RSS
RSS
lienlien
La Légende s'écrit ici




 







Partagez|

De l'art naissent les passions [Constantin]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas
AuteurMessage
avatar
Invité
Invité
MessageSujet: De l'art naissent les passions [Constantin] Jeu 20 Nov - 12:08


Mi-mai 2215



Je regardais de nouveau le carton d’invitation que le directeur de la galerie d’art avait envoyé un peu partout sur Paris : ses clients habituels, la haute société, des personnalités célèbres et bien d’autres. Habituellement, je préférai faire cela dans mon hôtel particulier, ouvrir tout le rez de chaussé aux potentiels acheteurs pour y faire figurer mes œuvres, mais là, je n’avais pu refuser une telle manifestation de la part de cet homme pour mes tableaux. A l’étage de la galerie, dans une pièce privée que son propriétaire m’avait temporairement laissé pour m’y préparer, j’entendais déjà le bruit des conversations et le bruissement des pas sur le carrelage. Les futurs clients se pressaient pour admirer des œuvres qui avaient traversé les temps. Certains portaient même la double signature, celle de Corvin & Reiyel. Ainsi et je n’en doutais pas, j’allais éveiller la curiosité de beaucoup. Il fut une ancienne époque où j’avais pris soin d’effacer toutes mes traces jusqu’à ma propre identité. Je m’étais installée à Londres sous le pseudonyme de Lydia Corvin et c’était de cette manière-là que j’avais poursuivi ma passion de la peinture. J’avais gardé plusieurs tableaux avec moi et aujourd’hui, en cette soirée de réception, je les avais ressortis pour mon plus grand plaisir et aussi peut-être pour les passionnés de l’art. Les portes de la galerie avaient ouvert ses portes, il y avait un peu plus d’une heure. Les invités avaient eu le temps d’observer et d’admirer une grande partie de mes œuvres. Il était temps pour moi de me montrer et d’aller à leur rencontre. Cela faisait aussi partie de l’engagement établi entre Monsieur Hataway et moi.

J’apportai une dernière touche de gloss à mon maquillage ainsi que quelque goutte d’un parfum aux notes enivrantes, mélange d’accents orientaux et mystérieux tels que la vanille et l’ambre qui se mêlaient parfaitement à ma peau. Je laissai mes mains glisser lentement sur ma longue robe rouge pour lisser les derniers plis et la rendre impeccable quand un coup à la porte et l’enclenchement de la poignée me firent me retourner.

- Mademoiselle Reiyel, Monsieur Hataway demande votre présence auprès des invités.

- J’allais justement rejoindre l’exposition. Prévenez-le que j’arrive dans un instant. Qu’il ne s’inquiète pas.

Le domestique qui s’occupait avec d’autres humains, de servir des rafraichissements aux invités disparut aussitôt de mon champ de vision. Mes doigts jouèrent quelques secondes avec les petites mèches brunes qui dépassaient de mon chignon savamment négligé, libérant la courbe gracile de ma nuque et la fine chaine en or ornée d’un médaillon à l’effigie d’un faucon noir dessiné dans de l’onyx pure. Je plaçai sur mes épaules, une étole en dentelle de couleur blanche pour contraster avec le reste de ma tenue. Je sortis enfin de la pièce longeant le couloir drapé d’une moquette cendrée. Près de la rambarde, je me penchai légèrement pour avoir un regard complet sur la scène qui se passait au-dessous de moi. Mes tableaux trônaient sur des chevalets, d’autres étaient suspendus contre les différents murs de la salle, tout cela sous un jeu de lumières subtil et agréable qui faisait ressortir certaines couleurs et détails. Je descendis les marches, pas après pas et les regards convergèrent vers moi aussitôt. Les visages m’étaient inconnus et c’était mieux ainsi. Poliment, je leur souris, serrant les premières mains qui se présentaient à moi et puis les conversations s’engagèrent et les questions commencèrent à bruler les lèvres de ces personnes prêtent à débourser une somme faramineuse pour obtenir l’un de mes tableaux.

Les heures s’égrenèrent tandis que le propriétaire de la galerie se frottait les mains devant un tel résultat de la vente de mes tableaux. Mais tous n’étaient pas à vendre. Quelques toiles étaient là pour décorer ou pour montrer ma vision du monde à un moment donné. Ce fut avec facilité que je m’éloignais des invités et de Monsieur Hataway, laissant mes pas me guider vers l’une de mes vieilles toiles. Le tableau qui était face à moi correspondait à mes débuts dans le monde de la peinture. Il avait traversé les temps, conservé précieusement. Lorsque j’avais couché ses tons et ses silhouettes, je n’étais pas encore une créature de la nuit. J’étais la jeune fille insouciante qui voyageait et qui s‘était promis de ne jamais épouser un homme, de vivre sa vie comme elle le souhaitait. Le tableau représentait une femme tenant dans ses bras un bébé ange. Ma mère m’avait donné le prénom de l’un des Anges de la Kabbale et c’était ainsi que je l’avais représentée. Une ombre  bougea sur ma droite et elle me fit sortir de mes souvenirs, tournant légèrement le visage vers l’inconnu qui  admirait ce même tableau. C’était bien plus qu’un homme.

- ملاك الحكمة  dis-je dans une langue ancienne, le murmure d’un vestige de ma vie passée. Ce tableau se nomme l’Ange de la sagesse
Revenir en haut Aller en bas
AuteurMessage
avatar
Messages : 116
Date d'inscription : 23/08/2014
Constantin Basarab
MessageSujet: Re: De l'art naissent les passions [Constantin] Lun 26 Jan - 23:36




La douceur printanière prenait ses droits sur les rigueurs de l'hiver, déjà oubliées et que même la nuit ne parvenait pas à retenir. Il flottait un parfum de sève sur les Champs Élysées auquel Constantin, malgré le sombre engagement qu'il portait, ne pouvait rester insensible. Étant le propriétaire de la galerie d'Arts de l'Hôtel Salé, il n'avait pu se soustraire à l'invitation de James Hataway, héritier d'une riche famille texane qui avait fait fortune trois cents ans auparavant dans les champs pétrolifères. Entre marchands d'Art, même si on se tirait dans les pattes, il convenait de faire croire qu'on se serrait les coudes. Le mécène qui sommeillait en Basarab avait toujours du mal à se soustraire aux tentations d'aller contempler quelques compositions et lorsqu'elles étaient signées Corvin, c'était encore plus attractif. L'artiste ne manquait ni de renommée, ni de talent et ses expressions tourmentées avaient quelque chose de troublant pour le Prince dont l’œil exercé pouvait sentir vibrer une émanation toute féminine. Après tout, pourquoi ne pas s'offrir ce dernier plaisir raffiné avant de prendre le chemin de Brancia et de renouer avec les langues romanes. Même si l'affaire ne devait souffrir aucun report, elle lui laissait quelques jours de répit, Osbern ayant semble-t-il quelque difficulté à organiser le cortège hétéroclite composé d'une partie de sa garde personnelle, de la Chasse de Brancia et afférentes et de la suite cléricale du Nonce Jandeval.

Basarab avait, quant à lui, fait mander ses gens dès le lendemain de l'entrevue avec le Roy des Vampires et Minerve devait à présent ressembler à une ruche vers laquelle convergeaient tous les bannerets de la terre d'Oc. On devait briquer les dalles des salles d'armes et de réception, faire briller les marmites et chaudrons de cuivre, chiffonner les coupes d'étain et de cristal, curer les stalles et écuries afin de recevoir en étape la suite de l'Union. Le Prince Valaque ne savait s'il devait y voir une marque d'honneur, ou une marque de vassalisation de la part du monarque de Paris. Il avait donc décidé de prendre les événements comme une honorable obligation. Qu'on lui demandât de se joindre à l'expédition était finalement plutôt agréable et aurait pu constituer une heureuse diversion aux tourments dans lesquels la disparition de son Infante et de celle qui devait veiller sur elle l'avait plongé. Mais il était rapidement apparu qu'on n'attendait pas seulement de lui un renfort d'escorte, une sorte de Huszár, mais bel et bien une part active et décisive et, entre autre, un hébergement de la suite dans les différents domaines qu'il possédait sur le chemin de Brancia. Outre ce devoir d'hospitalité, il avait comprit qu'il aurait une part active à jouer dans la recherche du manuscrit. Ses sourcils fort expressifs n'avaient pas manqué de s'arquer lorsque le nom de son Sire avait été mentionné. Il avait également été peu surpris d'apprendre que ce dernier s'était imposé dans l'expédition alors que Mentis Irae n'avait pas expressément demandé qu'il en fût. Le corbeau et le loup allaient donc se retrouver réunis sous les mêmes cieux ... Pour le plus grand malheur de ceux qui seraient témoins de ces retrouvailles, sans nul doute... Les jours prochains s'annonçaient sombres et ascétiques.

Aussi, quelle que fût l'ambiance de cette exposition sise dans l'Hôtel particulier du Sire Hataway, elle était la bienvenue avant la disette de divertissements qu’annonçait un long chemin pris entre le Clergé et un usurpateur qu'il rêvait d'empaler de part en part. Il était arrivé depuis un moment déjà et avait eu le temps de faire un tour complet de la galerie, découvrant ainsi des œuvres ignorées du peintre et redécouvrant d'autres plus anciennes qu'il avait vues sur catalogues lors de plusieurs ventes. Il allait se diriger vers le buffet afin d'y prendre un rafraichissement lorsqu'une toile dont la nature détonnait avec les autres attira son regard. L’œil acéré vit encore une fois la signature double qu'il avait repérée sur d'autres tableaux. Non pas Corvin mais aussi Reiyel. Où n'était-ce pas plutôt la sublime créature en robe de soie rouge campée devant l’œuvre, qui avait attiré le regard prédateur du Vampire ? Il s'approcha, créant à peine un léger mouvement d'air qu'elle perçut pourtant. Il savait, avant même qu'elle tourne son regard vers lui. Une aura ancienne, mais pas autant que la sienne. Tout était calme en lui, ce soir, comme si la fièvre de l'Autre s'était tue pour lui laisser une dernière récréation avant la mise en route fatidique du Destin. Il eut un sourire de chat lorsqu'elle murmura le nom de l'Ange de la Kabbale. Il se tourna de trois quart vers elle et répondit :

- מאלכים * ? Vous croyez ? Pourtant certains tableaux, et celui-là en fait partie, sont signés חשמלים**. Pensez-vous que la sagesse puisse rayonner un jour sur ce monde ? Ceux qui savent ne devraient-ils pas se taire ? La sagesse est discrétion.


*:
 
**:
 

Il tourna à nouveau son regard vers la peinture et la détailla.

- La sagesse est-elle le début, l'innocence de celui qui ignore, ou au contraire, la fin, la connaissance de tout ? L'artiste l'a, en l’occurrence représentée comme un nouveau-né et non comme un vieillard. Mais ... hmmm! Le travail est remarquable, quelle vigueur dans le coup de pinceau, et en même temps, cette pudeur dans le jeu avec la lumière... Rien à voir avec l'insolence de certaines pauses d'autres sujets exposés ici. Je peine à croire qu'il s'agit d'une seule et même personne...


Abandonnant son examen, il accorda son attention à la jeune femme pour ajouter:

- Mais je ne suis guère expert au sujet de la Kaballe. Si je devais en parler, j'évoquerais plutôt les Ishim. Rien de très reluisant, puisqu'ils ont été bannis ... Constantin Basarab, pour vous servir ...
Revenir en haut Aller en bas
AuteurMessage
avatar
Invité
Invité
MessageSujet: Re: De l'art naissent les passions [Constantin] Mer 4 Mar - 15:50

Mon sourire s’esquissa sur mes lèvres lorsque cet homme s’exprima dans ma langue maternelle. Une langue ancienne et qu’il semblait maitriser, chose rare de nos jours. Je le laissai s’exprimer sur le tableau et sur ses impressions concernant le titre qui lui avait été dévoué et sur la Kabbale qu’il ne semblait pas connaitre. Il souligna avec une aisance parfaite que cette œuvre ne ressemblait en rien à toutes les autres qui étaient exposées ici. A l’instant où je me tournai pour lui faire face, l’inconnu en fit de même et se présenta à moi. Je le saluai d’un mouvement délicat de la tête.

- Vous avez un œil de Maitre, Monsieur. Cette œuvre est la toute première d’un très long parcourt, à la fois passionnel et tumultueux, si l’on en croit le catalogue. On peut penser que la vie, les obstacles, les douleurs et les passions ont été les moteurs du créateur et que chaque tableau représente un moment particulier qu’il nous fait partager. Il nous fait entrer dans son monde, nous offre une scène de ses pensées, de ses émotions. Mais chacun pourra interpréter cela d’après ses propres expériences et son vécu. Il n’y a que le peintre qui en connaisse la vérité, ses moindres détails et si c’est bien la même personne qui  se dissimule derrière chaque coup de pinceaux.

Il était très rare que je m’annonce comme l’artiste qui peignait ces tableaux. J’aimais observer les avis de ces personnes devant les couleurs et les formes sans qu’ils ne soient obligés d’être mielleux ou trop prévenants. Les opinions et les positions de chacun d’eux pris sur le vif sans faux détours étaient comme une bouffée d’air. Peu de personnes connaissaient mon visage et ma véritable identité, seul le propriétaire de cette galerie savait qui j’étais. Il n’y avait pas eu de faux semblants entre nous et puis c’était une vraie mine d’or pour lui d’exposer de telles représentations dont certaines dataient de plusieurs siècles et qui avaient échappé à la détérioration du temps et à ma folie. La politesse et ma curiosité envers cet homme dont l’aura était bien plus ancienne que la mienne me poussèrent à continuer sur cette conversation. Mes prunelles sombres retournèrent se poser sur l’Ange de la sagesse qui se dressait devant nous. Bien que sa connaissance sur les Anges de la Kabbale soit surfaite, il avait déjà deviné l’origine même de mon prénom et de mon nom.

- Beaucoup de spécialistes se perdent dans les rangs  et la liste des Anges. Les Malakim de la Kabbale sont ceux qui appliquent la puissance de Dieu. Ce groupe est composé de huit Anges.  Les Hashmalim sont les exécutants des Cieux.

Je pointai mon index vers la signature au coin du cadre.

- ראייאל * en fait partie. תן חזק ואומץ לכל מבחנים ( מקרים ).* תן לומר לאמת* ולשחרר עצמו מנראה או אויבים בלתי-נראים.* C’est la définition que l’on donne de Reiyel. Peut-être n’est-ce après tout qu’un simple pseudonyme, une illusion de l’artiste.  

Spoiler:
 

Il n’en était rien. Ma mère croyait en la lecture de la Kabbale. Elle croyait en beaucoup de choses et certainement en sa fille. Qu’aurait-elle pensé de moi aujourd’hui ? N’aurais-je pas dû changer mon identité il y a de cela des siècles ou lieu de souiller les convictions et la foi de ma génitrice ? Mais ceci était une autre histoire et je devais m’employer à ne pas me laisser happer par des souvenirs lointains et douloureux. La sagesse, que pouvait signifier ce terme de nos jours ?  

- Y a-t-il vraiment une réponse pour cela, Monsieur ?  Il est vrai qu’elle est représentée ici comme un nouveau-né  innocent couvé par le regard de sa mère. L’innocence serait alors qualifiée de cette enveloppe vierge qu’il faut protéger. Parfois certains la violent, la détruisent, l’entachent et elle se ternit au point de disparaitre dans les entrailles de notre noirceur.

Un serveur se présenta à nous avec des coupes de champagne. Il aurait été plus savoureux d’avoir un autre nectar plus sombre dans ces verres au risque peut-être d’en choquer certains. Elégamment, je pris la flute en cristal, goûtant du bout de mes lèvres ce qui était considéré encore comme une boisson délicate.  Mes papilles ne discernaient plus véritablement le gout du champagne  ce que je regrettais parfois en certaines occasions.

- Pour un homme qui a peu de connaissances sur la Kabbale, vous en savez plus que vous ne voulez le faire croire. Ou alors, vous êtes quelqu’un qui aime se documenter et apprendre. La Kabbale est une tradition ésotérique du judaïsme, présentée comme la « Loi orale et secrète » donnée par Dieu à Moïse sur le Mont Sinaï, en même temps que la « Loi écrite et publique » que l’on nomme la Torah. N’ayez crainte, je ne vous abrutirai pas les oreilles avec ce genre d’histoires.

- Ma chère ! Je vous cherchais depuis un moment ! Vous faites sensation ! Je n’avais aucun doute sur votre talent et votre renommée ! Oh vous avez fait connaissance avec  Monsieur Basarab. Il a toujours eu un œil averti pour l’art et sa beauté.

Mmm, en voilà un que j’avais oublié durant la soirée. James Hataway était en pleine effervescence ce qui signifiait qu’il avait déjà dû signer quelques ventes de mes tableaux. Par contre, pour la discrétion, j’allais devoir revoir tout cela avec lui plus tard. On l’appela pour une information sur un autre tableau qui était en vente. Je lui laissai les rênes pour le moment que je reprendrai d’ici peu …

- Il est nécessaire maintenant que je me présente, ça ne serait pas poli de ma part si je vous faisais trop attendre et vous l’avez deviné grâce à ce monsieur, Je suis Asaliah Reiyel et bien sûr, la créatrice de tous ces tableaux. Si vous aviez encore des doutes sur le fait qu’il puisse y avoir deux personnes, ce n’est absolument pas le cas. Ainsi vous êtes un fervent de l’art et de sa beauté ?

La foule était toujours présente autour de mes œuvres. Le brouhaha des conversations et des échanges demeuraient importants ce qui appuya ma décision de l’inviter à poursuivre notre échange sur l’une des terrassasses privées.

- Vous permettez ? Un changement de lieu plus calme, vous serait-il plus plaisant ?  J’aimerai en connaitre davantage sur vous.  Quels sont vos domaines de prédilections ? Qu’est ce qui enchante encore vos gouts  et vos envies après toutes ces années …?
Revenir en haut Aller en bas
AuteurMessage
avatar
Messages : 116
Date d'inscription : 23/08/2014
Constantin Basarab
MessageSujet: Re: De l'art naissent les passions [Constantin] Sam 20 Juin - 21:47


Certains êtres, lorsqu'ils entrent dans votre sphère, ont ce pouvoir d'estomper tout ce qui gravite autour de vous et en vous, pour prendre un relief particulier à vos yeux. Le temps se fige, l'air devient presque palpable entre cette personne et vous. Vous voudriez que l'instant ne finisse jamais et en même temps, vous avez envie de la prendre par la main et de l'entraîner vers d'autres bulles de liberté, comme deux enfants échappant à toute gravité. Juste vous et cette personne dans un monde rien qu'à vous, réinventé sans cesse juste pour elle.

C'était exactement ce qui était en train d'arriver à Constantin. Il était venu là, pensant s'offrir un moment récréatif et anodin, même si pour lui l'art ne l'était pas, par pure courtoisie, un vernis d'éducation passé avec soin sur le Prince Sanglant à force de siècles et de fréquentations raffinées, tout comme on lisse et estompe les rugosités d'une toile en appliquant le vernis final. Il avait engagé la conversation avec cette belle brune dont la classe et la beauté étaient du genre à interpeler un homme de son étoffe. Une part de son instinct prédateur avait d'emblée envisagé la possibilité d'en faire la maîtresse d'un soir, de ce soir éventuellement, comme c'était souvent le cas avec les jolies immortelles qu'il croisait. Une soirée finalement très banale ou du moins assez comparable à beaucoup d'autres. Mais elle s'était tournée vers lui et l'avait fixé de ses grands yeux sombres. Les ténèbres avaient plongé dans le gris d'orage et l'avaient troublé. Rien de définitif en cela. Tout changea pourtant lorsqu'elle lui répondit. Elle parla et les murs, les groupes de personnes, le velours de la moquette sombre, tout changeant de tonalité. Il lui semblait entendre la valse du printemps de Chopin. Mais ce devait être un effet de l'air qu'il avait caressé en chemin. Il hochait presque imperceptiblement la tête en l'écoutant, ce qui était signe, chez le Prince, d'une attention particulière. A une autre, il aurait répondu qu'il n'avait pas de mérite à avoir l’œil du Maître puisqu'il en était un à plus d'un titre, mais face à elle il avait perdu toute arrogance et jusqu'à cette envie parfois touchante qu'ont les hommes amoureux de fanfaronner. Il savourait juste l'instant et il aurait volontiers fermé les yeux pour apprécier encore plus le son de sa voix, s'imprimant sur la mélodie intérieure qu'il entendait, tandis qu'elle expliquait l’œuvre et l'artiste avec passion, si cela ne l'avait privé du plaisir de la voir.

L'harmonie vola en éclats lorsqu'elle évoqua les Exécuteurs de la Volonté Divine. Une crispation du cœur et de l'âme, un dédoublement de pensée, comme si les propos opéraient un précipité dans l'esprit tourmenté de Basarab. La Kabbale était un sujet glissant pour un vampire et il s'y était risqué par bravade, mais aucun d'entre eux n'aurait pu imaginer la souffrance qu'elle faisait naître dans l'être divisé qui se tenait devant l'Ange de la Sagesse ce soir. La phrase s’exhala d'entre ses lèvres dans un râle amer porté par une autre voix intérieure.

- .שמיחזה יודעת המבצעים של גן עדן .השוער יודע את עונשם. אשם במדי *

*:
 
Sans s'en rendre compte, Constantin claqua du talon comme pour imposer le silence à cette voix. Elle se tût étrangement, refluant pour laisser place à l'homme en séduction. Le masque de souffrance s'effaça sur le visage du Prince redevenu joueur.

Il toussota et répondit avec ce sourire désarmant de petit garçon pris en faute.

-" Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici :
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la paix, aux autres le souci."
J'ai honte de piaffer tel un cheval dans votre salon... Veuillez excuser une vieille blessure à la jambe qui se rappelle parfois à moi. L'éternité n’exempte pas des marques de la vie.


Un domestique vint à point nommé faire diversion avec sa ronde de flûtes remplies de Champagne. Constantin se saisit de l'une d'elle avec soulagement. Il allait enfin savoir quoi faire d'une de ses mains, lui qui ne les tenait jamais inoccupées. Il croisa le regard de la belle une nouvelle fois lorsqu'il tempèrent leurs lèvres dans leur coupe et il sut qu'elle avait la même pensée que lui à ce moment précis. Le plaisir des bulles légères leur était gâché à jamais et c'est d'un autre délice qu'ils rêvaient. Ils continuaient pourtant à faire semblant, à la grande Mascarade de la Non-Mort. Ils avaient vécu tant de vies et de trépas, en avaient volées et provoqués encore plus. Ils portaient leur damnation en eux et s'étaient reconnus parmi tous les autres comme portant la marque d'une double peine: celle de n'être ni mort ni vivant, mais d'avoir tellement soif de vivre encore, qu'ils avaient tracé un sillon incandescent à travers les fils invisibles des Parques, bravé tous les interdits et abattu toutes les barrières, même celles dressées par leurs pairs et celle d'être une seconde fois damné pour cela.

- Si la Sagesse était de ne croire qu'en soi-même et en sa propre volonté ? Dit-il en levant sa coupe après y avoir trempé les lèvres tout en dévorant la belle des yeux. A la santé de l'Artiste ! Puisse-t-elle être créative et heureuse jusqu'à la fin de tout !

Elle continuait à lui exposer un tableau plutôt passionnant de Lois qu'une part de lui-même avait expérimenté de la plus cruelle des manières et il dût se raidir pour ne pas vaciller en avant sous l'effet d'une émotion qui ne lui appartenait pas vraiment. Fort heureusement, il vit arriver avec soulagement son coreligionnaire, le truculent texan James Hataway, lequel semblait jubiler et lui offrit une diversion salutaire lui évitant ainsi de laisser fuser une réponse trop dérangeante sur ses accointances avec la Kabbale. Constantin s'inclina à peine mais suffisamment pour marquer une complicité de connaissance dont l'homme s 'enorgueillit avant de s'éclipser en jouant les hommes d'affaires surbooké.

- James, c'est vous qui avez le don de débusquer le talent au détour des siècles ! Toutes mes félicitations pour cette exposition privée. J'ai déjà glissé quelques vœux d'options à vos huissiers sur certains tableaux. Lança Constantin en levant son verre derechef avant de se tourner à nouveau vers celle qu'il avait déjà identifiée comme l'artiste.

- Ne soyez pas trop sévère avec James. Il n'a éventé qu'un secret de polichinelle. Les accents qui éclataient dans votre voix en m'expliquant ces œuvres, leur origine, étaient bien trop passionnels et personnels pour être ceux d'une simple admiratrice. C'est elle qui est coupable de trahison, pas ce malheureux ! Poursuivit-il en la contemplant avec gravité. Ce qui n'exclue pas, d'ailleurs que ces tableaux soient l’œuvre de deux personnes différentes. Nous savons tous deux très bien où je veux en venir. Ajouta-t-il en reposant son verre vide sur un plateau qui passait par là.
Répondant à sa présentation officielle, il l’honora de ses hommages tout à fait officiels en s'inclinant légèrement pour saisir sa main dans la sienne et la porter à ses lèvres, ce qui ne fût pas sans susciter une certaine curiosité. Même si la majorité des Vampires de haut rang cultivait un certain goût pour les usages surannés, peu nombreux étaient ceux les maîtrisaient aussi bien que Constantin et les exécutaient avec autant d'aisance et de classe naturelle.

- Ma chère, je suis enchanté et je vous suis.

Il lui offrit son bras et il ne s'étonna pas qu'elle y glisse le sien avec tout autant d'aisance. Elle le guida vers une terrasse qui embaumait les roses et les bougainvilliers. De la rue, on ne pouvait deviner que cet Hôtel particulier possédait ce genre d'agrément. Ce fichu texan avait décidément bon goût malgré ses manières de marchand de tapis. Constantin les mena jusqu'à la rambarde qui dominait un petit jardin intérieur au centre duquel trônait un bassin. Il se dégagea doucement pour s'y appuyer et contempler ce petit coin de verdure reconstitué. Dans le bassin la lune et ses suivantes  se reflétaient dans le tain immobile de l'eau.Il leva son visage vers le ciel et répondit avec un étrange sourire.

- Par quel siècle souhaitez-vous commencer ? Tout m'enchante ou me désenchante, c'est égal. Tout dépend du moment. Mais parlez-moi plutôt de vous. Que j'emporte quelques souvenirs avant de partir. Vous n'avez pas besoin de me connaître. Vous ne me reverrez plus. Mais j'aurai besoin de souvenirs récents et beaux pour me les rappeler quand tout me désenchantera, ce qui ne saurait tarder...


HRP:
 
Revenir en haut Aller en bas
AuteurMessage
avatar
Invité
Invité
MessageSujet: Re: De l'art naissent les passions [Constantin] Mar 30 Juin - 18:08
Je discutais peu sur la Kabbale et sur toutes autres religions, car suivant les personnes qui me faisaient face cela était parfois considéré comme tabous, d’autres ne comprenaient rien et ne respectaient pas les croyances, dans d’autres cas, cela mettait mal à l’aise. Les réactions étaient assez diverses voir même assez virulentes. Serket gronda alors à mon poignet. Il n’était pas rare que je ressente ses vibrations lors d’un danger. Elle et moi étions liées depuis si longtemps. Serket était née de mon sang et elle avait été façonnée grace à celui de mes victimes au fil des siècles. Elle prenait l’apparence d’un bijou selon mes envies et mes tenues. Elle pouvait être une belle et fine chaine de cheville, un magnifique médaillon à mon cou, ou bien comme ce soir, un bijou autour de mon poignet. J’avais le pouvoir étonnant de donner vie à ce bijou et de lui rendre sa forme la plus prestigieuse : une épée ancienne qui n’avait plus d’âge.

Serket sous la forme d'un bijou:
 

Ce danger était ce vampire, ce Prince. Comment ne l’aurai-je pas remarqué ni reconnu ? Les siècles lui avaient conféré bien des noms et sa réputation sanglante le précédée irrémédiablement pour nous les Anciens. Les plus jeunes d’entre-nous ne le connaissaient pas ou le ranger dans les légendes oubliées. Pourtant, il était encore bien parmi nous et tout comme moi, il tentait de trouver une place dans ce monde qui n’était plus tout à fait le notre. Serket avait senti le changement de comportement du Prince et elle me conseillait de ne pas m’étendre sur ce sujet. La conversation changea alors de thème au moment même où il cita Charles Baudelaire. Les Français avaient un héritage merveilleux dans la littérature  que j’avais pu moi-même découvrir et ce poète était dès plus passionnant à lire et dès plus torturé… comme Nous.

- L’Eternité nous marque et nous berce de sa mélodie incessante, mais elle n’efface en rien les souvenirs. Le corps est toujours aussi farouche tandis que la mémoire veille sur notre passé et elle n’oublie jamais à nous rappeler à son bon souvenir quoi que nous entreprenions.

Le champagne se révéla sans gout ni passion. C’était ces petits détails qui me manquaient, ne plus apprécier un met, un bon vin ou un millésime en champagne, seulement une boisson pétillante sans arôme  alors que les Humains se vantaient de son raffinement. Mon regard croisa celui du Prince et nos pensées nous trahirent, jouant malgré tout, tous les deux, aux bonnes manières héritées de nos éducations respectives, mais  le goût d’un autre nectar aurait été le bienvenu.

- Vous avez peut-être raison Monsieur, la Sagesse, c’est certainement croire en soi-même et en sa propre volonté, mais il ne faut pas perdre de vue qu’elle nous conseille, nous guide et nous permet aussi d’être prudent et de savoir où se trouve nos propres limites.

James Hataway, ce cher Texan fit son entrée à sa manière, toujours aussi théâtrale dans sa façon d’être overbooké pour la soirée alors qu’il jubilait de sa réussite. Il repartit aussi vite qu’il était venu s’immiscer dans notre conversation en dévoilant au passage mon identité.

-  Vous avez déjà glissé quelques options sur certaines de mes œuvres ? Ne gaspillez pas votre fortune dans mes tableaux. Ils ne sont que les visions de l’artiste sur les siècles, sur des instants de réflexions  personnelles, une vision du passé, du présent et du futur.

Si j’avais reconnu le Prince, n’avait-il peut-être reconnu en moi que l’artiste ? Avait-il fait le lien entre moi et celle que l’on nommait en des temps éloignés et sombres : The Huntress ou L'Ange de la Mort ? Quoi qu’il en soit, je devais me présenter comme il se devait. Il ne prit pas ombrage de cette omission consciente, car la passion au travers de ma voix m’avait dévoilée à ses yeux. Il porta alors ma main à ses lèvres en un geste que beaucoup qualifieraient de désuet, mais je reconnaissais bien là les manières et un savoir-vivre que j’avais moi-même appris en étant élevée dans une famille riche et influente. J’inclinai légèrement ma tête à son baiser et le contact  de sa bouche sur ma peau  m’offrit des frissons de ténèbres  que je ne pus dissimuler.


- Les époques que nous traversons nous façonnent  tout comme les gens que nous rencontrons. Cela fait de nous des personnes complexes.

Il accepta de m’accompagner à l’extérieur, sur l’une des terrasses qui dominaient un splendide jardin où trônait une fontaine que l’on pouvait apercevoir. Serket s’était rendormie. Elle avait compris que cet épisode furtif et oh combien curieux était maintenant le fait du passé. J’admirai mieux le Prince qui s’était avancé près de la rambarde, l’observant sous la lumière vive de la lune et des petites lucioles qui dansaient dans les cieux.  Ses paroles étaient teintées de tristesse, sans doute de regrets qu’il dévoilait à demi- mot. Il était donc sur le point de quitter Paris, probablement la France. Un voyage qu'il ne semblait pas porter dans son cœur. Je me tenais dans son dos, à quelques pas derrière lui. Je n’avais pas bougé depuis qu’il s’était soustrait à mon bras.

- « Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l'air supérieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides. »


Je perçus un léger mouvement, peut-être qu’il souriait à mes vers sans que je puisse le voir.

- Pourquoi parler des siècles passés que nous connaissons pour les avoir vécus et traversés ? Cette proche expédition ne vous enchante point Prince Basarab. Quelle obligation si importante ou quelle fonction éminente devez-vous exécuter  pour emporter avec vous des souvenirs qui seront votre salut dans ces noirceurs qui virevoltent autour de vous ?

Je lui démontrais que derrière l’homme qui aimait l’art, j’avais reconnu le Prince. Dans un mouvement furtif teinté d’un bruissement de tissu soyeux de ma robe vermeille, je m’accoudai à mon tour au garde-fou.

-  J’aimerai vous connaitre même pour quelques minutes ou quelques heures avant ce départ qui parait vous ronger. Et si je connais le passé du Prince sanglant, je ne connais pas l’homme qui se tient à mes côtés.

Je me tournai pour mieux apprécier les traits de son visage, la courbe racée de sa mâchoire, ses cheveux d’ébène qui flottaient au grès de la petite brise légère de la nuit.

- Les étoiles nous indiquent toujours le chemin à suivre. Connaissez-vous certaines de leurs légendes et leurs noms ? Je me suis toujours fiée à elles sur un champ de bataille ou quand j’avais besoin de suivre ma voie, trouver un refuge.

En levant la tête, le ciel nous révélait ses trésors.

- Antarès brille de mille feux cette nuit. Elle est signe d’un grand destin, d’un combat ou d’une bataille imminente. C’est l’étoile la plus brillante de la constellation du Scorpion.
Regardez ! Elle se trouve juste-là. La constellation du Scorpion est assez facile à repérer grâce à sa queue et Antarès se trouve à ce même niveau.


Je souris en  découvrant d’autres constellations. Le ciel était d’une clarté magnifique ce soir. Puis, je reposai mes yeux sur lui.

- L’artiste n’est pas seulement férue de peinture. Elle est aussi fervente d’astronomie. Et vous … bien que tout vous enchante ou vous désenchante … en cet instant, qu’est ce qui éveille votre passion ?
Revenir en haut Aller en bas
AuteurMessage
Contenu sponsorisé
MessageSujet: Re: De l'art naissent les passions [Constantin]
Revenir en haut Aller en bas

De l'art naissent les passions [Constantin]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
 ::  :: Les Catacombes :: Les récits oubliés-