d'un emploi. En fait, il fallait surtout pallier l'insuffisance des transports en commun, compenser un peu le coût exorbitant de la simple remise en état d'une ligne de métro et, en cas de pannes à répétition sur le réseau déjà si réduit, évacuer le plus possible les risques de voir se transformer les usagers frustrés en émeutiers incendiaires. On n'imagine pas des automobilistes, pris dans un embouteillage, abandonnant leurs chères (dans tous les sens du terme) voitures sur la voie publique pour aller dresser des barricades ou arroser d'essence le rond-point où ça coince.
Sur ce point, Roch avait une théorie qu'il pensait partager avec Cecil Osbern, bien qu'il en tirât des conclusions différentes, à savoir qu'il est difficile d'avoir l'esprit libre quand on a les mains posées sur un volant. C'est pourquoi le Cercle offrait à ces puérils humains un très gros joujou qui pompait leurs sous et, flattant leur égo de minables, les rendait plus enclins à rester dans le rang. C'était la même tactique avec la télévision. Quand la télé annonçait des restrictions, en particulier alimentaires, évidemment "provisoires  et dues au terrorisme qui prend le peuple en otage", aussitôt après la mauvaise nouvelle, sur la  chaîne populaire, on passait le début d'une série célèbre, annoncée périodiquement et très attendue, ce qui occupait l'attention à défaut de remplir les estomacs.
Tout cela pesait lourd dans le regard que Roch posait sur les voitures, qu'il considérait comme un moyen d'oppression insidieux, une sorte d'opium du peuple : Je roule, donc je suis !  Roulé, oui, on l'était bien.

Un acheteur bien sympathique

Roch  avait redouté que l'acheteur commençât par une discussion sur les mérites des portes rabattantes, coulissantes ou relevables, ce qui lui aurait fait  perdre du temps. Il était attendu à la Base à 17h 30 pour la mise en place d'une traque dans l'ancien Belleville où un groupe de vampires associés tuait toutes ses proies systématiquement  dans des mises en scène à parfum ésotérique. La police du Quartier enquêtait mollement et tardait à alerter les enquêteurs du Cercle pour ne pas s'attirer d'ennuis. Le Comité allait mettre son nez là-dedans.
Il était donc plutôt content qu'Horace Plantif fût si pressé d'essayer la berlingo, ce qui lui permettrait de faire sa livraison dans les temps, tout en évitant ce moment énervant quand l'acheteur potentiel tourne autour du véhicule, l'air soupçonneux, soulignant tout ce qui ne va pas pour pouvoir faire baisser le prix.
Sa bonne impression augmenta encore quand ce brave homme l'aida à charger les paquets, montrant qu'il avait du muscle et l'habitude de porter de lourds fardeaux et que ce n'était pas un manchot mais bien un type décidé à aider son prochain. Roch s'installa sur le siège passager,  plutôt en sympathie avec le nommé Plaintif.  

Profilage ?

Il se corrigea  aussitôt : Plantif !, c'était Plantif ! Pas Plaintif. Ce garçon n'avait d'ailleurs rien de misérable et de gémissant, au contraire, on pouvait le qualifier d'expansif, voulant visiblement plaire,  mettre les gens en confiance par sa façon de présenter les choses avec bonne humeur.
Tiens, oui, il y avait même un peu trop d'insistance dans sa manière de présenter son métier. On aurait dit qu'il voulait se montrer rassurant, habitué peut-être à ce que les gens prennent un air compassé et gêné sitôt qu'il annonçait gagner sa vie dans les cimetières. Ou bien, au contraire, c'était lui, le fleuriste des morts, qui était en fait mal à l'aise avec sa profession et cherchait à donner le change en en parlant avec des clins d'oeil et des sous-entendus humoristiques.
Poutant, horticulteur funéraire, comme il s'était bizarrement désigné, n'avait rien en soi de très macabre.  D'ailleurs, au fait, que signifiait cette expression ? A part les chrysanthèmes de la Toussaint, aucune fleur n'est spécialement cultivée pour les morts. Un producteur d'oeillets ou de roses  fournit indifféremment les mariages et les enterrements. Horticulteur funéraire, ça n'existait pas. Fleuriste spécialisé dans le deuil oui, celui qui monte gerbes, croix et couronnes. L'homme avait un très léger accent, que Roch n'identifiait pas. Erreur de traduction  ou provincialisme sur l'emploi de "horticulteur " ?
Roch avait été formé au Comité par son frère Noé à déchiffrer au maximum tous les indices délivrés par la seule observation d'un individu et l'analyse de ses paroles et de ses gestes. Interroger est dangereux. Une question posée  vous révèlera autant à votre interlocuteur que la réponse donnée vous éclairera sur sa manière de voir les choses. Il pouvait interroger Plantif mais il imaginait ses réactions : "Pourquoi veut-il savoir ce que je cultive? Pourquoi veut-il savoir pourquoi je ne vends mes productions que pour les défunts ? Il est bien curieux et méfiant...Que craint-il de moi ??". Se taire était plus sûr, se taire et observer. D'ailleurs, l'individu ne s'en privait pas et Roch avait bien vu comment il avait été lui-même jaugé par cet oeil brusquement incisif qui le détaillait.
Un horticulteur ?  son regard se porta selon le réflexe habituel sur les mains du conducteur bien mises en évidence sur le volant . Elles étaient très propres, récurées même, avec cette blancheur ivoire et ce poli de mains très souvent lavées, mains de chirurgien, de  manipulateur de produits nocifs, malodorants, ou plus simplement de maniaque de la propreté. Ne sentait-il pas un peu l'antiseptique ? Rien rappelant le travail du sol. Mais il mettait peut-être des gants pour planter et déplanter ses ifs et ses buis de.bordure. C'était un homme soigné, non dépourvu de classe. Après tout, il pouvait avoir des employés et ne faire que la partie "Agencement de fleurs et  Livraisons" Comme lui, à l'imprimerie, où il touchait rarement aux machines.

Deux bonnets pour une seule tête : Le bonnet rouge...


On était déjà sur la Place de l'Hôtel de Ville. La conversation s'était réduite à l'indication par Roch qu'il faudrait arrêter la voiture à l'extérieur. Horace devrait l'attendre, mais ce ne serait pas long. Roch y était obligé car on ne laisserait pas entrer Horace dans la cour des livraisons. Le laisser-passer n'était que pour une personne. Il s'excusa :

- La prévention des attentats, comme toujours . Et en ce moment, la situation est délicate..

Il évita de préciser. On ne parlait pas de politique avec des inconnus. Horace Plantif pouvait être un mouchard chargé de tâter l'opinion et de repérer les séditieux.. Aussi bien d'ailleurs, un gars du Comité qui faisait la même chose, ce qui n'aurait pas manqué d'humour. Horace Plantif, membre du Comité, ne faisant pas le lien avec Roch-Elven Destienne,  imprimeur-vendeur de fourgonnette ! Cependant  les chances que cette situation ubuesque se produisît étaient vraiment infinitésimales.
À y réfléchir, travailler dans les cimetières pouvait offrir des possibilités à la clandestinité. On devait avoir un laisser-passer, des clés. Ces lieux si étroitement attachés au mythe du vampire continuaient à fasciner les uns, à terroriser les autres, à alimenter les fantasmes plus ou moins malsains d'un petit nombre des deux bords. Le Cercle s'en désintéressait. Les anciennes nécropole abandonnées,  perdues au fond des Squats, Pantin, Bagneux ou le célèbre Père- Lachaise, étaient envahies par la végétation.  Les intra muros étaient sous le contrôle de l'Eglise pour les cérémonies, même laïques, et la police surveillait les abords. Nul besoin de cimetière pour les non-morts. Le Cercle s'occupait d'assurer leur suprématie et la survie de la Race Immortelle, ce qui en soit avait d'ailleurs un côté paradoxal. Que les humains s'enterrent entre eux. Se cacher dans un cimetière, pour un clandestin, c'était une idée  à creuser, héhé....

...et le bonnet gris

De nouveau, Horace l'aida à charger les colis sur le diable puis remonta dans la voiture.
Roch pensa :  "Drôle d'époque.  Je lui laisse les clés, comme si j'avais confiance en lui, mais je l'ai cependant déjà imaginé comme un  jardinier pour cimetière  plutôt suspect,  et aussi un mouchard ou un clandestin potentiel. Mais comme il n'a pas les papiers ni le carnet de bons de carburants, la voiture se fera arrêter à tous les  postes à essence. Et le vol de voiture, c'est direction le parc à bestiaux garanti. Une voiture est, dans ce monde à l'envers, mieux protégée qu'un citoyen..Et on ne se fait confiance que parce que personne n'a plus son libre arbitre et file doux sous la férule des Maîtres..." Ce genre de pensée l'abattait toujours un peu et en entrant dans la cour, il se retourna et fit un petit signe amical en direction d'Horace comme pour se convaincre qu'entre les hommes, il existait encore un lien de fraternité spontanée.
Roch fut contrôlé, poussa son diable jusqu'au bureau de réception, attendit un peu pour qu'on lui signe son bon de livraison et rejoignit la fourgonnette où l'autre l'attendait en regardant les passants.

Quand Horace mit le contact, Roch lui conseilla :

-Prenez par le Pont-Neuf et la rive gauche, c'est toujours plus rapide que par la Concorde avec tous les barrages de sécurité. De toutes façons on  va sur l'arrière du Palais . Vous connaissez le chemin ? Sur les quais, vous pourrez même rouler à 60./70. Il n'y a jamais grand-monde, puisqu'il faut un laisser-passer à partir du Quai Malaquais. Même pour les Vampires.

Il montra le macaron collé sur le pare-brise et décoré d'un petit insigne du Cercle au-dessus d'un carré noir marqué d'un H en blanc, ce qui dans le travail, l'autorisait  à prendre les voies interdites aux humains.Et il y avait un petit plaisir mesquin à se sentir ainsi privilégié, sentiment qu'il aurait bien voulu ne pas éprouver. Il reprit, tentant de plaisanter :

-Votre travail n'est sans doute pas déclaré prioritaire puisque, à première vue, vous ne fleurissez pas les Immortels. Donc je ne pourrai vous laisser le coupe-file avec la voiture. A mon grand regret..;
Horace conduisait avec sûreté et le Pont Neuf franchi, arrivé au barrage, il prit sans hésiter la voie réservée aux véhicules autorisés. Monsieur Plantif ne se laissait pas intimider par des soldats planqués derrière leur mitrailleuse, prêts à tirer sur un véhicule qui aurait seulement l'air de vouloir forcer le barrage...Dans ces cas-là, il fallait mieux rouler en Mercédès qu'en berlingo. Les gardes pouvaient avoir alors une petite hésitation. Roch appréciait les hommes sûrs de leur bon droit et il dit pour mettre l'autre à l'aise :

- Quand j'ai fini ma livraison, voulez-vous que je vous ramène chez vous pour vous laisser vous décider ?
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MessageSujet: Re: {Achevé} Pour enfourgonner des p'tits humains, il faut une fourgonnette ... Sam 20 Sep - 15:00



Le trajet jusqu'au lieu de livraison s'était déroulé dans un silence réservé seulement rompu par les indications fournies pas Monsieur Destienne junior. Je conduisais prudemment, tout en souplesse, évitant les vélos, piétons et autres camions de livraison qui empiétaient parfois sur la chaussée. J'appréciai la maniabilité du véhicule malgré son aspect plus utilitaire que ma vieille Nevada. Une fois arrivé devant l'Hôtel de Ville, je me garai devant l'entrée et écoutai, tout en l'aidant à décharger les colis sur le diable, les excuses de l'imprimeur au sujet de la défiance qu'imposaient les récents événements. Je hochai la tête d'un air compassé.

- En effet, nous traversons une époque des plus troublées. Je me demande bien quand tout cela va prendre fin. Remarquez, pas que cela impacte négativement mes affaires. Mais l'ambiance a changé. A qui faire confiance désormais. On dirait bien que toutes les sphères sont touchées par ce nouveau fléau.

Observation, inquisition silencieuse. J'avais bien remarqué la façon dont ce producteur d'imprimés m'observait et je le trouvais finalement un peu suspect. Il valait mieux en dire le moins possible et conserver une attitude neutre. Je me rassis sagement au volant, laissant l'homme accomplir sa mission. En attendant, après avoir répondu à son petit signe de la main par un geste empreint d'amicalité, j'actionnais les différentes commandes de "confort" pour vérifier qu'elles fonctionnaient. Après tout, j'allais payer mon achat comptant et si la maison avait l'air honnête, l'ancien conducteur pouvait bien ne pas avoir remarqué une défectuosité dans les commandes. Tout semblait en ordre: ventilation, chauffage, réglage des sièges, même s'il était archaïque. Monsieur Destienne avait fait preuve de célérité. Au moins ne mentait-il pas en affirmant qu'il avait des heures précises pour ses livraisons. J'embrayai et démarrai prestement en écoutant attentivement l'itinéraire qu'il me suggérait.

- C'est intéressant, ce petit laisser passer, sur le pare-brise. Mais, en effet, vous avez raison, les morts n'ont pas d'urgence vitale, qu'ils soient immortels ou pas. Ahaha quel oxymore! Les morts immortels ... Je veux dire que les vampires ne s'embarrassent pas de fleurs lorsqu'ils trépassent. Au contraire ils produisent un peu d'engrais...

Je m'aventurais, je m'aventurais. Un peu de piment et d'humour pour évoquer la fin de nos chers maîtres. C'était un risque à prendre face à cet homme un peu secret qui se tenait à mes côtés. S'il était un agent de surveillance à la solde du Cercle, quel était le risque ? On me mettrait une amende pour humour douteux au sujet de la fertilisation des fleurs ?

- Quant à nous mortels, une fois que nous sommes morts, les fleurs n'ont pas besoin d'arriver dans la minute. Elles prendront leur temps pour livrer leur parfum et leurs couleurs... De toutes façons, elles aussi se décomposeront sur la tombe ... Rien ne dure, et tout retourne toujours à cette bonne vieille terre... même les Immortels !


Je garai le véhicule à l'endroit réservé après avoir respecté en tout point les consignes de mon co-pilote.

- Je vous laisse faire votre travail. Oh je préférerai conclure la transaction sitôt que vous aurez fini. Je ne vais pas abuser de votre temps puisque cet engin me convient parfaitement. Il est très agréable à conduire et sera très pratique pour mes activités. C'est moi qui vous raccompagnerai chez vous pour signer le contrat.

Il était hors de question que Monsieur Destienne sache où j'habitais. L'adresse que j'indiquerai sur le contrat serait bien sûr un faux allant avec ma fausse identité, tous documents que j'avais payés à prix d'or au marché noir. Je lui adressai un sourire mielleux, un peu mis en alerte par cette amabilité étrange. Un vendeur proposait rarement un délai de réflexion à son acheteur. Au contraire, il était le plus souvent pressé de voir l'affaire entendue. Que me cachait et oiseau-là sous son bonnet d'hiver ?


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MessageSujet: Re: {Achevé} Pour enfourgonner des p'tits humains, il faut une fourgonnette ... Dim 21 Sep - 9:24
Le fleuriste semblait n'éprouver aucune inquiétude à l'idée de se rendre dans ce haut lieu de la puissance vampire et affichait une sorte de consensus bon enfant, passant légèrement des formules prudentes "je me demande quand cela va prendre fin" ou élégammnt stéréotypées". A qui faire confiance désormais" aux plaisanteries sans conséquences sur les Vampires. Ordinairement un citoyen non officiellement autorisé ne restait pas d'humeur primesautière quand on se dirigeait vers le quartier des ministères, tous regroupés derrière  la Curtea Veche, le nom que les vieux vampires  nostalgiques de Dracula.donnaient à  l'Assemblée du Cercle. Approcher du centre même de l'impérialisme vampire mettait mal à l'aise le citoyen ordinaire car la tyrannie impose la mauvaise conscience. On est toujours plus ou moins coupable sous l'oeil du maître absolu.
Roch avait observé cet état d'esprit chez les intérimaires qu'il prenait pour les livraisons importantes. Tous se taisaient en approchant de l'Assemblée et se faisaient petits, effacés en déchargeant les colis, n'osant lever les yeux, dévisager un garde, humbles, serviles. Rien que pour cette terreur rentrée, cet avilissement, Roch se disait qu'il avait raison de tuer du vampire.
Lui aussi il obéissait mais son tôle à l'imprimerie n'était là que pour dissimuler ses autres activités. L'Imprimerie restait un artisanat, propère mais de petites dimensions, et on aurait pu s'arranger avec un simple mi-temps . Mais son père  le laissait libre de s'organiser, de ne pas justifier son emploi du temps, sans doute par reconnaissance envers le seul de ses fils à  travailler avec lui. Ce qui n'empêchait pas l'imprimeur de lui reprocher qu'il n'ait pas voulu "apprendre le métier", qu'il soit un dilettante, un rêveur.
Depuis quelques temps, un autre reproche paternel s'ajoutait à ces regrets : Roch demeurait un célibataire convaincu, comme l'aîné, Noé. Laisser l'imprimerie à un Destienne devenait une obsession chez le vieil imprimeur. Mais Roch ne voulait pas s'engager, tant qu'il ne saurait pas ce qui était arrivé à Claire à laquelle il pensait toujours, depuis  sept ans .  Il sentit l'amertume  revenir du fond de son être et par contraste, la joyeuse convivialité de son chauffeur improvisé lui parut  de nouveau comme un peu artificielle, ce qui le ramena au moment présent et il secoua sa rêverie et revint à Plantif ; lui au moins ne se privait pas d'ironiser sur les vampires ; rien de compromettant d'ailleurs : les blagues habituelles sur la mort, tout à la fois spectaculaire et dérisoire, des prétendus Immortels.
Pour maintenir le contact, Roch pensa y aller de sa propre histoire drôle mais il ne trouva que :
Que répondre à un vampire qui est fatigué de son existence ?
Va te pieuter !
et elle était archi-connue comme le célèbre mais usé: "Viens, on va boire un cou !"
Ce qui était insolite chez Plantif, c'était moins ce qu'il disait que sa manière de  s'exprimer. Un langage à la distinction aisée où on dit cela et non ça et désormais plutôt que maintenant,  une syntaxe qui manie spontanément l'inversion et l'incise, où on sait ce qu'est un oxymore. Curieux pour un planteur d'ifs et de chrysanthèmes. Roch s'attendait à un imparfait du subjonctif avant la fin du trajet. Se souvenant de la pointe d'accent, il se dit que les étrangers ayant appris la grammaire en même temps que la langue, parlaient parfois un français plus racé et plus correct que celui de bien des nationaux.
D'ailleurs,  il n'était pas rare que des humains ayant pu étudier au delà de la stricte formation professionnelle, se voient obligés de prendre des emplois sans rapport avec leur niveau. L'Eglise conservait seule un droit à la transmission de connaissances désintéressées. Plantif pouvait très bien avoir suivi un enseignement de séminariste avant de jeter sa future soutane aux orties et se faire une place dans le créneau étroit de l'horticulture funéraire.
Roch était de plus en plus intéressé par  les perspectives offertes par sa curieuse profession. Il pouvait circuler dans un véhicule rempli de plantes en pots ou de gerbes avec des rubans violets portant "A ma chère épouse"" ou" Regrets éternels", tous objets qu'on a légitimement scrupule à contrôler. Ne pouyait-on pas utiliser ces opportunités pour transporter certains objets, ou même sujets, sans soulever de curiosités malsaines ?  Plantif traficotait peut-être avec les vivants tout en fleurissant les morts.

On arrivait à destination et la barrière d'entrée de la cour où les livreurs étaient admis se leva sans autre formalité devant le macaron immédiatement identifié par  le contrôle radar. Puis deux gardes vampires s'approchèrent avec des molosses renifleurs d'explosifs. On disait que leurs gardiens étaient entraînés également à identifier les odeurs suspectes, ce qui était possible, l'odorat du vampire n'était pas seulement développé pour réagir au sang  humain. Mais les chiens ajoutaient un côté bestial et inquiétant à cette inspection olfactive et les vampires avaient toujours aimé les mises en scène à faire peur.
Un commis reconnut Roch et s'approcha :

-Salut, l'artiste ! Tu as retiré ton panneau publicitaire ?
Sitôt la nouvelle Peugeot reçue et la mise en vente de l'ancienne voiture, Camille avait en effet fait gratter l'enseigne peinte sur les côtés de la Berlingo

Imprimerie d'Art Destienne.
Restauration de livres anciens- Reliures
Roch expliqua la situation et le commis lui indiqua la place attribuée à la voiture.
Plantif  se gara  et c'est alors qu'il déclina l'offre de Roch, pourtant tout à son avantage, de le déposer chez lui. Ajouté à sa hâte insistante de conclure l'affaire sur le champ, ce refus intrigua décidément le chef clandestin. On n'achète pas une voiture même en urgence comme une paire de chaussures -je viens, j'essaie, je paie et je pars en les gardant aux pieds.
Roch se borna à répondre rapidement :


-Je ne comptais pas rentrer à l'atelier mais on en parlera tout à l'heure. Ne bougez pas. Ici, il y a du personnel pour décharger. Je file au bureau pour ne pas les faire attendre et perdre mon tour. Vous savez ce qu'est l'administration..

Il s'éloigna, perplexe.
Pourquoi cette hâte à disparaître avec la voiture ? Plantif avait précisé dès le début qu'il avait l'argent avec lui. Payer en espèces une somme pareille, c'était une invite aux demandes de ristourne. "Je paye comptant. Pas de chèque, ni vu ni connu. Faites-moi une fleur. "
Ce conducteur, aussi pressé fût-il, ne pouvait ignorer que le changement d'identité du propriétaire devait obligatoirement être déclaré au bureau des Affaires Humaines par les deux parties et qu'il devrait s'y présenter pour retirer les nouveaux documents et évidemment payer la  taxe sur l'achat. On était dans un régime dictatorial et les opérations de ce genre étaient surveillées, surtout avec les réglementations liées à la pénurie d'essence et  au contrôle des déplacements. La voiture  ne serait à Plantif qu'après ces formalités. Roch pouvait la lui laisser en attendant, mais à titre de prêt à l'amiable.
Pendant qu'il attendait qu'on lui vérifie ses envois et tamponne ses reçus, ces idées continuèrent à tourner, le laissant partagé entre l'intérêt pour un quidam contournant vraisemblablement les lois et la méfiance envers un toujours possible espion du fisc.  
Première hypothèse : Si la fourgonnette devait servir pour  un trafic régulier qui n'avait rien à voir avec le transport d' innocents bégonias, ce type ne comptait donc pas déclarer le véhicule sous son vrai nom. C'était plus grave que de chercher à ne pas payer la taxe tout de  suite.
 Seconde hypothèse :cherchait-il un véhicule avec un macaron pour pénétrer dans un entrepôt , voler du matériel  puis le coup fait, abandonner la voiture dans les squats où elle serait aussitôt désossée, il était très difficile de voler une voiture dans le Paris des vampires . On se faisait repérer par les barrages aussitôt prévenus. Mais il savait que le macaron serait retiré et il n'avait pas interrompu la transaction.
Conclusion :La fausse identité pour mener à bien un petit trafic de contrebande était beaucoup plus plausible et l'histoire des fleurs funèbres une idée pour détourner l'attention.  Tout cela était bien intéressant
Le Comité n'acceptait pas n'importe quel petit malfrat  mais la contrebande dans un système injuste peut avoir une certaine justification et il fallait du courage pour vouloir truander le Cercle . Parfois, c'était ainsi que commençait la révolte active.

En retournant  près de la voiture, Roch n'avait pas encore une idée très nette de ce qu'il allait entreprendre. Tout ce qu'il lui fallait c'était pouvoir retrouver Plantif, le filer et voir s'il pouvait être approché pour le Comité. Il fallait tenter d'en savoir un peu plus sans l'alerter et voir comment il réagirait si on parlait contrebande.
En s'asseyant près de lui, Roch  prit aussitôt la parole :


-Voilà qui est fait. On vous a laissé tranquille ?  Vous avez vu comme le commis a repéré que la voiture n'avait plus son enseigne ? C'est considéré comme louche pour un véhicule utilitaire. Mais  le macaron est suffisant. Vous savez qu'on ne peut le désincruster sans le casser en deux. Ils sont malins...Pas moyen de le voler ni de le revendre.

La berlingo démarra et profitant du fait que Plantif devait manoeuvrer à travers les chicanes  compliquées de la sortie, Roch poursuivit

-Alors, vous n'avez pas changé d'avis ? Vous préférez revenir à l'imprimerie ? Vous habitez loin ?

Il attendit la réponse et reprit :

-Il est vrai qu'il doit être difficile de cultiver des  fleurs dans le Paris urbain. J'ai un ami qui fait pousser des légumes vers Montrouge  entre deux ateliers et un autre à Montmartre en plein dans les Squats . Ils mettent des pièges pour décourager les chapardeurs de carottes et de pommes de terre.
Il faut bien se débrouiller, n'est-ce pas,  à notre époque. Dites, vous qui fréquentez les cimetières, c'est vrai ce qu'on dit des employés des pompes funèbres, qu'ils sont capables de trouver du métal pour les familles qui tiennent à mettre un crucifix d'argent  entre les mains de leur défunt ? Et aussi que certains fossoyeurs malhonnêtes récupèrent ces objets pour alimenter le marché noir ?  Je dis malhonnêtes parce que les familles seraient très choquées de l'apprendre et que je suis pour la solidarité entre humains.

Et il ajouta avec la prudence d'usage :

- Evidemment, le plus sage est de suivre la loi.
Il se tut, se demandant si Plantif allait se déboutonner un peu, volontairement ou sans s'en rendre compte.
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Baxter Finnes
MessageSujet: Re: {Achevé} Pour enfourgonner des p'tits humains, il faut une fourgonnette ... Lun 27 Oct - 11:03

Je levai les mains en signe d'impuissance lorsqu'il me conseilla de ne pas bouger. Où voulait-il donc que j'aille ? Faire causette avec les gardes ? Aller leur taper une cigarette ? Quoique j'aurais pu en profiter pour faire quelques repérages de beaux spécimens, mais entrer dans les bâtiments, certainement pas. Je pouvais aussi bien observer les allées et venues assis derrière mon volant. Destienne semblait avoir ses habitudes dans la maison et avoir installé des relations de courtoisie avec les employés. Les humains et les vampires étaient finalement du même bois. Tous ces discours sur la solitude du mordeur de fond, c'était un peu surfait. Tout dépendait de l'individu et de son caractère mais il y avait des sangsues aussi grégaires que des moutons. Des Immortels qui cherchaient un peu de "chaleur humaine ". J'eus un petit ricanement à formuler cette évidence dans ma tête. On veut toujours ce qu'on n'a pas ou plus, n'est-ce pas ? Il parait que certains vampires ont la nostalgie de leur humanité, comme quoi être un buveur de sang ne rend pas plus intelligent. Qu'est-ce qu'on pouvait bien regretter au fait d'être humain ? C'était une nostalgie à vomir, obscène et mal placée selon moi. Encore une raison de plus de trouver les vampires antipathiques. S'ils avaient travaillé , tout comme moi, à embaumer les leurs du temps de leur "humanité", ils ne porteraient sans doute pas un regard si mélancolique sur cet "état" terriblement mortel au final. Il n'y avait rien de fun à finir pourrissant. D'ailleurs, certains de mes semblables préféraient la crémation. Une façon plus rapide de retourner à la poussière. Et surtout plus simple et plus propre. Héritée des vikings qui étaient loin d'être bêtes.

Je fus tiré de mes réflexions philosophiques par Monsieur Destienne qui en avait fini avec sa livraison. Non personne ne m'avait embêté, quelle idée ! Les vampires n'embêtaient pas, ils saignaient à mort, ils mordaient, ils charmaient, ils étranglaient, ils dépeçaient. Bon, en soi cela pouvait être ennuyeux pour la victime mais une fois morte, elle n'avait plus d'embarras. Je hochai la tête à la remarque de mon potentiel vendeur.

- Ils sont loin d'être bêtes... Je me disais ... Si vous ne pensiez pas rentrer chez vous, je peux fort bien vous déposer en ville, à l'endroit de votre choix. Pour les formalités j'ai pensé que vous pouviez m'envoyer la partie détachable du formulaire à la poste restante que j'utilise pour mes correspondants étrangers. J'ai l'intention de passer demain à la Kommandantur pour mettre ma partie en règle. De toute façon je crois que c'est presque fermé à cette heure. L'occasion m'intéresse vraiment. Le véhicule a été bien entretenu et puis en cas de réclamation, je sais où vous trouver, ajoutais-je en riant doucement tout en le fixant avec insistance.

Je savais à quel point mon regard pouvait mettre certaines personnes mal à l'aise. A vrai dire, plus j'y pensais, plus je trouvais ce type suspect. Trop calme, aimable et bon enfant pour être honnête. On ne pouvait être humain dans le monde actuel sans afficher une sorte de lassitude et de fatalisme. Or Destienne était presque joyeux de vivre, il avait dans le regard une sorte de lumière de non renonciation. Cet homme n'était pas brisé et résigné comme tous ceux que je croisais. J'aurais donné cher pour savoir ce qui lui donnait cette éclat. Ohh, on aurait pu, bien sûr me faire remarquer que j'affichais aussi une amabilité teintée de joie et de bonne humeur ... Voilà, c'était ça : Destienne était de bonne humeur, comme quelqu'un qui est content de lui. Comment pouvait-il l'être ? Moi, je le savais! Un homme n'affiche cet état que lorsqu'il a le sentiment d'avoir accompli "ce qu'il faut", une sorte d'auto satisfaction issue de  ce constat: "j'ai fait le bon choix". Or, de choix, de libre arbitre, les humains en avaient peu de nos jours. Qu'est ce qui rendait notre imprimeur si content de lui ? Suspect , très suspect... Moi je savais  avoir fait le bon choix et faire ce qu'il fallait, et cela me rendait joyeux, parfois euphorique même, avec une sorte de vertige délirant, à la pensée du "bon labeur " déjà accompli. Mais lui ? C'était quoi son trip ?  

Doublement suspect... Il était très curieux en plus. Voulait-il savoir aussi si j'avais un poisson rouge, si j'aimais les femmes ou les hommes et si j'étais vacciné contre la rage ? Tout ce qui aurait dû l'intéresser, c'était si j'avais de quoi payer. Je hochai la tête lorsqu'il parla de ses amis jardiniers.

- Hé bien disons que je me débrouille. Ce qui est le plus compliqué pour le quidam, c'est de se procurer de l'engrais. Vous n'êtes pas sans savoir ... Si vous avez des amis jardiniers -je le fixai toujours intensément- que l'engrais entre dans la composition de certaines bombes... Les "autorités" en contrôlent donc le commerce de façon draconienne. Fort heureusement, j'ai mes petits fournisseurs personnels et ... je suis assuré de leur discrétion. A-t-on déjà vu un mort aller déposer plainte parce qu'on lui a volé son terreau ? Vous connaissez l'adage, rien ne se perd, rien ne se créé, tout se transforme. Finalement, c'est de bonne guerre, s'ils veulent de belles fleurs sur leur tombe, il faut qu'ils y mettent un peu "du leur". Il est bien souvent plus facile de négocier avec un mort qu'avec un vivant...

A ce stade là, l'imprimeur devrait commencer à avoir peur. Je savais, pour l'avoir fait maintes fois, que ce genre de menace voilée, distillée avec un certain regard faisait frisonner le tout venant. Pas les vampires bien entendu. Trop arrogants! Et puis le fait d'être moins dérangeant mort que vivant, tombait un peu à l'eau avec eux, était même une contre vérité: ils étaient déjà morts ... et très enquiquinants. Mais chez un humain, je faisais toujours un effet glaçant. Que je m'efforçais de contrebalancer tout de suite après par un sourire charmeur et un petit éclat de rire ponctué d'un " je plaisante! il faut bien rire, non ? ". Léger raidissement à sa dernière allusion. Pourquoi parlait-il d'argent ? Bah après tout, c'était la substance la plus illégale qui soit. Elle exerçait sur tous les humains un attrait quasi mystique. Ce type n'était pas différent de tous les autres. En revanche, son couplet sur la solidarité entre humains me fit grincer des dents. Elle était où la solidarité lorsqu'Amelita s'était fait massacrer par ce vampire ?

- Oh vous savez, l'argent a largement dépassé le prix de l'or actuellement. Les embaumeurs que je connais conseillent toujours aux familles des défunts d'opter pour l'or ou le plaqué si ce sont des personnes modestes. C'est moins risqué et ça évite effectivement les exactions. Car bien entendu, il y a des fossoyeurs peu honnêtes et, soyons francs même certains employés des pompes funèbres qui facturent de l'argent pour du métal vieilli. Le seul intérêt de l'argent, voyez-vous, c'est qu'il renforce l'effet de la croix... Au cas où votre défunt ne le serait pas tant que ça... Si vous voyez ce que je veux dire. On a eu un cas à Marseille, hein. Le "mort" s'est dressé sur la table d'embaumement sitôt que le collègue a voulu commencer son travail et ... l'a mordu, bien entendu... Quelle tragédie. Le test de la croix marche normalement et on est censé leur appliquer sur le front. Mais c'est idiot... Si cela révèle leur nature, cela ne les repousse pas...C'est du mythe, le vampire qui s'enflamme à la vue d'un crucifix. Il est mal à l'aise et il le fait fondre du coup ou brûler s'il est en bois. Sauf s'il est en argent. La ça leur fait de sacrées brûlures sur la peau... Et si on laisse longtemps... Passez-moi l'expression... Ils en crèvent...

Je redémarrai le moteur et me dirigeai vers la sortie. On allait finir par être suspects à discuter ainsi dans la voiture. Je souris et fis un clin d’œil à mon imprimeur.

- Discuter de l'amour des vampires pour l'argent, dans un de leurs repères vous avouerez que c'est un peu risqué ... Il vaut mieux qu'on prenne du champ. Et ... je suis d'accord avec vous, il vaut mieux donner une image d'honnête homme par les temps qui courent. Quant à la solidarité entre humains... C'est un peu un luxe de nos jours, vous ne croyez pas ?  

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MessageSujet: Re: {Achevé} Pour enfourgonner des p'tits humains, il faut une fourgonnette ... Sam 22 Nov - 0:36
Roch tiqua en entendant le mot Kommandantur. Le terme, venu d'un passé lointain d'occupation étrangère, était  parfois utilisé par les Parisiens pour souligner l'aspect tyrannique et suspicieux des centres administratifs du Cercle.  Etait-ce une tentative de Plantif pour savoir si ce livreur de colis pour vampires allait lui dire d'un air inquiet de surveiller ses expressions  ou au contraire qu'il lui ferait un clin d'oeil complice  pour montrer que les vampires c'était la plaie de l'humanité ? Quoi qu'il en soit, Plantif n'aurait pas dû le dévisager avec cette insistance que ne justifiait en rien des propos aussi anodins. Cherchait-il à le mettre mal à l'aise par cette insolente fixité du regard, contraire à tous les usages sociaux ?

Le type devait être un peu barge. De ces originaux tranquilles, estimés de leurs voisins et loués par la boulangère du quartier. "Monsieur Plantif ? Un homme charmant, toujours le mot pour rire. "  De ceux qui vivent dans leur monde intérieur et savent très bien paraître vivre dans le nôtre. Ils ne délirent pas, ne se précipitent pour vous frapper en se prenant pour l'Antéchrist. Mais ils s'arrangent pour se défiler de toutes les obligations sociales un peu trop  prenantes, trop révélatrices, organisent leur vie pour vivre comme ils l'entendent avec leurs manies ou leurs vices sans être dérangés. La plupart du temps, ils sont inoffensifs ou savent ne pas révéler leurs petits secrets dérangeants. A leur mort, on découvrira parfois que le voisin si discret, si convenable, avait peint des scènes de diableries obscènes sur tous les murs de son logis ou bien qu'il collectionnait des chats noirs au fond de sa cave, empaillés par ses soins dans des attitudes étranges. Mais exceptionnellement ce peut être aussi de dangereux désaxés, comme ceux qui se font pincer un jour avec trois cadavres de femmes sous leur terrasse. Que cachait Monsieur Plantif sous ses chrysanthèmes et son langage fleuri ?

On faisait du surplace pour sortir de la cour. Les barrages filtrants semblaient renforcés. Entre les répliques de la conversation s'installaient des plages de silence, chacun un instant replié sur ses pensées secrètes.
Roch se demandait une fois de plus s'il n'était pas lui aussi un peu barge et même plus qu'un peu, de mener cette double vie, tout cela parce qu'il pensait nécessaire de lutter contre la barbarie vampire avec les mêmes armes que celles de l'ennemi : la violence meurtrière. Tu m'égorges ? Je te fais exploser. Etait-ce une manière saine de réagir et de soutenir ce qui distingue l' homme de l'animal : la  raison et la conscience morale ?
Certes il n'en éprouvait aucun plaisir. Le sentiment du devoir accompli ne lui apportait au mieux qu'une froide satisfaction quasi mathématique devant la constatation : tant de vampires en moins aujourd'hui. Il faut continuer. C'était la guerre, oui, mais il n'y a pas de bonne guerre, comme  il n'y a pas de bonne conscience pour l'homme moral. Sartre, ce philosophe d'un autre temps et que lui avait fait lire son frère Noé,  disait que  ceux qui avaient bonne conscience, c'étaient forcément des salauds.
Parfois il se réveillait en sueur au milieu de la nuit, pensait : "C'est fini ! J'arrête.. je veux vivre tranquille.Ils sont toujours là. Le Comité ne sert à rien..." Mais il savait que ce n'était pas vrai. Le Comité rappelait aux vampires que les hommes n'étaient pas du bétail et ce n'avait pas été inutile d'employer la manière forte pour le leur faire admettre. Pour empêcher la révolte générale des peuples désespérés, le Cercle avait compris qu'il fallait lâcher du lest. L'ennui avec les vampires était qu'ils ne vivaient pas au même rythme que les mortels. Cecil Osbern et son prédécesseur avaient mis des décades à faire s'infléchir la politique des Vampires. Les résultats à long terme des actions du Comité n'étaient  perceptibles qu'après la disparition des générations qui les avaient entreprises.  On avait vraiment l'impression que rien ne changeait. mais on avait survécu et c'était une victoire.
Si les vampires avaient continué sur la voie des massacres incontrôlés, les hommes se seraient dispersés dans la nature, y auraient dépéri rapidement et les vampires eux-même auraient suivi le chemin de  l'extinction.
Parfois on pouvait même se demander si ce schéma - les vampires feront disparaître les hommes et ainsi se détruiront eux-mêmes - n'était pas le fait même d'un destin inévitable, inscrit dans l'entropie qui conduit vers la fin de toute chose. Martial haussait les épaules à ce genre de réflexion et disait qu'entropie ou pas, il se moquait pas mal de savoir si dans cinq ou six cents ans, la terre ne porterait plus de vampires ni d'hommes. Lui, il voulait ne pas mourir sans savoir qu'il avait eu son mot dire, qu'il l'avait dit et que ce mot c'était survivre. Et finalement, les vampires du genre Osbern pensaient de même pour ce qui les concernait en tant qu'espèce..  Stagner dans un présent perpétuel ne mène qu'à la perte de toute volonté de continuer. Osbern voulait un avenir pour les Vampires, tout comme les hommes se battaient pour conserver le leur.
 Bon, inutile de philosopher dans le vide . Il est vrai que  pour une fois qu'il avait un chauffeur, il pouvait se le permettre...mais vraiment, ce chauffeur n'était pas  clair. Avec quelle  maîtrise, il cherchait à régler la situation de manière à ne pas laisser de trace. La poste restante ! Il le prenait pour un enfant de choeur ?
 Et maintenant cette histoire de terreau ? Qu'insinuait-il ? Il utilisait la terre des tombes comme engrais pour ses plantations ? Et alors ? Les jardiniers avaient tous leurs trucs . Les engrais chimiques étaient rares, coûteux et  contrôlés, mais les engrais naturels, organiques ou végétaux, avaient repris leur importance. Le gâchis et les nez dédaigneux, c'était bon autrefois. Hector Plantif avait son petit trafic comme tout le monde. Il fallait bien prendre quelques risques pour améliorer l'ordinaire. Tous les citoyens avaient leurs réseaux  personnels de lutte contre la pénurie. De ce manque perpétuel était né un esprit de débrouillardise, de recherche incessante de petits profits discrets. Le marché noir..  depuis deux siècles, il faisait partie du quotidien des hommes ordinaires et des vampires désargentés. Les gens se méfiaient bien sûr, mais ils étaient aussi pressés par la nécessité  de trouver un supplément par ci, une bonne affaire par là. C'était d'ailleurs presque étonnant que Plantif ne se soit pas renseigné plus ou moins directement quant aux possibilités de récupérer un petit quelque chose d'une industrie privilégiée comme l'imprimerie. Des chutes de bon papier ?  Des livres invendus  qu'on allait mettre au pilon ? Des images pieuses en trop ? Ça peut toujours servir, ne  serait-ce qu'à faire du feu..
  La lueur bizarre qui brillait de temps en temps dans les yeux clairs, presque enfantins, du jardinier funéraire finissait par mettre mal à l'aise d'autant que Roch avait noté qu'elle apparaissait quand Hector Plantif venait, par un beau petit discours convivial, de contourner une proposition qui aurait pu le conduire à se dévoiler quelque peu.La défiance et le secret étaient comme un voile gris qui se tendait derrière lui, rendant tous ses arrière-plans invisibles.  Bref, un excentrique ou un faux-jeton, se dit Roch pour justifier son antipathie grandissante envers l'individu.
Roch avait déjà noté que Plantif aimait à présenter sa profession sous l'angle  de l'humour noir, et par là même à se moquer des convenances,  voire à mettre mal à l'aise et même à faire peur.
Mais s'adressant à Roch  cette intention retombait remarquablement à plat. Question cervelles en bouillie et  cadavres abandonnés à pourrir au coin d'une embuscade, le Second du Comité était blindé.
L'allusion aux explosifs l'avait un peu alerté mais si un lien était fait entre lui et le Comité, il aurait déjà été arrêté. De toutes façons, avec l'argent,  c'étaient les produits dont la possession était le plus gravement sanctionné et pour beaucoup, en parler était en soi une provocation, ce qui allait bien avec la personnalité de Plantif .
Roch eut le petit rire de politesse un peu forcé que s'autorise le sage bourgeois quand on risque une plaisanterie de mauvais goût. Il aurait pu aussi se signer comme les bons croyants quand on parlait de la mort, ou murmurer un "Que Dieu nous ait en sa sainte garde" devenu aussi machinal que le "A vos souhaits" des éternuements. Mais il ne se sentait pas d'humeur à rajouter la  bigoterie au rôle qu'il tenait. L'autre insista, brodant sur les thèmes traditionnels du crucifix inefficace et de l'effet de l'argent sur le métabolisme vampire.
Soi. L'individu était bizarre, vaguement inquiétant mais quant à lui, il devait vendre la voiture et il avait un rendez-vous. Autant en finir rapidement.
Comme  le passage dégagé leur permettait enfin de rejoindre la rue,  Roch répondit par un vague assentiment aux remarques désabusées de Plantif sur le manque de solidarité, puis il ajouta:

-Pour le formulaire nous n'avons que 48 heures pour opérer le changement de propriétaire et payer les droits après le paiement et la remise du véhicule. Mon père est plus au courant que moi et est très attentif à ne pas aller à l'encontre des lois. Nous pourrions nous donner rendez-vous à la kommandantur, comme vous dites. C'est ouvert à 10 heures demain. Nous en aurons pour dix minutes et ensuite, vous ne risquez pas de vous faire harponner au moindre barrage. Surtout si vous transportez du terreau suspect... Vous n'auriez pas votre moitié de formulaire en poste restante avant deux jours et cela sera hors délais. Et je ne crois pas qu'on l'acceptera sans vérification.

Il espéra que le jardinier, quoi qu'il  envisage de faire avec la fourgonnette suivrait le bon sens qui consiste à ne pas se faire remarquer quand on vit dans une dictature.

-Alors , on se voit demain ?  C'est juste une signature et un timbre fiscal. Et maintenant, si vous vouliez me reconduire à l'imprimerie ? Je ne me sens pas de traîner dans Paris avec l'argent de la vente.

Et sachant d'avance que le jardinier voleur de la terre des morts allait ne pas aimer sa proposition, il ajouta d'un ton décidé pour le coincer davantage :

Vous avez  le numéro de téléphone de l'imprimerie en cas d'empêchement, n'est-ce pas ? . Au cas où je ne pourrais venir, on enverra un employé avec une procuration mais on vous préviendra. On peut vous joindre ?

Roch eut un petit ricanement intérieur et paria sur le portable en dérangement ou un numéro bidon. Le type voulait se tailler avec la camionnette. Non pour la voler, puisqu'il payait, mais pour échapper aux contrôles du Cercle. Un trafiquant à coup sûr. Personnellement, cela ne le gênait absolument pas, au contraire. Mais il ne voulait pas d'ennui pour son père. Ni pour lui... Il espéra que Plantif comprendrait son propre intérêt. Ce drôle d'homme était à suivre : qu'il trafique de l'argent ou de la potasse, ou des deux, ce pouvait être une bonne adresse pour le Comité.
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Baxter Finnes
MessageSujet: Re: {Achevé} Pour enfourgonner des p'tits humains, il faut une fourgonnette ... Mar 27 Jan - 19:33
Ahh le petit malin ! Cet imprimeur ! Je voulais bien qu'on me pende si c'était d'ailleurs seulement un imprimeur. L'homme était trop finaud pour ne faire que charger des presses toute la journée. Ou alors, il avait lu le Prince de Machiavel et Le Joueur de Dostoïevski en long en large, en travers et en dedans... Par tout moyen, il essayait de m'acculer à une impossibilité de répondre à ses questions. D'abord me déposer, puis ensuite me joindre. Il voulait mon adresse à toute force. Cherchait-il un colocataire ? J'étais presque tenté de lui demander s'il avait le béguin pour moi et d'ajouter que je n'invitais jamais chez moi le premier soir... Ni les autres non plus, d'ailleurs. Certes, il y avait l'incontournable loi vampirique des 48 heures qui ne jouait pas en ma faveur. Son inquiétude et sa volonté de rester en accord avec la législation des dents longues pouvaient être légitimes sans paraître pour autant suspectes mais on ne me la faisait pas. J'eus un sourire tellement suborneur que même une James Bond girl en concurrence avec moi n'aurait eu qu'à aller se rhabiller.

- Vous n'y pensez pas! Ne dérangez pas un de vos commis pour moi en cas d'indisponibilité. Je sais la main d’œuvre rare et hors de prix, et plus encore lorsqu'on parle de personne qualifiée. Si vous ne vous présentez pas, c'est moi qui viendrais m'enquérir moi-même de ce qui vous retient et de l'homme de confiance que vous mandaterez pour me céder légalement le véhicule. Avec le prix plus que raisonnable que vous en exigez, c'est bien la moindre des choses que je me débrouille pour faire tamponner ce fameux timbre.


Je pensai immédiatement à ce cher Blaise Granier, grossiste en graines, qui me devait plus d'un service.

- Il est possible que ce soit mon associé qui vienne la chercher car je dois m'occuper d'une cérémonie d'inhumation demain matin et comme cette famille a un chagrin phénoménal, je suis bien incapable de dire à quelle heure j'en aurai fini. Quoiqu'il en soit, si c'était le cas, il serait muni d'une procuration et d'un fac-similé de ma carte d'identité. Je vais par ailleurs vous laisser l'originale en gage ainsi vous pourrez comparer. J'ai ma carte professionnelle pour le cas où la maréchaussée me contrôlerait. Ça marche aussi !

Nous étions enfin sortis de l'enceinte du bâtiment administratif vampirique. La circulation, bien qu'encore dense, reprit un peu de mouvement. Je me tournai sur mon siège pour lui faire face, alors que nous attendions à un feu rouge. Mon adresse figure sur cette carte d'identité -bien entendu, elle était absolument fausse, mais Destienne y trouverait un graineterie qui pourrait faire un moment illusion. Le temps de vérifier s'ils avaient à voir avec moi, je serais déjà loin. Il s'avèrerait plus tard que c'était un de mes anciens fournisseurs, avec lequel j'avais arrêté de travailler depuis qu'ils avaient essayé de me vendre des graines donnant des plants stériles donc à usage unique. Je donnai de mémoire, j'en avais une excellente, le numéro de Blaise et je hochai la tête à la demande de mon vendeur.

- Je vous raccompagne avec le plus grand plaisir. Comme je vous comprends, les rues sont tellement peu sûres !  Avec tous ces meurtres, ces derniers temps ...En prime et pour votre amabilité, voici des coupons réduction chez mon fournisseur en plantes de décoration funéraire. Si vous n'êtes pas superstitieux, il fait aussi de fort beaux bouquets, pour l'élue de votre cœur.
J'avais failli dire "de votre bonnet".

Nous roulions à présent depuis vingt bonnes minutes dans les rues de la capitale et, finalement, en compagnie de Roch, je n'avais pas vu le temps passer. Lorsque nous nous garâmes devant le portail déjà familier de l'imprimerie je ne pus m'empêcher de dire très vite:

- Me voici prêt à vous embarquer votre vieille complice. Je ne vais pas trainer pour ne pas rendre la séparation et la page qui se tourne plus délicats que nécessaire. J'ai envie de vous dire, à bientôt dans mon commerce mais le plus tard sera le mieux ! Vous m'être si sympathique...

Allait-il enfin lâcher ce document que je devais le lendemain, apporter pour une part à l'administration préfectorale, et descendre de la voiture ? Le temps sembla à nouveau avoir ralenti son cours. La journée avait finalement été assez chargée ...
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MessageSujet: Re: {Achevé} Pour enfourgonner des p'tits humains, il faut une fourgonnette ... Mer 4 Mar - 1:58
Durant la fin du trajet, Plantif ne se départit pas de sa bonne humeur affichée. Son amabilité empressée, son style d'homme du monde- ce n'était pas un simple produit du Collège pour Humains qui aurait su parler de " l'homme de confiance que vous mandaterez"- avait déjà conduit Roch à penser à un déclassé, ce qui le poussait ordinairement vers, sinon la sympathie, du moins une certaine solidarité. Mais avec Plantif il en allait autrement. Loin de se laisser convaincre par sa faconde, Roch sentait quelque chose de factice dans cette volonté d'être constamment amusant et blagueur.Ce pouvait tout aussi bien être pour l'acheteur une façon de prendre en main les rênes du discours, de clouer le bec à un vendeur tracassier, de le noyer sous des paroles virevoltantes dont la jovialité pouvait en fait cacher le sarcasme méprisant du trompeur envers le naïf à berner. Et cette hantise de faire vite, comme s'il avait peur de se faire coincer..  mais impossible de le pousser plus loin pour qu'il  se trahisse, qu'il avoue  quelque combine sous cette transaction menée tambour battant. Horace Plantif avait réponse à tout et Roch sentit qu'il ne fallait plus trop insister. C'est lui qui risquait de devenir suspect. Certes, un collaborateur soucieux de son avenir cherchait toujours à éviter les ennuis, mais la maison Destienne était suffisamment bien en place pour ne pas s'inquiéter de détails paperassiers de ce genre. L'autre, avec son air malin, pourrait trouver bizarre l'insistance de ce vendeur à tenter de l'identifier plus clairement. 
Roch ne pouvait s'empêcher de trouver son regard  dérangeant, brillant, vif et en même temps indéchiffrable, fermé sur ses véritables sentiments, un écran protecteur entre le monde et lui. Cette pensée l'arrêta et il se vit avec les yeux des  autres. Lui aussi se protégeait derrière son rôle d'intello paisible, de bon garçon "qui gagne à être connu" mais que finalement personne ne se donne vraiment la peine de connaître, un peu lent, trop rêveur, comme absent. Bizarre d'ailleurs de devoir vivre comme un rôle ce qui était sans aucun doute sa vraie nature, celle qu'il aurait assumée entièrement dans un monde sans vampires...  Une fois de plus, Roch sentit le malaise haï qui montait du fond de sa conscience. Qui suis-je ? celui qui se regarde vivre ou celui qui vit ? Etait-il l'auteur, l'acteur ou le personnage de cette pantomime qui s'écrivait au fil du temps et dont le point final pouvait être posé à tout moment ?  
Cet homme le mettait décidément mal à l'aise et il se focalisa sur le présent des choses, l'activité dans les rues, l'éventuel détail insolite à ne pas laisser passer, la manière de conduire, habile et efficace, de ce vendeur de chrysanthèmes à la parole facile.
C'était à peu près sûr qu'il s'agissait d'un trafiquant de quelque chose. mais cela n'avait  finalement rien d'exceptionnel ni de très gênant.
Demain, si Plantif ne venait pas régulariser la vente, le bureau enregistrerait la défaillance de l'acheteur. Roch ferait la moue sans plus et finirait par déclarer qu'il ne pouvait plus attendre, qu'on attendait sa livraison. Après tout, la voiture était payée et ça ne le regardait pas si l'acheteur, ce Plantif, était un type sans parole.  A ce niveau, l'employé serait un sous-fifre humain et il  verrait en Roch un citoyen domicilié dans un quartier chicos, avec une veste de vrai cuir, un macaron du Cercle sur le pare-brise de sa commerciale et donc un protégé de messieurs les vampires. Il tamponnerait l'ancienne carte grise d'un Vendu péremptoire, signalerait  le lendemain la défaillance de l'acheteur et enverrait, s'il était consciencieux, un rappel impératif  à l'oublieux horticulteur ou mettrait le dossier en attente.
Les petits fraudeurs occasionnels étaient l'aubaine pour qui acceptait de fermer les yeux moyennant un billet glissé sous le registre des signatures, sachant que les vampires ne se souciaient que des dossiers  conséquents. Et Plantif, s'il voulait en fait  faire sortir la voiture du circuit légal, devait avoir son système pour se dédouaner auprès de l'administration. Seuls, les idiots ou les lâches n'en avaient pas ou n'osaient pas utiliser ce que les Chinois appellent "la porte de derrière". Dans les régimes de pénurie et d'inégalité, la débrouillardise devient une vertu première. Chacun son petit réseau combinard et sur l'échelle sociale, tous se tenaient par la barbichette.

Restait le fait que le fleuriste des morts semblait un drôle de paroissien et qu' il fallait mieux se défiler. Roch  se comporterait pour l'heure comme s'il n'était que le fils Destienne, réservé mais conciliant, et vite blasé par la corvée  commerciale imposée par le papa patron.
Cependant pour les activistes, ceux qui avaient quelque chose à cacher pouvaient être utiles. Ou dangereux. On pouvait avoir intérêt à s'entendre avec eux. Ou au contraire à s'en débarrasser. Il ne lâcherait  donc pas  le morticole et allait le signaler au Comité. De grandes choses s'y préparaient, en particulier au niveau du renseignement et Roch  voulait plus que jamais y participer.

On arrivait à l'imprimerie. La plaisanterie sur les futurs "services" assurés par l'homme des cimetières arriva comme prévu et Roch l'accueillit d'un sourire qu'il estima aussi sincère que l'affirmation de sympathie par laquelle Plantif crut bon de clore son discours.
Roch descendit de la voiture, affirma qu'il allait être en retard, qu'il ne voulait pas retenir un homme aussi occupé que Monsieur Plantif, qui avait certainement des clients tout aussi pressés que les siens, même si ce n'était pas pour les mêmes raisons. Roch vérifia la somme en espèces, on signa les reçus, Plantif reprit le volant après les politesses d'usage et les deux hommes se séparèrent sur un" A demain "que Roch crut bon de compléter d'un" Je compte sur vous", qu'il assortit d'un léger regard de cocker inquiet, soulignant ainsi son caractère inoffensif.
La voiture vira avec aisance dans la cour étroite et disparut.

Roch resta quelques secondes immobile. Le soleil était maintenant assez haut pour dépasser le toit de l'atelier et jetait un peu d'or pâle sur le gris des pavés anciens. Le temps était beau et s'adoucissait comme on l'attendait des premiers jours de mai. Cela lui rappela  qu'il avait encore oublié d'obéir à Tante Clémence et de porter sa médaille de Marie en ce mois consacré à la Vierge. Il ne voulait surtout  pas désobliger  la chère femme, mais il n'avait vraiment pas le temps de remonter dans sa chambre. La ligne de la Villette subissait des retards, les dégâts causés par les glissements de terrains du mois dernier n'étant pas encore réparés. L'arrivée de la Chasse de Brancia étant au premier plan de l'actualité, on ne parlait plus de la découverte de cadavres dans une cave éventrée par l'effondrement. Mais il faudrait mieux envoyer un observateur voir où en était l'enquête, surtout si elle était arrêtée. La cave était située non loin de la Base intra muros. Prudence est mère de sûreté et la police avait parfois bien des complaisances si on risquait de déranger des porteurs de crocs.
Il fallait maintenant rejoindre la base au plus vite.
Roch  alla mettre l'argent dans le coffre et se dit que l'affaire était terminée au moins jusqu'à demain. Définitivement, si Plantif se présentait à l'enregistrement. Sinon, il faudrait mettre un homme pour vérifier l'identité du fleuriste des pompes funèbres et apprendre, au sens propre, ce qu'il trafiquait.
Dans le bureau, Roch attrapa son sac à dos, y fourra quelques  paquets prêts à être livrés au libraire d'occasion de de l'ancienne station Jaurès, ce qui justifierait sa présence dans le quartier en cas d'un contrôle d'identité à la limite des Squats. Puis après avoir laissé un mot pour son père, l'avertissant que la voiture était vendue et l'argent encaissé, il fila vers le Châtelet, demeuré la station centrale d'un métro "restauré" à quatre lignes principales et quelques embranchements.

Sur le quai , un employait collait des affiches sur le panneau dédié aux Avis officiels, servant de lien entre le Cercle et le public quand il y avait des pannes d'électricité et des nouvelles importantes. La télévision n'ayant pas été interrompue ces derniers jours, les voyageurs le laissaient faire, indifférents. Mais quand le colleur d'affiches s'éloigna, le carré blanc d'un portrait dessiné  provoqua un remous d'intérêt et Roch s'approcha, croisant un couple qui commentait :

-Il ressemble à Tonton Jean, tu ne trouves pas ? En plus jeune..

- Bah ! Tout le monde va y reconnaître un vague quidam aperçu dans le métro ou dans un bar. A-t-on déjà arrêté un tueur en série avec un portrait-robot ?

La rame se faisait attendre. Un tueur en série ? Il y en avait un - ou plusieurs s'imitant l'un l'autre- dont on commençait à parler dans Paris. Un type qui tuait des filles en les charcutant bizarrement mais sans laisser d'autres indices.
Quand il fut à distance suffisante pour distinguer le visage affiché, il eut immédiatement un creux qui se forma au niveau du plexus. Son entraînement lui permit de ne pas changer d'expression en regardant le dessin.
Hector Plantif décorait désormais les rues de Paris.
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{Achevé} Pour enfourgonner des p'tits humains, il faut une fourgonnette ...

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